Le rêve de Castro

Lucy Wadham · Chapitre 38 sur 49

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Le rêve de Castro

Chapitre 37

 

Kader jeta un coup d’œil dans la Volvo par la fenêtre du passager, et sourit. S’il avait été seul, il aurait chanté de bonheur de l’avoir retrouvée, non sans mal ; mais il se savait observé, et il soupçonnait que ce n’était pas le genre d’endroit où un faciès comme le sien pouvait se montrer longtemps sans susciter la méfiance. Alors t’imagines ta gueule, Amadou, se dit Kader. Il eut beau examiner attentivement l’intérieur impeccable de la voiture d’Astrid, il ne put déceler aucune trace du séjour qu’il avait effectué à son bord.

À l’issue de cette inspection, Kader s’avança vers la réception de l’hôtel Lagunekin, en maudissant ses béquilles. Parfaitement, avait-il envie de déclarer au type qui se tenait derrière le comptoir, arabe et handicapé. Mais ce réceptionniste était sympa. Il accueillit Kader en anglais.

Vous parlez français ? lui demanda Kader.

Oui. Qu’est-ce que je peux faire pour vous ?

Le type avait le teint pâle ; par rapport à ceux de la plupart des êtres humains, ses sourcils étaient exceptionnellement noirs, et ils couvraient une immense portion de son front. Kader devina que ces sourcils lui avaient posé un problème, dans la vie.

Est-ce qu’Astrid Arnaga est descendue ici ?

Oui. Je vais appeler sa chambre. Vous vous appelez comment ?

Kader hésita.

Kader, répondit-il.

Le réceptionniste décrocha le combiné et pressa l’un des boutons de son standard archaïque. « Pressa », ce n’est pas vraiment le mot. Il s’agissait plutôt d’une poussée mettant en jeu l’ensemble de son bras droit. Le numéro dix-neuf s’alluma, en orange.

Bien que l’homme se soit adressé à Astrid en espagnol, Kader se rendit compte que la conversation ne se déroulait pas comme il l’aurait souhaité. Il fit semblant de ne pas avoir compris et, prêt à s’avancer, cala ses béquilles sous ses aisselles.

Elle dit qu’elle ne veut pas être dérangée.

Je repasserai plus tard, alors.

Elle dit qu’elle ne veut pas vous voir. Que vous feriez mieux de partir.

L’attitude de Gros-Sourcils restait patiente, mais il était soudain devenu plus proche du loup que de l’écureuil. Kader jeta un regard à la ronde. Pas d’ascenseur en vue. Avec ses béquilles, il doutait de pouvoir distancer ce type. Il décida de battre en retraite.

 

Après être allé s’acheter une canette de bière et un sandwich à l’omelette au café du coin, il retourna sur la grande place, au sommet de la colline. Quelques enfants s’étaient attardés pour jouer au foot à la lumière des projecteurs. Kader s’assit pour boire sa bière et manger son sandwich, qui était loin d’être aussi mauvais que prévu. Il aurait aimé jouer avec les gosses. Au lieu de quoi, il leur gueula des instructions.

Dispersez-vous ! Courez pas tous après la balle, bande d’abrutis !

Ils galopaient dans tous les sens, en tendant le cou pour essayer de comprendre.

Quand il eut fini de manger, Kader retourna à l’hôtel. Il traversa le hall sans saluer Gros-Sourcils, qui regardait un match de football sur un écran de télévision placé tellement haut au-dessus de sa tête qu’il avait été obligé d’incliner sa chaise en arrière.

Au moment où Kader atteignait le bas de l’escalier, il entendit la chaise de Gros-Sourcils heurter le sol avec fracas. Un cri étouffé retentit. Clopinant toujours, Kader monta les marches aussi vite qu’il en était capable. Il essayait de ne pas solliciter sa hanche, néanmoins il ressentait une douleur cuisante à chaque pas. Le réceptionniste le rattrapa à l’étage et vint se planter devant lui, hors d’haleine, dans l’étroit couloir. Ses sourcils semblaient maintenant animés d’une vie propre.

Il faut que vous partiez. Vous n’avez pas le droit de monter ici.

Kader jeta un regard à gauche et à droite. À gauche, la chambre numéro treize. À droite, la numéro quinze. Si près du but, et pas moyen de passer. À voir le calme qu’il affichait, Gros-Sourcils ne paraissait pas lui en vouloir particulièrement. Il se tenait simplement là, en attendant que Kader fasse demi-tour.

Et Kader repensa à son prof de karaté, à Nanterre. Sa voix douce, ses longs cheveux blonds retenus par un bandeau l’avaient fait royalement chier. C’est une question d’approche, affirmait-il. Vous devez passer à travers votre adversaire. Voyez-le comme de l’eau jaillissante. De cette manière, votre main pourra le traverser. De cette manière, vous serez emporté par le mouvement.

Tu parles de conneries, se dit Kader, et il poussa fermement Gros-Sourcils avec ses deux paumes. Le réceptionniste se retrouva le derrière par terre ; mais il réussit à attraper la cheville de Kader, qui bondissait vers la porte d’Astrid. Sa mauvaise cheville. Kader poussa un cri de douleur. Gros-Sourcils tira d’un coup sec sur le pied de son agresseur, qui vint le rejoindre au sol.

La porte d’Astrid s’ouvrit.

C’est bon, déclara-t-elle d’un ton las. Il peut rester.

Le réceptionniste, qui s’était relevé, baissa les yeux vers Kader, comme pour essayer de déterminer s’il devait lui flanquer un coup de pied. Puis il se détourna et repartit dans le couloir, en direction de l’escalier.

 

Kader suivit Astrid à l’intérieur de la chambre. Ne pouvant d’abord distinguer que des points rouges dans l’obscurité, il finit par découvrir qu’elle s’était assise au bord du lit le plus proche de la porte. La tête inclinée, elle lui tournait le dos.

Pourquoi tu es venu ? Sa voix était tellement triste que, pendant quelques instants, Kader ne sut que répondre.

Je peux mettre une lumière ?

Non.

Après une brève hésitation, il alla s’asseoir sur l’autre lit, juste en face d’elle, en prenant bien soin d’éviter que leurs genoux ne s’effleurent.

Qu’est-ce que tu fais ici ? Pourquoi t’es pas avec ta frangine ?

Je retourne à Paris, répondit Astrid.

Pourquoi ? Tu viens juste d’arriver.

D’après la position de ses épaules, il devinait son désespoir. Assis là, devant elle, si près qu’il pouvait sentir la chaleur de son corps, Kader n’avait aucun désir de la toucher. Il avait l’impression que tout le désir et la rage qui l’avaient animé s’étaient évaporés, et qu’il était redevenu un gosse. Mais pas le gosse qu’il avait été. Celui qu’il aurait dû être.

Kader se força à tendre le bras, et lui prit la main.

Tout mouvement avait commencé à paraître lent à Astrid, et laborieux. Elle jeta un coup d’œil à sa propre main, qui était tenue par celle de Kader et ne pouvait la tenir en retour.

Il la lâcha, se dégagea de ses béquilles et, après les avoir posées par terre, s’agenouilla dans l’espace qui séparait les deux lits, pour passer les bras autour d’Astrid. Pendant un moment, il la tint serrée, et elle l’écouta respirer. Soudain, il s’empara de la main qu’elle gardait posée sur une cuisse, et passa le bras d’Astrid autour de ses propres épaules.

Serre-moi, lui demanda-t-il.

Et elle s’exécuta.

Plus Astrid s’accrochait à lui, plus elle avait l’impression de s’éloigner.

Kader… murmura-t-elle. Elle le serra plus fort, en essayant d’effacer la souffrance du garçon par la fermeté de son étreinte. Puis, sentant déjà l’inconfort d’un nouveau genre de mensonge venir lui ronger le cœur, elle s’écarta.

Qu’est-ce que tu t’es encore fait ? demanda-t-elle.

Je me suis déboîté la hanche. Il lui prit de nouveau la main. T’as pas idée, Astrid.

Elle enveloppa les mains de Kader dans les siennes.

C’est moi qui vais m’occuper de toi, lui dit-il. Tu comprends ?

Astrid reconnut dans l’attitude de Kader le détachement, la lucidité avec lesquels elle travaillait en salle d’opération.

Je me suis fait jeter du bureau de ton père. Du haut des escaliers. Il souriait, et elle se rappela combien la joie de Kader l’avait attirée, quatre jours plus tôt. Elle le considérait à présent avec une curiosité distante.

Tu as rencontré mon père.

Ouais. Putain de vieux bâtard.

Il t’a dit le nom du village.

Non. Kader marqua une pause. Laisse-moi allumer la lumière. Je veux te voir…

Astrid le laissa se relever et, sans l’aide de ses béquilles, il se rendit dans la salle de bains et pressa le commutateur. La lampe tubulaire surplombant le lavabo répandit une chaude lumière jaune, qui peupla la chambre d’ombres.

J’adore cet endroit, fit-il en revenant s’asseoir sur le lit le plus proche du lavabo. Ce village, c’est le plus bel endroit que j’aie jamais vu. Sans déconner.

Moi, je le déteste.

Tu le détestes en ce moment…

Qui t’a indiqué le nom du village ? l’interrompit-elle.

La secrétaire. À la voir, on dirait que ça fait dix ans qu’elle a pas roupillé.

Cette femme n’est pas sa secrétaire. C’est sa maîtresse. Elle est avocate, elle aussi.

Eh ben, elle a eu pitié de moi. Regarde-moi, la pressa-t-il, et Astrid, cette fois, se sentit touchée par son sourire.

Il faut que je dorme, Kader. Tu veux bien me laisser dormir, et après on s’en ira ?

On s’en ira où ?

On rentrera à Paris.

Kader s’allongea sur son lit.

Dors ici, l’invita-t-il en ouvrant les bras. Viens dormir dans mes bras.

Astrid secoua la tête.

Je ne peux pas dormir dans les bras de quelqu’un.

Eh ben, il est temps que t’apprennes. Viens.

Une telle innocence faisait paraître mesquine la résistance d’Astrid. Elle quitta son lit pour aller s’allonger auprès de lui.

T’as eu une embrouille avec ta sœur, lança-t-il.

Elle a découvert…

Découvert quoi ?

Dans la voix de Kader, il y avait de la douceur. Astrid ne pouvait pas le voir, elle pouvait seulement entendre son souffle, et sentir vibrer sa poitrine quand il parlait.

Qu’est-ce qu’elle a découvert ? insista-t-il.

Astrid ferma les yeux. Elle était revenue dans le confessionnal.

Ce que j’ai essayé de cacher pendant trop longtemps, répondit-elle. Elle a découvert que je lui ai menti. Que l’homme qu’elle a attendu pendant toute sa vie est amoureux de moi, et que je me suis laissé aimer par lui.

Et toi, là-dedans ? Tu l’aimes ?

Elle rouvrit les yeux.

Je n’aime personne, répliqua Astrid.

Tu aimes ta sœur.

Je ne sais pas.

Kader tendit la main et, prenant le couvre-lit poussiéreux par un bord, il en enveloppa Astrid, et la serra plus fort.

À l’adresse que la secrétaire m’avait donnée, dit-il, j’ai rencontré Lola. Elle est comme toi, et aussi le contraire de toi. Et elle avait l’air… Il hésita. L’air de quelqu’un qui vient juste de baiser.

Elle a souvent cet air-là.

Kader étreignit Astrid.

Je te dis que tu l’aimes, ta frangine.

Astrid ferma de nouveau les yeux. Elle redoutait l’instant où elle allait émerger de cette étreinte et redécouvrir à quel point ils étaient différents.

Et lui, ce mec… Tu l’aimes ? lui demanda-t-il à nouveau.

Non.

Tu es sûre ?

Je le déteste. Quand je suis allée en prison, j’ai fait promettre à Lola de cesser de le voir.

Kader leva la tête.

Qu’est-ce que tu veux dire, en prison ? T’en as fait ?

Pendant deux ans.

Putain, Astrid. Qu’est-ce qu'on te reprochait ?

D’avoir apporté du soutien logistique à une organisation terroriste.

Putain de bordel, grogna-t-il en se rallongeant.

Astrid espérait qu’il allait cesser de s’agiter.

J’ai fait dix-huit mois de taule, ajouta Kader.

Tu m’en as parlé.

Ouais, j’ai failli devenir cinglé.

Moi, ça ne m’a pas posé de problème. Ce qui rendait les choses supportables, c’était la personnalité de la femme qui dirigeait la prison. La première personne que j’aie vraiment admirée. Ana Gonzalez avait du courage et de l’énergie à revendre. Elle nous aimait toutes, cette femme, et elle essayait de rendre la détention le moins pénible possible.

T’as eu de la chance, riposta Kader. Notre directeur, il s’appelait Delorme. Tu parles d’un blaireau. Il venait se pavaner sous prétexte de se tenir au courant de tout. D’améliorer les choses. Le directeur avait un petit carnet où il notait nos réclamations, du genre, On est quatre, bordel de merde, dans une cellule prévue pour deux. Et il portait toujours une casquette, une putain de casquette en tweed. Putain de frimeur. Quand Kader s’interrompit, Astrid sut que les odeurs et les couleurs de la prison lui remontaient à la mémoire. Mais vas-y, reprit-il. Je veux que tu me parles de ta prison à toi.

Ç’a été très confortable, admit-elle. La prison était toute neuve, et elle avait été construite pour qu’on ait chacune notre espace individuel, un peu comme un nid d’abeilles, avec des cellules géométriques minuscules, d’environ deux mètres carrés, pour dormir et faire sa toilette et aller aux chiottes. Les cellules empestaient toutes, certaines plus que d’autres, mais on finissait par ne plus y faire attention.

Kader lui caressa les cheveux.

Le luxe, fit-il.

Pendant les six premières semaines, je n’ai fait que regarder.

Moi, j’ai fait que me battre, grommela Kader.

Tous les après-midi, on nous enfermait dehors. Je crois que c’est ce que je détestais le plus, me faire éjecter de ma cellule, et je ne participais à aucune des activités.

Moi non plus. Qu’est-ce que vous aviez, comme activités ?

Coiffure, cuisine, théâtre, peinture… Je ne voulais rien faire, mais j’aimais bien aller m’asseoir dans la salle de peinture. L’odeur me plaisait. J’avais horreur de la puanteur des cuisines, et des relents de vernis à ongles dans le salon de coiffure. Depuis, je n’ai jamais pu supporter les coiffeurs.

Ça se voit ! s’exclama Kader en lui attrapant une poignée de cheveux. Regarde-moi ça.

Astrid sourit. Elle savait que sa propre nature lui accordait un répit ; et aussi, qu’il ne durerait pas.

J’aimais bien la prof de dessin. C’était une grosse dame avec un accent galicien à couper au couteau. À force, elle s’est fatiguée de me demander si je voulais peindre, et elle a fini par me laisser tranquillement assise dans mon coin.

Ce qui me foutait le plus les boules, se souvint Kader, c’était le temps. Le temps en prison, c’est l’enfer. Il se traîne tous les jours et puis, au moment des visites, il se met à courir, le con.

Ana, elle n’avait pas d’horloges, dans sa prison.

Une femme bien.

Oui, c’était une femme bien.

Il y eut un silence.

Dis-moi, Astrid. Est-ce qu’il y avait beaucoup de… Tu sais…

Du sexe ? Oui. Une activité érotique frénétique. Dès les premières semaines, j’ai vu un tas de couples se faire et se défaire. Je voyais les premières lueurs de l’amour s’allumer dans les yeux des filles. Elles relevaient leurs cheveux pour qu’on aperçoive bien leurs suçons. C’étaient toujours les mêmes filles, remarque ; elles étaient un certain nombre à fonctionner de cette manière, et ça ne concernait pas les autres. Et puis, ça leur passait d’un seul coup, comme c’était venu. On se battait rarement, et en général par amour.

Tu fonctionnais comme ça, toi ?

Non. Mais je suppose que j’étais amoureuse.

De qui ?

D’Ana.

Elle était comment ?

Très petite. Et elle fumait tout le temps. Elle avait un rire grave, râpeux. J’étais impatiente de recevoir ses visites. Comme toutes les autres. Quand elle venait faire sa ronde, elle était toujours entourée d’une troupe de filles qui la suivaient jusqu’à la limite de la zone autorisée aux détenues. Elles parlaient toutes en même temps, comme des gamines, et Ana leur répondait gentiment, sans s’arrêter de marcher ni de sourire. Son seul défaut, c’était d’être amoureuse d’une des prisonnières, une fille nommée Gaia. Je n’ai jamais compris sa passion pour cette gitane de Malaga qui ne pouvait souffrir personne, à part son chien. Les murs de sa cellule disparaissaient derrière les photos de Cal, un boxer aux oreilles pointues. Cal, pour calcetinas. Parce qu’on aurait dit qu’il portait des chaussettes blanches. Calcetina, ça veut dire chaussette en espagnol.

Ouais, j’avais capté.

Et Gaia, elle était comme un chien, mais comme un chien errant. Affamée, avide. Il y avait deux groupes, dans la prison. Celles qui voulaient travailler pour gagner du fric, et celles qui s’en fichaient. Gaia ne pensait qu’au travail, et elle était riche. Elle portait toujours une combinaison bleu marine ajustée. Chaque matin, après le petit déjeuner, elle arrivait la première à l’atelier de fabrication de chambres à air.

Et toi, qu’est-ce que tu faisais ?

J’étudiais la médecine.

Sans déconner. Putain, je regrette de pas avoir étudié.

Qu’est-ce que tu aurais étudié ?

N’importe quoi. L’histoire. Peut-être le Coran. Histoire d’acquérir des connaissances, pour que les gens puissent pas raconter des conneries aussi facilement.

Si je n’avais pas eu la possibilité d’étudier, la prison aurait été très différente. Les autres filles ne m’aimaient pas, à cause de mon étiquette de terrorista. Et puis, c’est devenu évident que je n’étais pas acceptée non plus par les prisonnières politiques. Que je ne leur ressemblais pas. Les filles qui appartenaient à l’organisation se serraient les coudes.

Elles avaient un comportement réservé, comme si leurs ambitions avaient été supérieures aux nôtres. On aurait dit des bonnes sœurs. Au bout de quelques mois, Ana m’a convoquée dans son bureau. Elle m’a proposé un boulot. Du classement. Je lui ai demandé pourquoi elle m’avait choisie, moi, et elle m’a répondu qu’elle avait l’impression que je me retrouvais là par accident. Que ça se voyait, quand on avait son expérience. Les études que j’ai faites, c’était son idée, au départ.

Qu’est-ce qui est arrivé à la fille au clébard ?

Gaia a démoli le portrait d’une codétenue à coups d’extincteur, et on l’a transférée vers un endroit bien pire. Je n’étais pas là quand ça s’est produit, mais on m’a dit qu’elle avait presque tué cette fille ; elles ne s’étaient pas battues par amour, mais pour des horaires de travail. Quand je suis allée voir Ana dans son bureau, j’ai remarqué qu’elle venait de pleurer. Elle a levé les yeux, m’a souri sans prendre la peine d’essuyer ses larmes, et m’a seulement dit, Je suis une femme stupide, et je l’ai prise dans mes bras. Je me rappelle comment elle me tenait. Comme si c’était moi qui avais besoin de consolation.

Il y eut un silence. Astrid contemplait les ombres qui marbraient le plafond.

Quand je me suis retrouvé dehors, se souvint Kader, j’étais plus du tout capable d’avoir une existence normale.

Qu’est-ce que tu entends par existence normale ?

Un boulot, une bagnole, une petite amie, répondit-il. Une fois ressorti, j’avais l’impression d’être devenu invisible. C’était comme si tout le monde menait sa petite vie pépère, et que moi j’étais une espèce de… de fantôme. Si un fantôme revenait, il trouverait absurde tout ce que les gens font, tout ce qui les intéresse, non ?

Sans doute.

Je vais te dire comment c’était. Dans une prison pour mecs, si t’es pas dangereux, t’es qu’une merde. Après ma sortie de taule, chaque fois que j’allais dans un bar ou dans une boîte, ça se terminait par une bagarre. Mon ami Amadou, il dit que je donnais l’impression de vouloir réveiller les gens. Il a raison. C’était comme si tout le monde avait avalé des tranquillisants, ça me faisait cet effet-là.

Dans ma prison, il y avait très peu de bagarres. En général, on était plutôt dans une sorte de léthargie. La colère de la frustration, on la retournait contre nous-mêmes. J’étais tellement habituée à entendre pleurer des femmes qu’au bout de quelque temps, je n’y faisais pas plus attention qu’au bruit de la pluie, ou d’une plomberie défectueuse.

Ils étaient là, maintenant, étendus sans rien dire. Astrid se sentit parcourue par une vague de chaude gratitude.

Astrid ? T’as dit que tu avais fait promettre à ta sœur d’arrêter de voir son mec. Je voudrais savoir si c’est parce que tu le détestais, ou bien parce que tu l’aimais.

C’était la bonne question. Et aussi, Astrid en avait conscience, la fin de son répit.

Elle se dégagea des bras de Kader.

Je ne l’aimais pas, répondit-elle. Astrid se leva et se dirigea vers le lavabo. Ce type démolissait Lola. Elle tourna le robinet, remplit d’eau un gobelet en plastique et le porta à ses lèvres.

Kader s’assit sur son lit, le dos contre le mur.

Comment ça ?

Tu ne comprendrais pas, répliqua-t-elle en s’approchant de la fenêtre.

Qu’est-ce que je comprendrais pas ?

L’organisation. Les gens pour qui il travaillait, c’étaient des tueurs. Il a assassiné deux personnes.

Kader demeura silencieux. Astrid écarta les rideaux pour observer la lune, qui remorquait un lambeau de nuage dans son sillage. Elle se demanda quelle heure il pouvait être. Toute envie de dormir l’avait désertée.

Ce mec, je le connais pas, rétorqua enfin Kader. Mais je sais que des fois, c’est à cause des circonstances que les gens deviennent des sauvages.

Je sais, reconnut Astrid. Et ça ne m’aurait pas dérangée si ça n’avait concerné que lui. Mais il entraînait Lola dans l’organisation, et je n’ai pas supporté l’idée qu’elle puisse mener cette vie-là. Elle a commencé par distribuer des tracts ; puis elle est allée à des manifs. Il lui a appris à lancer des cocktails Molotov, et ensuite, avant que j’aie eu le temps de me rendre compte de ce qui se passait, il l’a emmenée poser des bombes avec lui. Lola serait devenue membre de ce qu’ils appellent un commando légal, et alors elle aurait été identifiée par la police. Elle serait entrée dans la clandestinité. Et elle se serait mise à tuer des gens elle-même. C’est toujours la même histoire. Si je n’étais pas allée en prison, voilà ce qui lui serait arrivé.

Tu l’as empêchée de devenir une criminelle.

Tu ne peux pas comprendre, le rembarra-t-elle.

Ce que je comprends pas, c’est pourquoi t’as pas dit à Lola que ce connard t’écrivait derrière son dos. Je pense que tu devais l’aimer, sinon tu en aurais parlé à ta sœur.

Astrid remarqua qu’il avait retiré le bandage de son épaule. De l’endroit où elle se trouvait, près de la fenêtre, elle ne pouvait pas voir si la plaie avait cicatrisé ou non.

C’était de la vanité. Je me sentais flattée, c’est tout.

Peut-être.

Brusquement, elle eut envie qu’il s’en aille.

Tu sauras quand tu le verras, murmura-t-il.

Je saurai quoi ?

Si tu l’aimes.

Je ne l’aime pas.

Elle se tenait toujours hors de sa portée, et il se rendit compte qu’elle était responsable de toute cette souffrance qu’il endurait.

Viens ici, lança-t-il. Viens ici, merde. Je peux pas bouger.

Il la vit ramener une mèche de cheveux derrière son oreille, et il retrouva cette sensation qu’il avait éprouvée en la regardant faire le tour de sa voiture, le premier jour. L’impression d’une ficelle qui se cassait dans son ventre.

Le premier jour… Il ne se rappelait même plus qui il avait été, à cette époque.

Je voudrais que tu regardes mon putain de talon. J’ai mal à crever.

Il releva la jambe de son survêtement, et Astrid vint s’agenouiller à côté de son lit pour examiner la blessure.

C’est tout vert et jaune, marmonna-t-il. On dirait le putain de drapeau brésilien.

Astrid palpa la zone qui entourait la plaie. Ça faisait si incroyablement mal que Kader ferma les yeux.

C’est infecté, remarqua Astrid. Il s’agit d’une morsure de chien ?

Ouais. Putain de Raoul. Un clébard raciste.

Tu as besoin d’antibiotiques.

J’ai besoin que tu m’embrasses.

Le visage qu’elle leva vers lui débordait de compassion.

Je ne peux pas t’embrasser, répondit-elle.

Et pourquoi pas ? J’ai traversé l’enfer pour toi, espèce de garce. T’as pas de cœur, ou quoi ?

Je ne ressens rien, Kader. Je ne peux pas t’embrasser.

Tu pourrais me laisser t’embrasser.

Mais Kader ne bougeait pas, conscient de la douleur qui l’attendait au détour de chaque mouvement.

Tu sais, poursuivit-il, tu as l’odeur d’un dessert. Un dessert tout blanc que faisait Leila, la sœur de ma mère. Je crois qu’il y avait des amandes dedans. Ma mère le gardait au frigo, dans une boîte en plastique. Je raclais toujours le dessus à la cuiller, en me disant qu’elle remarquerait pas. Quand elle le sortait à la fin du repas, pour la famille, il en restait presque plus. Ça avait un goût de fleurs froides, de fleurs trempées dans le sucre.

Astrid sourit.

Ma mère, elle est kabyle. Elle avait une voix magnifique ; elle aurait voulu que je sois chanteur de raï. Ça te dit quelque chose, le raï ?

Oui.

Mais moi, je voulais faire footballeur.

Tu me l’as déjà dit. Astrid se leva. Je vais aller te chercher des antibiotiques.

Je viens avec toi.

Non.

Je vais venir, insista Kader en commençant à balancer ses jambes hors du lit.

La pharmacie sera fermée, répliqua Astrid. Il va falloir que je leur demande d’ouvrir spécialement pour moi, alors il vaut mieux que tu restes ici.

Un instant plus tard, elle avait pris son sac à main et quitté la pièce.

Étendu sur le dos, les chevilles croisées, les mains derrière la tête, Kader vit flotter devant ses yeux fermés le ravissant visage de sa mère. Elle souriait, en montrant l’espace entre ses deux dents de devant : les dents du bonheur, comme on dit. Avec une mère tellement heureuse, comment avait-il pu craquer pour une femme aussi triste qu’Astrid ? Eh bien, parce que cette tristesse, brillant dans ses yeux telle une lanterne, tremblant sur son front tel un voile, la rendait belle. Kader se mit à fredonner un air pour accompagner les paroles. Il le fredonna les yeux fermés, tandis que les phrases s’enchaînaient dans son esprit. Le sourire se répandit sur son visage et son ventre se remplit de chaleur. La chanson commença à déborder de ses lèvres pour se déverser dans la chambre : une chanson arabe en français. Il était un Arabe, chantant une chanson française pour la femme espagnole qu’il aimait.

Après avoir réussi à repousser les couvertures et à se sortir de son lit, il alla examiner sa figure dans la glace, au-dessus du lavabo. Ses traits s’étaient modifiés. Ou bien c’était lui qui avait changé intérieurement, et il ne reconnaissait plus son visage. Ce visage n’appartenait plus à Nanterre. Il se fit un grand sourire. T’es libre, se dit-il.

Kader se pencha sur le lavabo afin de boire au robinet.

Quand il eut fini, il retourna se mettre au lit. Le lendemain matin, il faudrait qu’ils sortent en bagnole pour qu’il puisse se procurer des fringues correctes. Tout en roulant, il lui chanterait sa nouvelle chanson.

 

Le village était paisible. En descendant la colline, Astrid se raidit quand elle passa devant le bistrot de Txema. Cette fois, elle ne se laisserait pas prendre au dépourvu. Pas question de lui pardonner ce qu’il avait fait à Lola. Et à moi, se dit Astrid. Sentant sa haine croître à mesure qu’elle avançait, elle chercha des moyens de faire du mal à Txema. Astrid savait qu’elle l’avait touché à un point sensible, en mentionnant sa capture. Peut-être qu’il s’était passé quelque chose de pas très catholique, là-haut, sur la montagne. Ils étaient quatre, et ils avaient tous été capturés ou descendus, sauf Txema. Elle n’était pas la seule qui ait toujours trouvé bizarres les circonstances de cette arrestation. Pendant une brève période, tout le monde avait évoqué la chance dont Txema avait bénéficié. Les quatre hommes s’étaient fait surprendre dans les collines par le F.A.R., une imité mobile de la Guardia Civil . Mais, alors que Mikel avait été appréhendé par la Guardia Civil, et condamné à perpétuité, c’était la gendarmerie française qui avait arrêté Txema. Enfermé neuf mois à la prison de Bayonne, pour possession d’armes, il avait été mis ensuite en résidence surveillée. À l’époque, ça donnait le droit de se déplacer librement, à condition qu’on n’essaie pas de traverser la frontière.

Pourquoi avait-il échappé au châtiment ? Astrid maudissait Mikel d’avoir accepté le sien aussi docilement.

La pharmacie était plongée dans l’ombre, et la grille métallique avait été tirée devant la vitrine. Astrid fit le tour du bâtiment et, parvenue devant l’entrée latérale, appuya sur la sonnette. Au bout d’un moment, une voix masculine endormie retentissait dans l’interphone.

Milo, c’est toi ? C’est Astrid Arnaga. Je suis désolée de te réveiller. Il me faudrait un antibiotique et des seringues.

Astrid, gloussa la voix. Attends, j’arrive.

Milo portait un pantalon de pyjama et un tricot de corps à larges mailles. Tout en se grattant le flanc, il adressa un grand sourire à Astrid. Il n’avait pas changé : toujours la même bonne humeur un peu lasse.

C’est charmant de te voir ici, déclara Milo. À cette heure de la nuit, devant ma porte. Un peu curieux, mais charmant.

Une fois revenu avec les médicaments, il les lui présenta, et fit mine de les reprendre lorsqu’elle tendit la main pour s’en saisir.

Tu reviendras nous voir avant de partir ?

Oui, Milo.

Pendant la journée, précisa-t-il.

Astrid prit les médicaments et sourit.

Et Lola ? demanda Milo.

Elle est ici.

Bien. Revenez nous voir, toutes les deux. Mirabel et moi, on a un bébé. Un petit garçon. C’est à lui que je dois ça, ajouta-t-il en désignant les cernes qui lui soulignaient les yeux.

Sentant brusquement venir les larmes, Astrid sut qu’il était temps de partir et pressa la main de Milo. Elle se détourna et, tout en s’éloignant, l’entendit refermer la porte.

 

Quand Astrid rentra dans la chambre d’hôtel, Kader s’était endormi. Elle se rendit à pas de loup jusqu’au lavabo, pour préparer la piqûre.

J’ai cru que t’allais pas revenir, lui lança Kader.

Il était étendu sur le dos, les bras derrière la tête.

Elle s’approcha de lui et se mit à genoux à côté de son lit, la seringue pointée vers le plafond.

Montre-moi ta cheville.

Kader remonta sa jambe de survêtement et ferma les yeux.

Demain matin, l’informa-t-elle tout en lui faisant la piqûre, je te conduirai à Bayonne, et là je te mettrai dans le train pour Paris.

Je vais pas rentrer à Paris. J’ai rien, là-bas.

Parce que tu as quelque chose, ici ?

Ici, je peux repartir à zéro, répliqua-t-il. C’est ça, mon plan. Si je retourne chez moi, j’irai direct en taule.

Qu’est-ce que tu t’imagines pouvoir faire dans le coin ? Il y a encore plus de chômage par ici qu’à Paris.

Pas pour un Arabe de Nanterre.

Et qu’est-ce que tu sais faire ?

Je sais conduire un chariot élévateur ou une grue. Je sais ouvrir des huîtres. Je sais dresser des chiens d’attaque. Je sais me battre…

On risque de sacrés ennuis par ici, Kader, si on ne sait pas travailler.

Il haussa les épaules.

Tu pourrais m’apprendre.

Astrid examina les yeux de Kader, pleins de malice comme ceux de Lola. Il lui vint à l’esprit que Kader et Lola étaient de la même race ; ils n’avaient pas peur de la vie.

Elle se leva.

Je ne pense pas que ce soit quelque chose que je puisse t’apprendre.

Lola aussi m’a dit de rentrer chez moi, avoua Kader.

Le visage d’Astrid s’éclaira.

Vraiment ?

Soudain, Kader en eut assez de la regarder. Il en avait assez de son propre désir.

Je suis crevé, admit-il.

Eh bien, dors.

En profite pas pour te barrer.

Je vais partir à la recherche de Mikel, décida Astrid.

C’est comme ça qu’il s’appelle ?

Elle hocha la tête.

Pourquoi ? demanda-t-il tristement. L’idylle était déjà terminée. Il avait perdu Astrid, et se sentait privé de forces.

Pour Lola.

Je peux t’aider, bredouilla-t-il. Je suis coriace.

Non, tu ne l’es pas.

Tu peux pas savoir.

Tu es peut-être coriace à Nanterre, mais ici, ça ne te mènera pas loin. Tous les gens de la région sont embarqués dans une guerre qui était déjà commencée avant leur naissance.

Kader souffla entre ses dents, d’un air dédaigneux.

Tu parles d’une zone militaire.

Ce n’est pas toujours évident. Mais quand ça le devient, c’est terrifiant, tu peux me croire.

Il lui fit un grand sourire.

C’est pour ça que je suis là, pour te protéger.

Avec des béquilles et un pied infecté, rétorqua-t-elle.

Je peux quand même t’aider, insista Kader. Je sais me servir d’un flingue.

Va dormir, fit Astrid.

Va te faire foutre.

Astrid alla éteindre le plafonnier, puis se déshabilla et se mit au lit.

T’en va pas sans moi.

Mais elle ne répondit pas ; et bientôt, il dormait à poings fermés.

 

Elle fut réveillée par un appel de Chastel.

Il est quelle heure ? murmura Astrid.

Tôt. Six heures.

Tu viens d’opérer ?

Non. Je n’arrive pas dormir. Je t’aime.

Tu ne m’aimes pas, Jacques.

Ne dis pas ça ! Tu ne sais pas qui je suis vraiment.

La voix de Chastel vibrait de colère.

Je serai revenue à temps pour le congrès, lui assura-t-elle.

Il y eut un silence.

Tu te trompes, Astrid. Je t’aime.

Sa voix s’était adoucie. Il paraissait un peu ivre.

Je suis désolée de ce que j’ai dit, au sujet de l’avortement. Ce n’était pas de ta faute.

On peut repartir à zéro, affirma Chastel.

Oui, répondit-elle. Une fois encore, elle perçut la nocivité de sa propre faculté de dissimulation. Elle fut effleurée par l’idée que, si seulement elle se montrait capable de dire la vérité à une personne, elle serait peut-être sauvée.

Je vais en parler à Laetitia, annonça-t-il.

Elle est déjà au courant.

Je vais la quitter.

S’il te plaît, Jacques. Je ne tiens pas à être encore responsable de la destruction d’un couple.

Comment ça, encore ? De toute façon, ce n’est pas un couple, c’est un arrangement à l’amiable. Et je ne te considérerais pas comme responsable.

C’est un couple. Évidemment, que c’est un couple. Vous avez eu des enfants ensemble.

Astrid ne raccrocha pas avant de lui avoir fait promettre de se tenir tranquille jusqu’au congrès du cinq septembre, un mois et demi plus tard. À la seule pensée de ce congrès de la Société de Transplantation, elle se sentait envahie par la terreur. Ce serait comme assister à une cérémonie religieuse après avoir perdu la foi. Bopp serait là, avec ses grandes mains, et il ferait un de ses exposés assommants sur les cochons transgéniques. Depuis qu’il s’était vendu aux gens de Novartis et à leur groupe de pression porcin, il n’arrêtait pas de se rengorger, alors qu’il aurait dû raser les murs de honte. Aux yeux d’Astrid, les porcs représentaient un gaspillage de temps et d’argent en tant que donneurs d’organes.

Depuis mille neuf cent quatre-vingt-cinq, elle avait effectué plus de cinq cents greffes. Vincent, son laborantin, les avait comptées. Astrid n’avait nullement une âme d’artisan ; la technique en elle-même ne l’intéressait pas, même si elle la maîtrisait parfaitement. Un des rares aspects de son activité professionnelle qui lui procurait encore de la satisfaction, c’était sa relation avec certains patients. Elle eut une pensée pour un type nommé Romero Bazzanella, qui avait longtemps joué du violon, chaque soir, dans un restaurant russe des Champs-Élysées. Atteint d’une cirrhose en phase terminale, il avait regardé la mort s’approcher en raidissant ses épaules de bagarreur, dans l’attente du choc. Quand Astrid lui avait appris qu’on avait trouvé un donneur, il lui avait ri au nez et déclaré qu’elle pouvait croire ce qu’elle voulait, mais qu’il savait bien, lui, que son heure avait sonné. Bazzanella était un patient merveilleux, parce que, en se réveillant avec un foie neuf, il n’avait pas regardé Astrid comme une divinité. Il s’était contenté de lui envoyer une invitation à dîner chez Raspoutine, accompagnée d’un petit mot : il estimait qu’ils avaient eu tous les deux de la chance, et qu’ils s’en étaient bien sortis.

Astrid ne partageait pas l’enthousiasme de Chastel pour les transplantations. Elle ne pouvait se dissimuler que ses patients, au réveil, se retrouvaient prisonniers d’une existence étriquée, diminuée. Elle en était venue à voir, dans les médicaments immunosuppresseurs rendant les transplantations possibles, des assassins qui prenaient leur temps. Lorsque l’anesthésiste avait annoncé à Bazzanella qu’il ne pourrait plus se déchaîner au violon comme un gitan, ni boire, fumer, ou bâfrer comme un Cosaque, il avait cessé de prendre son traitement ; et six semaines plus tard, une pneumonie l’avait emporté. D’autres patients emménageaient dans des résidences offrant des soins paramédicaux ; ils traînaient en robe de chambre en attendant la lente évolution du processus de rejet chronique. Astrid savait que ce qui lui donnait le courage de continuer à opérer, outre le contact avec ses patients préférés, ce n’était pas une quelconque croyance dans la magie de la greffe, mais la petite flamme de joie qui la réchauffait toujours quand un foie transplanté se remettait au travail dans son nouveau corps. Une joie assez peu différente de celle qu’Astrid pouvait ressentir en voyant le Reál marquer un but.

Un peu avant l’aube, elle se réveilla en pleurs. De la peau de Kader, venu s’allonger à côté d’elle, émanait une odeur caoutchouteuse. Il la tenait embrassée, et couvrait ses larmes de baisers.

 

Comprenant qu’elle ne lui voulait plus de mal, Kader sentit la chaleur monter dans sa poitrine et envahir son visage. Et puis, alors qu’il se penchait pour l’embrasser, elle prit clairement l’initiative en l’entourant de ses bras. Elle posa ses petites mains froides sur les joues de Kader et l’attira vers elle, et leurs corps s’enlacèrent, et il sentit qu’elle l’entraînait vers elle et lui cédait en même temps, et la pièce disparut. Par bribes, il percevait les yeux d’Astrid, sa bouche, son haleine ; elle lui glissait entre les doigts à la façon d’un ruban, et puis il vit bondir El Niño, et puis les ombres sur le mur derrière la tête d’Astrid, tourbillonnant telle de l’eau, et soudain il sentit céder quelque chose en lui, comme une corde fuyant par un anneau de métal, et il fut seul. Et il tombait, et elle s’éloignait de plus en plus.

Kader était maintenant étendu, la tête appuyée contre la poitrine d’Astrid, le regard perdu dans l’obscurité. Il n’aurait jamais pu imaginer que ça puisse lui arriver. Être comme ça brusquement coupé de son propre désir, et ne plus le contempler que de l’extérieur, tel un câble électrique tranché qui s’agite dans tous les sens.

Je suis désolé, dit Kader.

Ne parle pas, murmura-t-elle en serrant plus fort la tête du garçon. Je suis heureuse.

Il ferma les yeux.

 

Ils dormirent et s’éveillèrent, dormirent et s’éveillèrent. Astrid avait peur de bouger. Ainsi, c’était donc l’effet que ça faisait d’être tenue dans les bras de quelqu’un, d’être vraiment tenue. Cet homme était à peine sorti de l’enfance et pourtant, avec lui, elle se sentait parfaitement en sécurité. Elle était couchée sur le côté, et, pelotonné contre elle, il l’enfermait dans son étreinte. Il avait passé un bras entre ses seins, et elle pouvait sentir un souffle léger dans ses cheveux.

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