Le rêve de Castro

Lucy Wadham · Chapitre 19 sur 49

Pages du PDF

Le rêve de Castro

Chapitre 18

 

 

José Maria Egibar, alias Txema, était assis dans la lueur orange émise par le tableau de bord de son quatre-quatre Mercedes. Il attendait que la voiture de Lorea Molina apparaisse dans son rétroviseur. Au passage, il examina son propre visage et fut déçu, comme d’habitude, par l’affaissement des chairs de son cou, par l’aspect de sa peau couperosée. Haïssant son regard, il essaya, comme chaque fois qu’il se regardait dans un miroir, de le modifier. Ses yeux avaient eu de l’éclat, jadis. Maintenant, on aurait dit deux trous. Cette vacuité de son expression, il le savait, venait de la peur dans laquelle il vivait. Il était résolu à ne plus vivre encore très longtemps dans cette peur.

Lors de sa première rencontre avec Lorea, il s’était rétracté en entendant sa voix stridente. Cinq ans plus tard, Txema ne s’était pas débarrassé de ce réflexe de recul. Même l’organisation avait perçu l’instabilité de Lorea et, comprenant que cette femme n’entrait pas dans une catégorie utilisable, elle avait refusé de l’admettre en trois occasions différentes. Ce qui avait fait parfaitement l’affaire de Txema, qui avait bien observé le zèle de Lorea, ainsi que sa déception, et pris conscience des possibilités que ce mélange pouvait lui offrir. Au fil des ans, il avait entretenu le ressentiment de Lorea, en le détournant consciencieusement vers le plus grand danger qui le menaçait lui-même : Mikel Angel Otegui.

La Mégane jaune banane apparut dans le virage. Il regarda Lorea se garer, puis vérifier son maquillage dans le rétroviseur. Incapable d’ignorer un miroir, Lorea ne perdait jamais longtemps sa propre figure de vue. La première fois qu’il avait vu ce visage sans maquillage, Txema avait eu un choc, non qu’il l’ait trouvé dépourvu d’attraits, mais à cause de la terrifiante vulnérabilité qu’il y avait découverte. Lorea avait eu l’air épinglée contre le lit quand, allongée au-dessous de Txema, elle avait levé vers lui des yeux sombres, d’abord clignant dans la lumière crue qui se déversait par la fenêtre de l’hôtel, puis renonçant à leur affût et soumis, pleins de honte, à l’examen qu’il lui faisait subir. Il l’avait laissée se dégager pour qu’elle puisse aller retrouver la sécurité de la glace, dans la salle de bains.

Lorea ferma à clé la portière de sa Mégane. Tout en la regardant s’approcher avec ses hauts talons, Txema se donna une contenance ; et il mit le contact quand elle arriva devant la portière du quatre-quatre, côté passager. À peine installée sur son siège, Lorea rabattit le pare-soleil pour faire apparaître le miroir de courtoisie ; et, après avoir vérifié qu’elle n’avait pas de rouge à lèvres sur les dents, elle se pencha vers Txema et l’embrassa sur la bouche.

Alors, lança-t-elle en se penchant en arrière pour s’appuyer contre sa vitre, afin qu’il puisse bien la voir. Tu es prêt ? On le fait ?

On fait quoi ?

On réveille le chat qui dort, répondit-elle en souriant. Son sourire charmant, qu’elle savait utiliser à très bon escient, le mettait parfois mal à l’aise. Ce soir-là, par exemple, dans l’éclairage macabre de cet espace confiné.

C’est toi la chatte, répliqua-t-il en démarrant.

Tais-toi donc, murmura Lorea d’un ton ravi.

Tu es ma chatte siamoise, continua Txema. Maligne. Élégante.

Oh, Txema ! Sentant qu’elle lui jetait un regard plein de désir, il regardait droit devant lui, impatient de la faire changer d’humeur.

Où sont les lettres, alors ? demanda-t-elle avec véhémence.

Elles sont dans la boîte à gants.

Lorea sortit la chemise verte et la serra contre elle. Pour avoir été facile à obtenir, ce dossier n’en était pas moins précieux. Jusqu’en février dernier, date à laquelle il avait pris sa retraite pour aller s’installer du côté français, à Bayonne, l’avocat Gomez Igari avait fait sortir clandestinement de prison les lettres de son client, Mikel. Il les avait toutes postées pour lui, mais non sans les avoir préalablement photocopiées, afin de remettre les doubles à Txema. Celui-ci avait convaincu Gomez qu’il était dans l’intérêt de tout le monde de garder des traces de la correspondance de Mikel. Après des années d’insinuations soigneusement distillées, Txema avait réussi à faire croire à Gomez, comme à Lorea, que Mikel Angel Otegui était un informateur. Les lettres contenues dans cette chemise verte étaient toutes destinées à Astrid Arnaga.

J’irai voir Lola demain matin ? demanda Lorea.

Non, répondit sèchement Txema. On doit d’abord l’observer. Et attendre. Mikel va peut-être la contacter.

Lorea soupira et rabattit de nouveau le pare-soleil.

Bien sûr que non, fit-elle d’un ton boudeur. Il n’en a rien foutre d’elle. J’ai hâte de lui faire rentrer son sourire dans la gorge, à cette petite poupée, poursuivit Lorea tout en examinant son reflet dans le miroir. Elle se tourna vers Txema. Franchement, quelle vie privilégiée. Ce sont deux enfants gâtés, c’est ça leur problème.

Txema supportait de plus en plus de mal que Lorea se montre aussi jalouse des autres femmes.

Je ne suis pas d’accord, Lorea. Ils ont eu des vies difficiles.

Mais ils ne croient en rien, rétorqua-t-elle.

Qu’est-ce que tu en sais ? Ne sois pas aussi pressée de juger. Il sentit fléchir la volonté de Lorea. On attendra.

Lorea regarda devant elle d’un air renfrogné. Txema savait qu’elle allait mettre son frère sur le tapis. Comme ils s’approchaient de leur cachette habituelle, il accéléra.

On va à notre coin ? demanda-t-elle.

Il hocha la tête.

Oh, Txema.

Il gardait les yeux fixés sur la chaussée, en lui dissimulant son plaisir.

J’ai sept minutes, annonça-t-il après avoir jeté un coup d’œil à sa montre.

C’est largement suffisant.

Quand Txema quitta la route, il sentit qu’elle lui jetait un regard d’admiration. Il s’engouffra par la trouée qui s’ouvrait dans la haie, prit le chemin de terre vers la gauche et, au terme d’un dérapage, s’arrêta sous le marronnier.

Txema retira ses verres fumés.

Il y a juste une chose, minauda-t-elle.

Sept minutes, Lorea.

Elle sourit.

Je sais. Est-ce qu’Anxton ne pourrait pas suivre Lola Arnaga ? Il est bon, il a des armées d’expérience à moto. Anxton a besoin que quelqu’un lui fasse confiance ; il a besoin de faire ses preuves.

J’y penserai, répondit Txema. Puis il la prit par la nuque et l’attira doucement vers lui. Viens, petite cochonne, murmura-t-il. Elle poussa un gémissement, ferma les yeux et plongea vers l’entrejambe de Txema, sans qu’il la quitte du regard.

Tel était leur pacte. Ce qui les maintenait ensemble. Ils n’aimaient ni l’un ni l’autre enlever leurs vêtements, et n’étaient pas particulièrement intéressés par la pénétration. Après cette première nuit à l’hôtel, ils étaient convenus tacitement de ne pas renouveler l’expérience. Ils préféraient tous deux ces rencontres furtives. Lorea, comme il n’avait pas tardé à le découvrir, était parfaitement frigide. Son plaisir paraissait localisé exclusivement dans sa cervelle. Elle aimait se faire dominer et traiter de salope, ce qui convenait à merveille à Txema.

Tout en serrant dans son poing une mèche des cheveux de Lorea, il gardait un œil sur le rétroviseur pour surveiller la route obscure, parce qu’on pouvait essayer de l’avoir à tout moment. Sa constante vigilance n’interférait pas avec son plaisir. Il avait la capacité d’être à la fois au-dedans et au-dehors.

 

Txema attendit que les feux arrière de la voiture de Lorea aient disparu au bas de la montagne, puis il mit le contact et prit la direction opposée, vers le haut. En face de lui, une grande lune jaune oppressante était suspendue dans le ciel. Il roula devant un pâté de maisons modernes, adaptations géométriques du style local qu’il avait personnellement approuvées. Son approche activa un projecteur accroché au flanc d’une de ces maisons, dans laquelle vivait sa mère. Il tourna dans l’allée de gravier et alla se garer sur la rampe d’accès en béton qui menait à la porte du garage, puis coupa le contact. Au bout de quelques instants, assis derrière sa vitre baissée, il identifia une odeur d’eaux usées qui se mêlait au parfum poussiéreux des hortensias. Ça provenait de derrière cette rangée de thuyas que les voisins avaient plantée récemment. Txema descendit de sa voiture et jeta un regard haineux au grand rempart de conifères. Ces emmerdeurs avaient l’intention de construire une piscine, et il savait qu’il pouvait les empêcher d’obtenir un permis de construire, en tout cas pendant quelques étés ; mais ça paraissait maigre, comme dédommagement pour le préjudice de leur présence. Ils avaient acheté la ferme en ruine située derrière la villa de sa mère, ainsi que trois hectares de terre, et Txema n’avait rien pu y faire. Ce n’était pas de chance pour lui que la seconde épouse du ministre basque de l’Intérieur soit originaire de ce village, et qu’elle ait voulu à tout prix que son mari vienne prendre sa retraite dans cette maison. Et maintenant, évidemment, le ministre débarquait de Vitoria quasiment chaque fin de semaine, accompagné d’un essaim de gardes du corps. De sorte que Txema ne pouvait plus courir le risque de venir inspecter son argent pendant le week-end.

Il monta les marches du perron et ouvrit la porte d’entrée, en espérant que sa mère soit endormie. Dans l’humeur où il se trouvait, il n’aurait pas réussi à se montrer aimable avec elle. Quand il s’avança dans l’obscur vestibule, il constata que c’était allumé dans la chambre de la vieille dame, au premier étage, et que sa radio beuglait ; mais ça ne voulait pas forcément dire qu’elle ne dormait pas. Depuis quelque temps, elle était totalement sourde d’une oreille et partiellement de l’autre, et ce récent silence du monde l’effrayait. Même pendant qu’elle dormait, la télévision ou la radio marchaient toujours à plein volume. Après avoir refermé la porte d’entrée derrière lui, Txema s’engagea dans l’escalier qui conduisait à l’étage.

La porte de l’antre maternel était entrouverte ; sans même y jeter un coup d’œil, il continua de monter l’escalier, jusqu’au grenier. Il y avait apporté le reste du fric dès que sa mère s’était trouvée clouée au lit, et qu’il n’y avait plus eu aucun risque qu’elle se rende là-haut. En prison, il avait vécu dans la terreur que le magot enterré au pied d’un pin soit découvert par l’organisation, ou par la Guardia Civil. Les deux camps écumaient toujours les hautes collines, à l’époque, pour des missions d’entraînement, ou à la recherche de caches. À présent que ces collines n’étaient plus sûres, l’organisation planquait ses armes en ville et formait ses recrues dans des appartements de location, dûment insonorisés. Après sa libération, en prenant chaque fois des risques considérables, Txema avait déménagé l’argent à plusieurs reprises dans divers endroits des collines. Maintenant qu’elles grouillaient d’enragés de sport, on ne pouvait plus rien y planquer. Tandis qu’en gardant le fric ici, il pouvait venir le contempler chaque fois qu’il en avait envie. En plus, depuis qu’il s’était mis à rendre régulièrement visite à sa mère invalide, sa cote de popularité avait grimpé dans le village.

Incontestablement, c’était Lorea qui lui avait sauvé la mise. Après l’avoir rencontrée, il n’avait pas tardé à comprendre que cette femme était prête à faire n’importe quoi pour l’aider. Lorea se rendait bien compte que Txema Egibar représentait pour elle une occasion unique de pouvoir graviter dans l’orbite de l’organisation.

Lorsque Txema lui avait parlé de l’argent, elle avait été submergée d’amour et de gratitude. Il lui avait laissé entendre, sans jamais le dire clairement, qu’il conservait ce fric pour l’organisation. En janvier quatre-vingt-treize, elle avait tout transporté en voiture jusqu’en Suisse, sauf une petite partie qu’il avait décidé de garder sous la main, pour se rappeler la chance qu’il avait. Elle avait placé la somme sur un compte au nom de Txema. La dépendance de Txema aux tranquillisants datait des trois jours que ce voyage avait pris à Lorea. Sa libido en avait certainement pris un coup au passage, mais il s’en fichait. L’argent était en sûreté, et Lorea ne lui avait pas demandé une seule fois d’où il provenait.

Txema s’avança dans le grenier de sa mère. L’endroit débordait d’objets qui avaient appartenu à son père. Elle avait monté tout ça là-haut après sa disparition, en mille neuf cent cinquante-quatre, quand Txema avait dix ans. Les flingues du mort étaient là, et ses vêtements, ses chaussures et son matériel de pêche, et tous les magazines qu’il avait jamais achetés, sans exception. Et la correspondance avec son frère Inaki, l’oncle de Txema, tué par un taureau à Pampelune. Sa veuve n’avait pas trié ses affaires, mais leur fils savait bien que c’était par indifférence et non par amour qu’elle n’avait rien jeté. Depuis que Txema avait commencé à venir dans ce grenier pour contempler son trésor, il s’était attaché à la mémoire de son père. Il essayait de se convaincre que l’endroit avait conservé son odeur, et qu’ici, entouré de ses affaires, il arrivait à se souvenir de lui très clairement.

Ce qui restait de l’argent était dissimulé dans un coffre, sous l’uniforme que son père avait porté pendant la guerre civile. Txema adorait ce vêtement, son odeur de camphre, son poids, sa couleur vert lichen ; il était chargé, à ses yeux, d’une magie solennelle. C’était en effet le symbole de la légitimité de son père, et par conséquent de la sienne ; en tant que tel, il avait garanti à Txema une place dans le monde. Après l’avoir soulevé du coffre, il l’étendit avec révérence sur le plancher et retira la sacoche en cuir de son père. Il ne l’ouvrit pas tout de suite, mais la serra contre sa poitrine et porta son regard vers la lune, qui s’inscrivait maintenant harmonieusement dans l’encadrement de la fenêtre du grenier.

Txema avait toujours été persuadé de connaître Mikel. Il voyait en lui un type au comportement désespérément prévisible, et se disait que ça finirait par causer sa perte. Txema pensait que si Mikel le soupçonnait d’avoir gardé l’argent, il ne le trahirait pas, mais viendrait plutôt lui demander des comptes. C’était ce genre de scène qu’il avait redouté au cours de toutes ces années. Que Mikel se dérobe maintenant, qu’il lui échappe de cette manière, mettait Txema très mal à l’aise. Son cœur se gonflait de haine lorsqu’il repensait à l’amitié de Mikel, et il était conscient de le haïr d’autant plus qu’il l’avait perdu.

Il ouvrit la sacoche et regarda à l’intérieur. Les billets du dessus étaient un peu sales ; ceux du dessous, propres et craquants. La satisfaction que Txema tirait de ces instants s’étiolait. Il y avait eu une époque où il s’était senti parfaitement en sûreté dans ce grenier, en compagnie de son argent. Autant que, tout gosse, dans sa cachette chez sa grand-mère, le placard contenant la chaudière. Le petit Txema pouvait y rester pendant des heures, perché sur la dernière étagère, le visage enfoui dans le linge parfumé à la lavande. Il décida de laisser Lorea se rendre chez Lola Arnaga. Lorea l’avait mérité. Elle pourrait y aller dans la matinée, tandis que lui-même irait à son rendez-vous avec l’aveugle.

OceanofPDF.com