Le rêve de Castro

Lucy Wadham · Chapitre 13 sur 49

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Le rêve de Castro

Chapitre 12

 

 

Lola, dans un état second, regardait par la vitre de l’autocar. Où que se portent ses regards, elle voyait ses souvenirs déployés telles de mélancoliques banderoles. Là, par exemple, en contrebas, parmi les peupliers bordant les eaux brunes et apathiques de la Bidassoa. C’était pendant sa seizième année, en hiver. Accroupie à côté de Mikel, elle se penchait contre lui pour se réchauffer.

Il est là, lui soufflait-il. Tu le vois ?

Non. Où ça ?

De l’autre côté, à gauche de la cabane. Là, il bouge. Tu le vois ?

Non. Oh, Mikel, où ça ?

Tu ferais une drôle d’éclaireuse, petite Lola. Le voilà parti, maintenant.

C’était un membre d’une unité spéciale de la Guardia Civil, en patrouille. On les débarquait par hélicoptère et ils passaient les collines au peigne fin, à la recherche des dissidents qui avaient pris le maquis et tentaient de passer la frontière. Ils portaient des tenues de camouflage et vivaient en plein air, par tous les temps, pendant des semaines. C’étaient eux qui, deux ans plus tard, allaient capturer Mikel ; et pourtant Lola, à sa grande honte, ne pouvait se rappeler le nom de cette unité.

Le soleil du matin lui brûlait déjà la joue à travers la vitre. Elle se leva pour aller s’asseoir de l’autre côté du car, au premier rang, à la droite du conducteur. La plupart des passagers étant descendus à Hemani, trois sièges seulement restaient occupés lorsque le car commença de monter à l’assaut des hautes collines. Assise trois rangées derrière Lola, une gitane aux cheveux rouges de henné, aux yeux soulignés d’ombres profondes, tenait dans ses bras un grand sac de linge à rayures rouges et bleues, rempli à craquer. Un jeune type dormait comme un loir sur la banquette du fond. D’où elle était installée, Lola ne pouvait apercevoir que ses lourdes bottes, mais elle l’entendait ronfler.

Avant de monter dans cet autocar, elle était entrée distraitement dans un bistrot de Donostia, où elle avait pris une tasse de café et un croissant au bar. C’est seulement une fois montée à bord du car qu’elle avait reconnu ce bistrot. Celui où Mikel et elle étaient venus après avoir placé leur première bombe.

Comme c’était un dimanche, le bâtiment des archives était fermé. On leur avait garanti qu’il s’agissait d’une bombe de protestation, qu’on ne voulait faire aucune victime. Ils devaient la poser sur un rebord de fenêtre, côté nord. C’était le printemps, et les arbres du square regorgeaient de fleurs roses. Lola n’avait que quinze ans, mais Mikel ne le savait pas encore ; elle paraissait assez âgée pour être sa petite amie. Il l’entourait de son bras ; quant à la bombe, il l’avait cachée sous son anorak. Elle n’avait pas peur, puisqu’il l’accompagnait. En observant son visage, elle pouvait voir que toute l’attention de Mikel était en éveil ; mais elle ne se rendait guère compte de ce qu’ils étaient en train de faire. Tout ce qu’elle savait, c’est qu’il l’entourait de son bras comme s’ils formaient un vrai couple. Ils s’arrêtèrent sous la fenêtre du bâtiment des archives. Lola sentit la pression de la bombe contre ses côtes lorsque Mikel l’embrassa, mais elle s’en fichait. Comme il tremblait de tout son corps, elle était consciente que Mikel avait peur, mais elle-même ne craignait rien parce qu’elle se trouvait dans ses bras et qu’il lui écrasait la bouche de ses lèvres, et elle se moquait pas mal que la bombe risque de les réduire en bouillie d’un instant à l’autre. Puis Mikel s’était écarté brusquement, et il avait sorti la bombe de dessous sa veste pour la placer sur le rebord de la fenêtre.

Ils avaient entendu la déflagration depuis l’intérieur du café. Lola n’avait pas réfléchi à ce que ça signifiait. Toute à leur sortie du dimanche matin, elle n’envisageait pas la possibilité que cette prétendue bombe de protestation puisse arracher le bras de quelqu’un. Au moment de l’explosion, elle regardait simplement le visage de Mikel, comme si elle attendait un signal. Il lui avait souri, et elle lui avait rendu son sourire. On aurait pu lire tout leur avenir dans ce sourire de Lola.

Le car venait de s’arrêter à mi-hauteur d’une colline et, apparemment, au beau milieu de nulle part. Des deux côtés de la route, Lola n’apercevait que des pins. Elle chercha en vain un arrêt d’autocar, ou un signe quelconque de vie humaine. La gitane descendit du véhicule, en serrant toujours contre elle son sac volumineux.

C’était Txema qui leur avait donné leurs instructions concernant cette mission au bâtiment des archives, le grand Txema Egibar, l’ami et le mentor de Mikel. Lola n’aimait pas Txema. Ce n’était pas tant qu’il soit hostile aux femmes ; il ne les voyait même pas. Autrefois, elle avait l’habitude d’accompagner Mikel lorsqu’il allait se suspendre aux lèvres de Txema afin de recueillir le miel inestimable de sa sagesse politique. Chaque fois qu’elle hasardait une remarque, le regard de Txema la survolait un instant avant de revenir se poser sur Mikel, comme si Lola s’était contentée d’émettre un bruit perturbant. Mais le principal motif de la haine que Lola vouait à Txema, c’était qu’en dépit de tous ses crimes de sang, il n’avait passé que neuf mois en prison. Et en France, encore. Puis, en mille neuf cent quatre-vingt-deux, alors que Mikel croupissait depuis trois ans au fond d’une geôle espagnole, Txema avait été libéré par les autorités françaises. Appartenant au triumvirat qui dirigeait le comité exécutif, il était réclamé par le gouvernement espagnol afin de négocier le démantèlement de la branche militaire. Mikel n’avait jamais ressenti autant d’espoir qu’à ce moment-là. Txema lui avait promis que sa libération serait un des points inscrits à l’ordre du jour, que ce n’était qu’une question de mois. Ensuite, lorsque Txema avait insisté auprès de Lola sur le mal qu’il s’était donné, elle n’en avait pas cru un traître mot. Elle trouvait que tout, chez ce type, respirait l’envie. Il avait été le premier de leur génération à rentrer dans le rang pour jouer le jeu de la politique traditionnelle. Lola était persuadée qu’il ne tenait pas à être éclipsé par Mikel.

Ils approchaient du village. L’autocar tanguait dans les virages en épingle à cheveux. Le chauffeur avait remonté ses manches pour manœuvrer le volant, et Lola voyait jouer les muscles de ses bras. Elle se pencha en avant pour lui parler.

Est-ce qu’on s’arrête à Vera ?

Il lui jeta un coup d’œil dans le rétroviseur.

C’est toi ? Lola ?

Elle lui adressa un sourire rayonnant.

Paco !

Le chauffeur lui tendit la main, et Lola se leva pour la serrer. Il en profita pour l’attirer vers lui, et elle lui fit une bise sur la joue.

Non, on s’arrête pas à Vera, répondit-il, les yeux rivés sur la chaussée. Bon Dieu, Lola. C’est pas trop tôt. Ça fait combien de temps ?

Je suis revenue il y a cinq ans, lorsque ma mère est sortie de l’hôpital, mais je ne t’ai pas vu. Tu étais à Bilbao.

J’ai été viré depuis. Tu es ravissante, lui lança-t-il en reportant son regard vers la route. Comment va ta sœur, la grosse tête ?

Astrid va bien. Elle est chirurgienne qualifiée, maintenant.

Oui, c’est ce que j’ai entendu dire. Et toi ? La danse ?

Je suis prof. Quand on ne sait pas, on enseigne, ajouta-t-elle avec un sourire.

Pas d’accord. J’enseigne le chant, et je chante pas mal.

Elle lui effleura l’épaule.

Tu as une belle voix, Paco.

Paco lui raconta la perte de son emploi à la conserverie de Bilbao, et les longs mois de chômage sur la côte. Tout en l’écoutant, Lola l’observait. Il avait le teint lisse et pâle, des yeux d’un noir liquide, des lèvres de femme, vermeilles, pleines. Quand il parlait, le rouge lui montait aux joues. Amoureux de Lola depuis l’époque où ils allaient ensemble à l’école, Paco n’avait jamais paru lui tenir rigueur de ce qu’il éprouvait pour elle.

En me réveillant un matin, j’ai su que j’étais pas à ma place, là-bas. Ma place, c’étaient les montagnes, Lola. C’est ce que j’ai ressenti. Je savais que là-bas j’aurais toujours l’impression de manquer d’air, alors voilà, je suis revenu.

Paco confia à Lola combien il aimait sa vie au village. Il dirigeait la chorale, maintenant, quinze hommes et dix garçons qui interprétaient des chants polyphoniques dans les églises, au nord et au sud de la frontière ; ils avaient même chanté dans la cathédrale de Saint-Jean-de-Luz avec un chœur philippin de renommée internationale.

J’ai entendu dire que Mikel était sorti, finit-il par déclarer.

Oui.

Vous êtes encore ensemble ?

Oui, Paco. Mais je ne sais pas où il est. Lola baissa la voix. Je crois qu’il se cache.

Pourquoi ?

Je ne sais pas. Il y a des gens qui le cherchent, ils sont venus chez sa mère.

Le visage de Paco parut se fermer. Il secoua la tête.

Demande à Txema. S’il y a quelqu’un qui a des chances d’être au courant, c’est lui. Il est au village, aujourd’hui. Txema reçoit le mardi et le mercredi.

Il reçoit ?

Il est maire. Tu savais pas ?

Non. Depuis quand ?

Depuis les élections de novembre dernier. Ta mère t’en a pas parlé ?

Maman ne dit plus grand-chose, ces temps-ci. Lola était incertaine des sentiments de Paco à l’égard de Txema. C’est un bon maire ? lui demanda-t-elle.

Il fit un grand sourire.

Très bon. Il m’a bombardé chef de la chorale. Paco marqua une pause. Écoute, je pense pas qu’il soit pire que les autres.

Un peu plus imbu de lui-même, peut-être, suggéra Lola.

Paco sourit.

L’autocar s’était arrêté. Lola regarda un troupeau de chèvres traverser la route dans un concert de clochettes.

Comment va Maïté ? demanda-t-elle à Paco.

Elle va bien.

Et toi ? Est-ce que tu es marié ?

Paco leva une main, la paume tournée vers le troupeau de chèvres, avant de faire repartir le car.

Elle a épousé Koldo. Ils ont un restaurant à Zumaya, c’est dans tous les guides touristiques.

Toi, ça ne t’intéresse pas de te marier, Paco ?

Quand Maïté est partie, j’ai réalisé que ce que j’aimais le mieux chez elle, c’était son silence. À part toi, Lola, j’ai jamais rencontré une femme qui me donne envie de passer plus de vingt minutes par jour avec elle.

Lola assena un coup de poing sur le haut du bras de Paco, en visant le nerf, comme il le lui avait appris. Elle l’observa pour s’assurer qu’elle l’avait touché au bon endroit. La douleur mettait toujours quelques instants à se déclarer. Il sourit, et se frotta le bras.

Excellent, admit-il.

Oh, regarde ! Un terrain de jeu ! Ils étaient en train de franchir le pont de pierre qui menait au village. On avait construit un terrain de jeu à l’emplacement de l’ancienne gare routière. Regarde, Paco, je n’arrive pas à y croire ! Il y a tellement d’enfants. D’où est-ce qu’ils viennent tous ?

Ça a changé, par ici, et les gens reviennent. Dieu sait comment Txema s’y est pris, mais il a réussi à convaincre le gouvernement d’implanter chez nous l’école des guides de montagne, et le village est devenu un vrai centre pour ce qu’on appelle les éco-touristes. Tu peux pas les rater, avec leurs shorts et leurs chaussures de marche, et leurs grands sacs sur le dos. Ils débarquent de partout : d’Amérique, d’Italie, de France. Ces gens-là sont bourrés de fric, pourtant ils aiment crapahuter un peu. Paco fit une pause. Tout le monde est pas enchanté, Txema a des ennemis ; n’empêche qu’ici, c’est la prospérité.

Lola constata que les rues étaient plus animées, et que les passants avaient un air moins languissant. Ils s’avançaient d’un air déterminé dans les rues. Paco avait raison ; c’était prospère. Un bon endroit pour élever un garçon. Puis elle pensa à Astrid, toute seule à Paris, et son humeur s’assombrit.

Paco la déposa devant la mairie. Elle dut lui promettre qu’ils prendraient un pot ensemble dans la soirée. Avec ou sans Mikel, précisa-t-il. Lola lui fit au revoir de la main tandis qu’il emmenait son dernier passager, le jeune homme endormi sur la banquette du fond, vers le terminus situé devant l’école des guides de montagne.

Alors que Lola tournait les pages d’un magazine dans la salle d’attente de la mairie, des cris lui parvinrent par les fenêtres ouvertes, et elle leva la tête pour mieux écouter. Encore des enfants. Ils jouaient sur le terrain de pelote basque situé en contrebas. Elle entendit les hirondelles qui, de leur étrange sonar, paraissaient rassembler l’appel des gamins pour l’entraîner avec elles dans les profondeurs du ciel des montagnes. Quelque temps auparavant, elle avait écrit :

 

Je n’ai pas envie d’enfants, Mikel. J’ai envie de tes enfants. C’est un désir si profond en moi que c’en est comme un savoir. Rien ne pourrait me l’enlever.

 

Mais cette lettre, elle ne l’avait pas envoyée.

Le magazine était un guide touristique de la région. Lola contempla les pittoresques photographies de son village, ainsi que des vallées et collines environnantes où elle avait passé son enfance, sans que rien de tout cela ne suscite en elle un quelconque sentiment de familiarité.

 

La désignation par l’UNESCO de cette région unique en son genre comme réserve de la biosphère a contribué à maintenir le précieux équilibre entre la diversité biologique et le développement économique et culturel. À partir de là, le Plan d’harmonisation et de développement de l’activité sociale et économique nous a permis d’atteindre notre objectif de « développement durable ».

 

Lola retourna la revue pour voir qui pouvait être ce « nous » : Eusko Jaurlaritza, le gouvernement basque. Après l’avoir rejetée sur la table voisine, elle leva les yeux vers l’horloge. Ça faisait presque une heure qu’elle attendait. Elle se mit debout et ouvrit la porte pour aller jeter un coup d’œil dans le couloir désert. Guidée par un bruit de voix étouffé, Lola s’arrêta devant un bureau portant l’inscription : « Affaires culturelles ». Après avoir frappé doucement, elle poussa la porte. Une femme était au téléphone. En apercevant Lola, elle sourit et leva une main. Elle avait les cheveux noirs, avec une frange acérée ; ses yeux bleus étaient maquillés comme ceux de Cléopâtre.

En attendant que la femme ait terminé, Lola examina les affiches accrochées aux murs. Il y avait une grande photographie d’un détail d’une arche gothique ; une autre d’un héron tenant un poisson dans son bec ; une autre encore, de trois pêcheurs démêlant leurs filets dans un port quelconque, que Lola ne reconnut pas. La femme raccrocha.

Oui ? Est-ce que je peux vous aider ?

J’attends le maire. Ça fait quarante minutes. Il sait que je suis ici ? La dame qui m’a fait entrer dans la salle d’attente a l’air d’être partie.

Ah, j’ai peur qu’il ne soit plus là. La femme jeta un regard à sa montre, en la tenant délicatement sur son poignet. Il avait un déjeuner.

Lola comprit soudain que Txema et cette femme couchaient ensemble.

C’est dommage. Comme je l’ai dit, ça fait un moment que j’attends. Je suis venue de Paris pour le voir.

La femme se redressa légèrement sur son siège. Elle prit un stylo posé sur son bureau.

De Paris ?

Lola hocha la tête.

Est-ce que je peux vous être utile à quoi que ce soit ?

J’ai peur que non. C’est personnel. Je suis une vieille amie. Est-ce que vous pourriez m’apprendre où il est allé déjeuner ?

J’aimerais pouvoir.

Vous vous appelez comment ? demanda aimablement Lola.

L’autre était maintenant sur ses gardes.

Lorea Molina.

Lola hocha lentement la tête. Manuela, la mère de Mikel, avait raison. Cette femme avait un visage dur.

Eh bien, Lorea, je ne vais pas vous faire perdre plus de temps, lui lança Lola en se dirigeant vers la porte.

Et vous, vous êtes ?

Lola. Dites juste que Lola est passée. Vous pouvez lui signaler que je serai chez ma mère.

Lola parcourut hâtivement le couloir, descendit le large escalier de chêne et sortit du bâtiment. Elle s’arrêta au bas du perron de pierre. Un ballon de football roulait dans sa direction. Avant de passer son chemin, Lola le renvoya aux garçons d’un coup de pied. Qui était cette Lorea Molina ? Quand Manuela avait mentionné son nom, ça lui avait déjà rappelé quelque chose. Une fois assise sur le muret de pierre qui entourait le terrain de pelota, Lola prit conscience de l’étrange clarté de son esprit, des picotements de son corps engourdi. Les sensations familières de la peur. Elle se leva, et se dirigea vers la rue qui menait au bistrot de Txema.

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