Le rêve de Castro
Chapitre 41
Sous un ciel chargé d’épais nuages, la camionnette de Mikel grimpait la côte. La route serpentait à travers la forêt de Sara, celle-là même où s’était planqué Txema pendant que la Guardia Civil arrêtait Mikel. C’était une ancienne forêt, aux pentes abruptes plantées de chênes magnifiques et jonchées de rochers couverts de lichens. Pauvre Txema, se dit Mikel.
Le soleil était en train de se coucher lorsque Mikel, une nouvelle fois, parvint à proximité du village ; de ce côté-ci de la frontière, le soleil était encore miraculeusement clair et les balles de foin, dans les champs, luisaient d’un éclat orange. Il franchit le pont de pierre et, en apercevant le nouveau terrain de jeux qui fourmillait d’enfants, tapota son chien en souriant. Mais, après un nouveau virage en épingle à cheveux, son sourire s’évanouit. Le champ verdoyant, toujours tapissé de fleurs à cette époque de l’année, était maintenant décharné. Il n’en restait rien, qu’un coteau de terre sèche. Mikel chercha vainement du regard un indice susceptible d’expliquer cette destruction.
Autrefois, les gens tournaient la tête chaque fois qu’un véhicule inconnu entrait dans le village. Il y avait désormais trop de gens, et trop de véhicules. Cet endroit était devenu une attraction touristique. Décidant de continuer à pied, Mikel se gara sur une nouvelle aire de repos, à côté d’un immense camping-car blanc, immatriculé en Allemagne.
Mêlé à la foule, il monta la côte en direction du terrain de pelote. Une soirée de jeux basques était annoncée en caractères noirs sur une affiche orange clouée contre un platane. Les années que Mikel avait jadis passées dans ce village étaient sans doute les plus belles de sa vie. C’étaient les années d’avant la conscience, lorsque la joie de se retrouver avec Lola dans cette magnifique maison se confondait avec la satisfaction d’avoir échappé aux taudis de Renteria. Pourtant, aujourd’hui, le village ne paraissait pas le reconnaître. Invisible et oublié, il allait parmi les visages familiers.
Il vit venir dans sa direction un vieil homme à la bouche ramollie, qui descendait la colline en parlant tout seul. Vingt ans plus tôt, ce type était déjà âgé ; il l’était encore maintenant, coiffé du même béret enfoncé sur les oreilles, vêtu de la même veste sombre boutonnée qui lui boudinait le ventre. Quand le vieux arriva à son niveau, moulinant des lèvres et se répandant en lamentations, Mikel lui adressa un signe de tête qui passa totalement inaperçu. Castro s’arrêta un instant pour regarder marcher le bonhomme, puis se remit à trotter derrière son maître, aussi dignement que le lui permettait cette chaussette infernale. En traversant le terrain de pelote, Mikel passa devant l’estrade où l’animateur de la soirée, un homme de son âge en pantalon de cuir noir et chemise blanche, était en train de tester son micro. Un, deux, un, deux, mugissait-il. Toujours suivi de son chien, Mikel monta les marches du perron de la mairie. Assis, mon gars, ordonna-t-il à Castro. Attends-moi ici. La porte du bâtiment était ouverte, et il y entra.
Lorsque Mikel pénétra dans son bureau après avoir assené un coup péremptoire contre la porte, Txema, qui avait eu le réflexe de lever les mains en signe de reddition, dut se les passer dans les cheveux pour maquiller son geste.
Tout en se mettant debout, il se rappela le flingue planqué au creux de ses reins. Pas question de laisser Mikel lui donner l’accolade. S’avançant d’une démarche qui parut un peu raide à Txema, Mikel prit la main que son vieil ami lui tendait par-dessus son bureau. Txema lui serra vigoureusement la main entre ses deux paumes.
Ils se firent un grand sourire et, pendant un instant, Txema s’autorisa à savourer le plaisir de retrouver son ami. Puis, la méfiance revenant, il le lâcha et lui tapota le bras.
Tu boites, Mikel. Qu’est-ce qu’ils t’ont fait ?
Mikel ferma les yeux, et Txema se rappela que c’était sa manière paresseuse d’exprimer une négation.
C’est l’âge qui vient. Il adressa un grand sourire à son ami. Toi, tu fais de la résistance, on dirait. Si tu crois pouvoir me tromper ! Tu n’as jamais eu les cheveux aussi noirs.
Bien sûr que si, répliqua Txema d’un ton léger. Mikel lui avait déjà tourné le dos, et s’approchait de la fenêtre pour observer la foule qui se massait sur le terrain de pelote, en contrebas.
Tu es content de ton boulot ? demanda Mikel.
Txema examina sa haute silhouette, profilée contre le ciel rouge. Sous cet éclairage, Mikel paraissait inchangé. Il était toujours aussi imposant, avec ses larges épaules et ses jambes arquées. Txema aurait aimé l’abattre sur place.
C’est dur, mais ça me plaît.
Mikel se retourna.
Tu as fait construire un terrain de jeux.
Ses traits étaient plongés dans l’ombre. Txema essaya vainement de distinguer son expression.
Il hocha la tête.
Du bon boulot, approuva Mikel. Et il plongea les mains dans les poches de son jean, ce que Txema interpréta comme un signe de mécontentement. Qu’est-ce qui est arrivé au champ, à côté ?
Le champ ?
Celui qu’on traversait, pour aller s’exercer au tir sur cible. Le champ où il y avait des fleurs.
Oh, ça. Txema sourit. C’est pour les motos tout-terrain.
Dommage.
Envahi par une vague d’irritation, Txema se rassit et se carra dans son vaste fauteuil de cuir ; mais ça ne le soulagea pas. Il avait toujours trouvé Mikel d’une vertu exaspérante.
Mikel prit place sur la petite chaise placée devant le bureau. Le village a l’air plus animé, déclara-t-il en hochant lentement la tête ; et, pour la première fois, Txema prit conscience du changement survenu chez son vieux camarade. Ce que Txema avait d’abord pris pour sa légendaire réserve s’était mué en quelque chose de plus troublant, de plus antisocial. Il avait l’air un peu désaxé, avec son épaisse chevelure grise, sale, ébouriffée, et les croûtes couvrant ses mains occupées à rouler une cigarette.
Tu dois être venu voir Lola, hasarda Txema.
Mikel tira une bouffée de sa cigarette, puis cracha un brin de tabac qui était resté collé à sa lèvre.
Je l’ai vue, poursuivit Txema. Ça fait, quoi, deux jours. Elle avait l’air d’aller bien.
Elle va bien, confirma Mikel.
Tu l’as vue ?
Je l’ai vue.
Excellent, fit Txema. Excellent.
J’ai reçu une visite d’Itxua.
Txema se croisa les bras sur la poitrine, de peur que ses mains ne se mettent à trembler.
Itxua, répéta-t-il stupidement.
Il sait que tu as le fric.
Txema sentait la pression du pistolet contre ses reins. Il ne pouvait pas bouger.
Quel fric ?
Qu’est-ce que tu vas faire, Txema ?
Txema le regarda fixement. Incapable de répondre, il entendait un seul son, la voix de l’animateur des jeux, rendue stridente par l’enthousiasme.
Tu comptes aller au Venezuela ? insista Mikel.
Pourquoi ? Txema s’éclaircit la gorge. Pourquoi le Venezuela ?
Ton partenaire n’est pas là-bas ?
La pièce était maintenant plongée dans l’obscurité, et Mikel n’était plus qu’une ombre.
De quoi parles-tu ? Txema avait la bouche sèche ; il crevait de soif. Qu’est-ce que j’irais foutre au Venezuela ? J’ai un travail à faire ici.
Je ne dis pas que tu devrais. Je veux juste t’avertir de ne pas t’emballer quand Itxua va se manifester. Le calme de Mikel était terrifiant. Je pense qu’il agit seul.
Qu’est-ce que tu veux dire ?
Il est peut-être encore en contact avec l’organisation, mais il ne la représente pas.
Qu’est-ce qui te fait croire ça ?
Mikel tira une bouffée de sa cigarette. Quand il ouvrit la bouche pour répondre, de la fumée s’en échappa.
Il s’est pointé dans une bagnole préhistorique, conduite par un vieux bonhomme, remarqua Mikel sans mentionner le nom de Gomez, son avocat. Il n’a personne sur qui compter, sinon tu penses bien qu’il aurait un véhicule correct, avec un jeune chauffeur décidé à faire ses preuves.
Txema fut tenté de s’abandonner à son ancienne amitié pour Mikel, de craquer, de le prendre dans ses bras. De l’aider. Ils en avaient tellement bavé ensemble. Seul Mikel le connaissait vraiment. Mais c’était précisément ce qui terrifiait Txema. Il lui jeta un regard d’envie. Mikel restait vraiment un type impressionnant.
Il a l’intention de te faire chanter, Txema, mais je ne pense pas qu’il pourrait trouver quelqu’un pour t’abattre ensuite. Peut-être que si, mais ce que je veux dire, c’est que tu ne devrais pas te laisser intimider. Mikel glissa son mégot éteint dans la poche de son jean. Il a réussi à me mettre dans un drôle d’état, confia-t-il en secouant la tête. Autrefois, je me serais dégotté un flingue et je l’aurais descendu avant qu’il me descende. Une dernière opération, je me serais dit, histoire de maintenir l’ordre public. Et après ça, à moi la petite vie simple. Seulement, ça ne marche pas comme ça, hein ?
Txema se sentait incapable de répondre. Mikel était un chef charismatique qui avait mal tourné. Il était cinglé, et dangereux. Voilà ce que Txema déclarerait à Lorea en lui remettant son browning. Son cœur battait tellement fort qu’il pouvait sentir son pouls dans sa gorge.
Il faut que j’y aille, Mikel. On causera plus tard. Après les jeux.
À la surprise de Txema, Mikel ouvrit les mains.
D’accord, fit-il. Mais il resta là, à contempler Txema, sans bouger. Puis il se remit à parler. Je me suis demandé, comment puis-je éviter de répondre par la violence à ce type qui me menace, et quand j’ai regardé les choses de cette manière, j’ai compris qu’en réalité il n’y avait pas de menace. Le tout, c’est de regarder dans la bonne direction. Tu vois ce que je veux dire ?
Tu es resté absent trop longtemps, Mikel. Le monde est toujours violent, même si toi tu ne l’es plus.
Il veut le fric pour lui, Txe. Voilà ce que j’ai compris. Quand j’ai repensé à notre conversation, après, ça m’a paru évident.
Txema n’y pouvait rien, ça lui faisait vraiment plaisir d’entendre son ami l’appeler à nouveau par son surnom.
Comment ça ?
Peut-être qu’il a besoin de cet argent pour quelque chose.
Itxua veut revenir vivre au village, confirma Txema, en se donnant la permission de savourer ce qui ressemblait, à cet instant-là, à une conversation entre égaux. Il va lui falloir du blé pour s’installer en appartement dans la maison de retraite qu’il a en vue. C’est clair que ce n’est pas avec la pension que la France lui verse qu’il risque de pouvoir se le permettre.
Tu ne devrais plus vivre dans la peur, mon ami.
Sentant sa gorge se contracter, Txema se leva.
Il faut vraiment que j’y aille. Mais Mikel ne bougeait toujours pas.
Tu dois rendre ce fric. Rends-le aux sociétés auxquelles il a été volé.
Ce n’était pas du vol, Mikel. Putain, c’est quoi, ton problème ?
Txema avait crié. Sa gorge était desséchée. Il devait absolument sortir de cette pièce.
Mikel leva les mains.
Rends-le et tu seras libre, insista-t-il. C’est la seule façon, Txema.
Qu’est-ce que tu racontes ? Il y eut un silence. Txema était debout, et Mikel assis. Il était en position de force, Mikel en position de faiblesse. Et, alors que Txema avait un flingue, Mikel en était apparemment dépourvu. Si je le rends, finit-il par dire, ils me descendront.
Mikel secoua la tête.
Ils ne le sauront pas. Il n’y a qu’Itxua qui soit au courant. Et moi.
Et Astrid, ajouta Txema.
Astrid ? Comment l’aurait-elle appris ?
Je n’en sais rien. Je pensais que tu lui en avais parlé.
Impassible, Mikel secoua la tête.
Une telle assurance confinait à l’insulte. Txema aurait voulu pouvoir lui casser la gueule.
On causera plus tard, proposa-t-il. Après les jeux.
Mikel hocha la tête en souriant.
D’accord, répondit-il avant de tendre la main à Txema. C’est bon de te revoir, mon ami.
Txema lui serra longuement la main. Il avait peur de le laisser partir, maintenant.
Quand ils franchirent la porte de la mairie, les jeux avaient déjà commencé. Deux types au torse nu, en pantalon blanc et large ceinture écarlate, étaient en train de s’escrimer sur deux troncs d’arbre qui faisaient toute la longueur du terrain de pelote. Txema fendit la foule pour s’avancer vers l’estrade, la tête inclinée avec l’humilité feinte des figures publiques. Mikel claqua des doigts pour appeler Castro, et, suivi de son chien, contourna le terrain de pelote jusqu’à la sortie. Il n’était pas question qu’il aille retrouver Txema plus tard, car il avait perçu dans sa voix autant de haine que d’amour. Ayant accompli ce pour quoi il était venu, il n’avait aucune raison de s’attarder. Quand ils avaient émergé ensemble de la mairie, Castro avait grondé en apercevant Txema, exactement comme il l’avait fait avec Itxua. Tout en se dirigeant vers sa camionnette, garée plus bas sur la colline, Mikel se dit, Il sait, ce chien.
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