Le rêve de Castro
Chapitre 43
Txema fumait à sa fenêtre en contemplant la macabre poupée du potager. De temps en temps, il jetait un coup d’œil à Lorea qui dormait à poings fermés, tout habillée, dans cet affreux fauteuil qu’elle lui avait offert. Pendant les jeux, il avait annoncé à Lorea qu’il jugeait venu le moment d’agir ; et elle s’était tournée vers lui avec un sourire plein d’amour, en faisant valser ses boucles d’oreilles ridicules en forme de lustres. Et il avait compris, horrifié, que cette femme était le prix qu’il allait devoir payer pour pouvoir trouver la paix.
Après la « démonstration de force », ils étaient revenus chez lui à pied, sans se parler. Cette femme était une vraie machine. Une fois dans l’appartement, elle avait simplement déclaré, Il faut que je fasse un somme, et elle s’était endormie, l’esprit tranquille. Txema s’émerveillait de son sang-froid.
Bien qu’il ait hésité à impliquer le frère de Lorea, c’était ce garçon qui allait conduire la motocyclette. En tout cas, c’était une bonne idée d’utiliser une moto volée. Anxton avait localisé la camionnette de Mikel, garée près de l’entrée du village. Dès qu’il la verrait démarrer, Anxton devait appeler chez Txema, et laisser le téléphone sonner une seule fois avant de raccrocher. Aussitôt après, il passerait prendre sa sœur à moto. La combinaison de cuir et le casque de Lorea étaient posés près de la porte et n’attendaient plus que leur propriétaire.
Est-ce que les casques ont des verres fumés ? lui avait demandé Txema avant qu’elle ne s’endorme. Comme il s’était détesté, alors, pour cette anxiété qui avait percé dans sa voix.
Bien sûr, qu’ils en ont.
Il ne faut pas qu’il apporte une arme.
Ne t’en fais pas.
Il n’a pas intérêt à en apporter.
Txema, il n’en apportera pas.
S’il y a une connerie à faire, on peut compter sur lui pour ne pas la rater.
Lorea eut la sagesse de ne pas répondre, et se contenta de fermer les yeux.
La sonnerie du téléphone fit sursauter Txema.
Instantanément, Lorea se leva et se dirigea droit vers la salle de bains. Dans trois minutes, Anxton serait en bas. En apercevant son reflet dans la glace, Lorea se dit qu’elle n’aurait plus jamais à s’en faire. Elle ne serait plus obligée de sucer Txema les jours où elle n’en avait pas envie, ce qui lui arrivait de plus en plus fréquemment. Il pourrait trouver quelqu’un d’autre pour ça. Ce qui comptait, c’est qu’elle allait maintenant être reconnue par tout le monde comme sa femme.
En sortant de la salle de bains, Lorea trouva Txema assis dans le fauteuil où son pauvre père avait passé les dernières années de sa triste vie à regarder la télévision, pendant que sa mère s’envoyait en l’air, parfois dans la pièce voisine, avec un employé de l’abattoir, un Vénézuélien borgne. Quand Lorea était revenue d’Amérique du Sud pour s’installer au village, elle n’avait apporté avec elle que ses vêtements, son maquillage et ce fauteuil. Elle l’avait donné à Txema, sans lui expliquer son origine, parce que ça lui faisait quelque chose, de le voir assis dedans.
Lorea vint se déhancher devant lui, une jambe légèrement fléchie, pour qu’il puisse la reluquer et l’admirer. Elle portait son jean moulant et un T-shirt, orné sur le devant d’un léopard noir et argent, qu’elle avait acheté la veille à Saint-Sébastien.
Le browning était posé sur les genoux de Txema. Après s’être penchée pour embrasser son homme sur la bouche, elle prit l’arme et la tint comme il le lui avait appris, en fermant l’œil gauche pour viser du droit. Ils savaient tous deux qu’elle tirait désormais mieux que lui.
Allume-le sur la route, lui recommanda-t-il. De préférence de l’autre côté.
Lorea lui posa une main sur la joue.
Ne t’inquiète pas.
Txema se laissa aller à fermer les yeux. Après cela, il ne pourrait plus y avoir entre eux que doute et méfiance.
Merci, Lorea, dit-il.
Merci à toi, Txema, répondit-elle.
Un instant plus tard, elle était partie.
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