Le rêve de Castro
Chapitre 16
Mikel Angel Otegui n’avait pas l’ombre d’un projet. Après être sorti de la cabine téléphonique, il entendit ce que disait la femme qui venait d’y entrer après lui. Elle parlait d’aller faire un tour le lendemain matin dans une grande surface du bricolage, Conforama. Mais elle prendrait d’abord les moules, et elle passerait aussi chez le teinturier, pour récupérer le linge. Au lieu de faire griller les moules au barbecue, elle préférait les préparer à la marinière ; Mikel trouva que c’était une bonne idée. Le mari voulait des sardines, mais la femme n’était pas d’accord, elle disait que la maison empesterait trop. Pas s’il les grille au barbecue, se dit Mikel, et qu’il nettoie bien après. Et puis, les sardines étaient un produit local. Il donnait raison au mari. La femme l’observait maintenant à travers la vitre éraflée de la cabine. Son visage arbora une expression d’indignation, et elle lui tourna le dos. Mikel s’éloigna. Elle avait la lèvre supérieure qui avançait ; il imagina que ça devait être ce détail qui avait conquis son époux, bien des années auparavant.
Mikel traversa la place jusqu’au port de Saint-Jean-de-Luz et s’assit en laissant pendre ses jambes au-dessus de l’eau. Le ciel s’obscurcissait, mais il pouvait distinguer un banc de roussettes, agitant la surface des eaux de leur museau sombre et lisse. Tout en observant les figures que dessinaient leurs ébats, il laissa son esprit se vider. La lumière baissait, bleuissait ; une brise se leva, qui fit claquer les gréements des embarcations. Mikel ferma les yeux et tourna son visage vers la brise chargée de sel, en écoutant le cliquetis des gréements, le clapotis de l’eau contre le quai. Un chien aboya. Tiens, se dit-il, ça, c’est un projet. Il allait se trouver un chien. Et puis un boulot qui convienne au chien. Si le boulot convenait à un chien, animal qui n’apprécie pas d’être enfermé, alors il lui conviendrait à lui aussi. Mikel sentit son cœur se gonfler, et il sourit à la pensée de ce vieux chien qui serait son compagnon. Un vélomoteur privé de pot d’échappement déchira la quiétude du soir, et Mikel ouvrit les yeux.
Il constata que, pendant sa rêverie, le monde avait évolué. La lumière n’était plus bleue, mais grise. Le fracas des gréements lui paraissait maintenant assourdissant, et les poissons semblaient se disputer la possession de quelque invisible proie. Il repensa au bruit de la cantine, à l’hostilité particulière qui planait dans l’air quand les gars se trouvaient à proximité de la nourriture. Ça le choquait tellement qu’il allait s’isoler dans un coin avec son plateau, afin d’essayer de trouver un peu de paix. En vain.
La paix. Il cherchait la paix. Les autres prisonniers ne tardèrent pas à le comprendre, et ils se méfièrent de lui. Aux yeux de ses anciens collègues, ça faisait de lui un type dangereux ; et même, pour certains, quelqu’un à éliminer. Mikel savait que son pacifisme avait commencé à se répandre autour de lui en prison, comme une mauvaise odeur. Il savait que tout ce qui le concernait, sa façon de marcher, de manger, de parler, les livres qu’il lisait, tout était observé et noté par l’organisation. Parfois, cette surveillance l’effrayait. Même après avoir été transféré dans une autre aile, où il n’y avait pas un seul liberado, il pouvait sentir les espions dans son dos, et il devait faire appel à toutes ses forces pour dissimuler sa peur. Il savait maintenant que cette peur avait fait partie d’une phobie, bien plus profonde, du monde extérieur. À mesure que le temps passait, l’appréhension du jour de sa libération avait grandi. La nuit, il rêvait qu’on le laissait sortir, et qu’il découvrait que personne ne pouvait le voir ou l’entendre. Il n’existait plus.
Le moyen qu’il avait trouvé pour conjurer cette peur, c’était d’écrire à Astrid. Il ne le faisait pas pour recevoir d’elle des lettres qui restaient de toute façon rares, hésitantes ; il ne réclamait pas la réciprocité. Mais le fait qu’elle prenne connaissance de ce qu’il lui écrivait, tout simplement, prouvait à Mikel qu’il existait. S’il n’avait pas su qu’Astrid recevait et lisait ses lettres dans le monde extérieur, il n’aurait pu être assuré de rien.
Mikel se releva, secoua les jambes. Il avait les hanches raides, depuis quelque temps. La pensée de sa dégradation physique lui arracha un sourire. C’était comme une vengeance. L’organisation croyait à la jeunesse éternelle, croyance encouragée par le flot incessant de jeunes recrues. Les vieux ne mouraient pas ; ils devenaient membres historiques. Mikel aurait pu accéder à ce grand honneur ; il avait normalement droit au titre de membre historique, car il présentait toutes les qualifications requises. Il était devenu membre de l’organisation sous Franco, à l’époque où il n’y avait pas un seul Basque qui ne garde une place dans son cœur pour l’E.T.A. ; il avait assassiné des représentants de l’État, il avait formé de jeunes commandos, il avait été torturé par la Guardia Civil et passé vingt ans en prison. Mais, même lorsqu’il avait appartenu à l’organisation, il n’avait jamais été intéressé par les égards qu’on aurait pu lui témoigner, ni par l’autorité qu’il aurait pu exercer sur ses camarades. En prison, Mikel s’était laissé dire qu’on avait pensé à lui pour la commission des réfugiés. Toute autre considération mise à part, il ne savait plus qui « on » était, et il s’en fichait pas mal. Tous ceux qui appartenaient à l’organisation quand il en était devenu membre étaient morts, ou alors ils étaient revenus à une vie ordinaire, confortable, après l’amnistie. Quelques-uns s’étaient essayés à la politique traditionnelle, mais un seul, son vieil ami Txema, exerçait un véritable pouvoir.
Le matin même, Txema lui avait affirmé au téléphone qu’il allait lui trouver un travail du côté français.
Tu seras plus heureux, là-bas.
Mikel se demanda ce qui permettait à Txema de se montrer aussi affirmatif. Ça faisait quatre ans et demi qu’il n’était pas venu le voir.
Je vais parler à des gens, avait poursuivi Txema. On trouvera quelque chose.
Il me faut juste une vie tranquille.
Je sais bien.
Sans politique.
Oui, je sais. Il y eut quelques instants de silence. Tu as besoin de repos. Où es-tu ?
Mikel hésita.
Où es-tu exactement, Mikel ?
Il avait perçu une note d’insistance dans la question de Txema.
Mikel. Tu es là ?
Oui.
Dis-moi où tu es.
Et Mikel lui avait répondu qu’il était du côté français.
Bien. C’est bien. Où ça ?
Quelqu’un a besoin du téléphone. Faut que j’y aille. Je te rappellerai.
Attends, Mikel. Je peux te trouver du travail. Où es-tu ?
Je vais me trouver un boulot, Txema, t’en fais pas. Je te rappellerai. Il faut que j’y aille.
Revenu devant le kiosque à musique, Mikel se dit que ça ne servait vraiment à rien de faire des projets, que ce soit à l’intérieur ou à l’extérieur de la prison. Son plan, élaboré dans son esprit au fil des ans, s’était écroulé dès l’échec de la première phase. Après avoir compris qu’elle ne viendrait pas le retrouver ici, qu’ils ne prendraient pas le train de nuit pour Paris ensemble, il s’était attardé dans cette cabine téléphonique qui empestait les vieux mégots de cigarettes, et il avait sangloté comme un enfant. Lorsque la femme était arrivée pour téléphoner à son mari, elle avait trouvé Mikel penché en avant, le visage caché derrière ses mains. Il s’était rué au-dehors en la bousculant presque, au cas où elle aurait voulu lui témoigner de la compassion ; mais heureusement, ce n’était pas le genre. Et il s’était attardé un moment devant la cabine, en attendant que sa haine de lui-même se décante, et que vienne l’apaisement.
Ayant poussé la porte d’un bistrot qui s’appelait L’Amiral, Mikel se dirigea vers le bar. L’endroit était animé, et il dut élever la voix pour se faire entendre. Il commanda un double whisky, et le régla avec une partie de la somme que son agent de probation lui avait remise pour son premier mois. Comme l’endroit ne vendait pas de tabac, il demanda une Lucky Strike à son voisin, un tout petit bonhomme au visage découpé en sections distinctes par de profondes rides. Le type lui tendit son paquet ouvert, sans prononcer un mot, et Mikel prit une cigarette en le remerciant d’un hochement de tête. Tout en buvant, il se sentait reconnaissant de cette présence à son côté. Et il aimait bien le barman, ce savoir-faire manifesté dans chacun de ses gestes ; et le bruit derrière eux, et le silence entre eux, il aimait bien ça aussi.
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