Le rêve de Castro

Lucy Wadham · Chapitre 25 sur 49

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Le rêve de Castro

Chapitre 24

 

Comme Astrid la serrait trop longtemps dans ses bras, Lola se dégagea pour examiner le visage de sa sœur.

Qu’est-ce qu’il y a ? Tu as l’air complètement retournée.

Elles se trouvaient dans le vestibule, à l’angle duquel l’horloge à balancier égrenait son tic-tac impérieux. Astrid l’avait toujours détestée, cette horloge, avec cette façon qu’elle avait de se mettre à sonner l’heure juste au moment où l’on passait devant. Lola posa sa main sur la joue d’Astrid.

Dis-moi, la pressa-t-elle. De quoi il s’agit ?

Encore en robe de chambre, la tête inclinée sur le côté, Lola était tout oreilles.

J’ai eu une dispute avec Jacques, répondit Astrid, et elle vit une lueur de plaisir briller dans le regard de Lola.

Au sujet de quoi ?

On a parlé de mon avortement.

Lola fit sa petite moue.

Qu’est-ce qu’il a dit ?

Il a raccroché.

Lola dressa les bras en l’air, puis les laissa retomber dans un geste d’exaspération théâtral. Évidemment ! s’exclama-t-elle en se détournant pour se diriger, très droite, vers la cuisine.

Astrid leva les yeux vers le massif escalier de chêne qui conduisait à la chambre de sa mère. Elle avait oublié à quel point cette maison lui était insupportable.

Je devrais aller voir maman, dit-elle.

Plus tard. Viens d’abord prendre une tasse de café.

Astrid suivit Lola dans le couloir sombre, jusqu’à la cuisine.

Tu fumes, ces temps-ci ? demanda Astrid.

Oui. Tu en veux une ? Lola paraissait excitée à l’idée de partager un vice avec sa sœur. J’ai tellement de choses à te raconter. Je suis si contente que tu sois ici. Bon Dieu, je n’arrive pas à y croire, pour Chastel.

Astrid s’assit devant la table, en tournant le dos à la porte vitrée. Lola commença de préparer le café. À chaque geste, elle donnait l’impression de s’étirer. C’était sa façon de se mouvoir. Le dos réchauffé par le soleil, Astrid la suivait du regard.

On n’en a jamais parlé, remarqua-t-elle. Pas une seule fois.

Lola se retourna vivement.

Tu plaisantes.

Quand j’ai découvert que j’étais enceinte, il était sur le point de partir pour le Gabon, visiter un nouveau laboratoire. Après l’avortement, je suis allée le rejoindre. Dès que je suis descendue de l’avion, ç’a été évident qu’il ne voulait pas en parler. J’ai eu une infection là-bas, et je me suis traitée à l’érythromycine. Et maintenant, j’ai l’utérus comme une passoire, mais on n’en a jamais parlé.

Lola la regardait fixement. Elle n’avait pas l’air d’avoir entendu. Pendant un instant, Astrid fut envahie par la peur irrationnelle d’avoir été percée à jour, et elle crut que son cœur allait s’arrêter de battre.

Qu’est-ce qu’il y a ?

Il faut que je te dise quelque chose, annonça Lola en tendant la main pour lui effleurer le bras. Quand je me suis réveillée ce matin, j’ai su qu’il allait me revenir. Ça prendra peut-être du temps, mais Mikel viendra. J’ai fait un rêve, la nuit dernière. Toi et moi, on était en haut d’un grand mur. Tu marchais devant moi, et le mur devenait de plus en plus étroit. À la fin, ce n’était plus qu’une mince ligne, et tu gardais l’équilibre mais je savais que j’allais tomber, ce n’était qu’une question de temps. Tu n’arrêtais pas de m’encourager, en me disant, C’est bon, Lola, je suis ici, mais je ne pouvais pas continuer, et mes jambes ont commencé à trembler et j’ai su que j’allais tomber. Et ensuite je suis tombée, je suis tombée longtemps, et puis j’ai découvert qu’en donnant des coups de pied, je pouvais rester en l’air, je pouvais voler, alors j’ai volé et j’ai dansé, et il y avait un cirque et Mikel était là, assis dans le public, et tu étais à côté de lui et vous applaudissiez tous les deux.

Lola exécuta une pirouette, puis fit tourner prestement ses poignets, façon flamenco. Prise au jeu, Astrid lui sourit.

Aujourd’hui, j’ai de l’espoir, déclara Lola en s’asseyant sur le tabouret qu’elle venait d’approcher du siège d’Astrid. D’ici demain, mon espoir se sera peut-être envolé, mais j’ai l’intention d’en profiter pendant qu’il est là. Puis Lola se rappela sa sollicitude, et regarda tendrement sa sœur. Mais je veux que tu me parles de toi.

Astrid se passa une main sur le visage.

Je peux avoir une cigarette ?

Lola se leva d’un bond.

Je n’en ai que des fortes, s’excusa-t-elle en s’emparant du paquet posé sur l’égouttoir. Elle avait l’air d’avoir oublié le café. C’est Paco qui me les a données, ajouta Lola.

Il est toujours amoureux de toi ?

Non. Elle tendit le paquet de Ducados à sa sœur. Oui.

Astrid alluma une cigarette et en tira une longue bouffée.

Après être allée chercher, dans le placard situé sous l’évier, un cendrier d’argent qui portait les armoiries de leur mère, Lola revint le poser devant Astrid, et se rassit sur son tabouret pour la regarder fumer.

J’ai beaucoup réfléchi depuis que je suis arrivée ici, finit-elle par dire. Elle marqua une pause, tandis que son regard s’emplissait de compassion. Astrid, est-ce que c’était horrible, la prison ?

Sa grande sœur secoua la tête, en retenant la fumée dans ses poumons pendant un moment avant de l’exhaler. Non, ça ne l’était pas. Le pensionnat, en Angleterre, ç’avait été pire. Je me suis moins ennuyée en prison qu’en pension. J’y ai été moins malheureuse.

Mais je croyais que ça t’avait plu, la pension.

Ça m’avait fait horreur. Je détestais ces jeunes Anglaises. Elles trouvaient le moyen d’être à la fois ennuyeuses et méchantes.

Dire que moi je n’avais qu’une envie, c’était de leur ressembler, s’étonna Lola. D’aimer les poneys, d’être bonne en tennis. Elle s’interrompit. Pourquoi tu ne me l’as jamais dit ?

Je ne sais pas. Tu ne me l’as jamais demandé.

Lola baissa les yeux vers la nappe à damier.

Il y a tellement de choses sur toi que je ne sais pas.

Astrid éteignit sa cigarette.

Je devrais aller voir maman.

Les deux sœurs sortirent de la cuisine et, parvenues à l’étage, se dirigèrent vers la chambre de leur mère. Elles s’arrêtèrent devant la porte. Lola posa une main sur la joue d’Astrid. Sans toi, lâcha-t-elle, je ne sais pas comment je m’en serais sortie dans la vie.

Astrid écarta la main de Lola de son visage et, tout en la serrant dans la sienne, contempla le front lisse de sa sœur, et les yeux d’un bleu intense, pailleté d’or : cinq paillettes dans l’œil droit, six dans le gauche, tels des tessons de lumière. L’amour qu’elle ressentait pour ce visage était lié à la profonde connaissance qu’elle en avait. Elle le connaissait mieux qu’elle ne connaîtrait jamais le sien, car elle l’étudiait depuis que Lola était bébé. Enfant, Astrid avait regardé les yeux de Lola cligner, et se fermer de sommeil ; et puis se mettre à rouler lorsque ses paupières se soulevaient. Maintenant, elle se sentait honteuse de tout ce qu’elle avait vu. C’était comme regarder vivre sa sœur derrière un miroir sans tain.

Elle ne trouva rien à dire.

Lola lui pressa la main.

Allons-y. Elles pénétrèrent dans la chambre à coucher richement décorée.

Tiens, remarqua paisiblement Margot. Tu ne relèves plus tes cheveux, Astrid ?

Astrid serra contre elle la forme frêle de sa mère. Il y eut cette résistance presque imperceptible, ce mouvement intérieur de rétraction qu’elle avait toujours senti chez Margot, lorsqu’elle s’efforçait d’avoir un contact physique avec elle. Astrid pensait maintenant que ça devait être quelque chose d’inscrit au plus profond de son être, antérieur à toute expérience, comme du matériel génétique. Elle s’écarta pour observer le visage de sa mère : rien de nouveau. Les yeux gris, quand on les examinait, s’étaient toujours détournés vivement, de cette manière-là. Margot lui tapota la main. Astrid savait que la vieille dame avait toujours esquivé l’intimité, et qu’à cet instant, si elle l’avait pu, elle se serait éloignée pour aller se livrer à une activité quelconque. Même à l’époque où elle buvait, elle ne tenait pas en place, faisant en général du rangement jusqu’à ce qu’elle tombe ivre morte. C’est que Margot possédait énormément d’objets ; et, en sus de ceux qu’elle avait hérités, elle en avait tellement accumulé au cours de son existence qu’il y en avait toujours à ranger. Maintenant que ses forces l’abandonnaient, elle rangeait et réarrangeait ses pensées décousues à la place. Astrid lissa les cheveux de sa mère vers l’arrière. C’était doux comme de la ouate.

Est-ce que tu manges, maman ?

Évidemment, que je mange.

Convenablement ?

On a eu des œufs de caille délicieux, n’est-ce pas, Béatrice ?

Lola hocha la tête. Il n’y avait pas eu d’œufs de cailles, mais elle ne fit aucun commentaire. Elle remarquait que sa mère perdait de son assurance en présence d’Astrid, et prenait une expression de bête traquée.

Tu prends les pilules que je t’ai envoyées ? demanda Astrid.

Non, ma chérie. Je les ai essayées, j’ai eu la bouche sèche et un mal de tête épouvantable.

Comment dors-tu ?

Comme une chouette. Je somnole dans la journée, mais le soir, je me sens prête à tout. Pas vrai, Béatrice ?

Lola hocha de nouveau la tête.

Dès que j’arriverai à refaire marcher convenablement ces idiotes de jambes, je me lèverai et je travaillerai un peu.

Quel genre de travail ? demanda Astrid.

Avec méfiance, Margot leva des yeux clignotants vers sa fille aînée.

Angus ne peut quand même pas tout faire lui-même, si ?

Angus est mort, maman. Tu te souviens ? Il n’y a plus que votre sœur Mary, maintenant. Et les administrateurs peuvent s’occuper de tout à votre place, tante Mary et toi.

Lola observa sa sœur, toujours aussi calme et implacable avec la vieille dame. Ne la laissant jamais se réfugier dans l’illusion. Lola n’était pas aveugle à la douceur d’Astrid, mais elle savait qu’il y avait aussi, à la racine de ses sentiments pour leur mère, quelque chose de froid et de dur. Quelque chose que Lola, depuis qu’elle était enfant, avait perçu par éclairs. Brusquement, elle eut envie de quitter la pièce.

Je vais préparer le déjeuner.

Astrid leva les yeux.

Je m’en occuperai. Qu’est-ce qu’il y a dans la cuisine ?

Du saumon fumé et du pâté que Gachucha a apportés ce matin, répondit Lola.

Maman, tu ne peux pas vivre uniquement de charcuterie et de ce genre de nourriture. Ce n’est pas bon pour toi.

Tu as parfaitement raison. Margot poussa un long soupir.

Quand Josu reviendra, on pourra tous recommencer à manger convenablement. Il ira dans les collines nous tuer quelques palombes.

Je vais voir ce que je peux préparer, fit Astrid en se dirigeant vers la porte. Je vous le monterai.

Elle quitta rapidement la pièce, et referma la porte derrière elle.

Une fois descendue à la cuisine, elle plongea la main dans son sac et en sortit son portable. Ah, il y avait eu un appel. Astrid attendit le message en surveillant la porte, prête à raccrocher si Lola surgissait ; elle avait appris à mentir avec l’aisance et le détachement qui caractérisaient sa pratique de la vivisection.

Mikel ne prononçait pas le nom d’Astrid. Et sa voix n’avait pas du tout l’aplomb de ses lettres.

J’ai un numéro de téléphone, disait le message. Tu peux l’appeler, si tu veux me voir. Dis au type qui répondra que tu t’appelles Carmen. Il t’indiquera où je suis.

Puis il donna le numéro, à deux reprises.

Le doigt d’Astrid hésita entre les deux chiffres qui commandaient respectivement les fonctions de sauvegarde et de suppression. Enfin, elle appuya sur le deux. Sauvegarder. Mais elle se serait sans doute souvenue du numéro, de toute façon. Sa fameuse mémoire. Elle éteignit le téléphone, le rangea dans son sac et se dirigea vers le garde-manger, où elle trouva des pommes de terre, des tomates, des œufs et des oignons : de quoi faire une salade. Astrid alla se pencher au-dessus de l’évier pour éplucher les pommes de terre sous un jet d’eau froide, et eut bientôt les mains rouges et brûlantes de froid ; au lieu de s’accorder la permission de les retirer, elle repensa à la première lettre que Mikel lui avait écrite :

 

Tu es partie vivre à Paris. Je n’y suis jamais allé. Ni nulle part ailleurs, en fait. Je n’ai jamais quitté Euzkadi ou l’Espagne, la terre de mes oppresseurs, parce que ça m’aurait fait l’effet d’un péché d’aller à la découverte du monde tant que ma patrie n’était pas libre.

 

Astrid se rappelait à quel point l’avait horrifiée cette façon de s’exprimer, dans laquelle elle reconnaissait la langue de bois des mouvements de libération. Cependant, les lettres de Mikel avaient très vite perdu leur vernis idéologique, et il avait commencé à adopter le vocabulaire mystique de l’amant non payé de retour :

 

Astrid,

J’ai une cellule avec vue, j’arrive à peine y croire. Pour la première fois depuis que je suis incarcéré, je peux voir la terre et le ciel. Aujourd’hui, le ciel est rempli de grands nuages qui défilent à toute allure. Je distingue les ombres qu’ils projettent sur la plaine, et je crois que c’est un signe, ça m’annonce que je serai bientôt libre. Rien qu’à l’idée de la liberté, je panique. Ce paysage m’ouvre l’esprit pour y laisser entrer l’espoir, mais avec l’espoir vient la peur, qui me serre la poitrine et m’affaiblit. Mon amour pour toi emplit mes jours et mes nuits. Parfois, il m’étouffe. Mais je crois que c’est mon destin, et que sans lui je ne serais rien.

 

Une lettre qui s’était gravée dans la mémoire d’Astrid, cette mémoire qui l’avait portée sans effort d’examen en examen et qui avait envoûté Chastel, en l’asservissant tellement à son infaillibilité qu’il en perdait la sienne, faute de s’en servir. Cette mémoire qu’elle haïssait.

Elle enfonça la pointe du couteau dans la pomme de terre et en arracha l’œil gris, en pestant intérieurement. Mikel, ne te sers pas de moi pour te forger des certitudes.

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