Le rêve de Castro
Chapitre 1
Le matin de la libération de Mikel, Astrid s’attendait à avoir une nouvelle attaque. Elle s’habilla lentement, en enfilant chaque pièce de vêtement avec soin, comme si elle craignait que le moindre mouvement un peu brusque ne risque de déclencher un court-circuit dans sa tête.
Vous n’aurez peut-être aucun symptôme, lui avait déclaré le neurologue. C’est rare qu’il y ait des signes annonciateurs. Si ça doit arriver, ça arrivera sans prévenir .
Il n’avait rien dit de la peur, évidemment. La peur était escortée de ses propres symptômes, et, comme Astrid le savait très bien, ce n’était pas tant le problème lui-même que la peur du problème, qui lui empoisonnait l’existence. À cet instant précis où elle sortait de son immeuble pour affronter l’aube parisienne, les divers symptômes qui l’assaillaient : palpitations, paumes moites de sueur, bouche sèche, troubles sensoriels, étaient dus à l’hyperactivité de ses glandes surrénales. Elle était bien avancée de le savoir. Figée de terreur sur le trottoir, au bord de la chaussée pavée, elle regarda osciller le monde des objets.
Quand la lourde porte vitrée se referma bruyamment derrière elle, Astrid sentit les ondes sonores se répercuter de manière désagréable dans les interstices de son corps. Elle inspira profondément à plusieurs reprises, en concentrant son attention sur les marronniers d’Inde du trottoir d’en face. Le bitume sombre, déformé par la pression souterraine des racines, paraissait mou, écumeux. Elle ferma les yeux. L’air était trop épais ; le chant des oiseaux, comme ralenti.
Regarde-moi ce spectacle, Lola. Ta sœur si calme, si rationnelle. Regarde l’état lamentable dans lequel je suis.
Lola en chemise de nuit nacrée, dansant dans son appartement… Cette image donna du courage à Astrid, et elle réussit à s’arracher au trottoir pour s’aventurer sur les pavés. Tandis qu’elle descendait la rue en pente, elle se mit à fredonner Gracias la vida, leur chanson préférée. S’en tenant à la partie d’alto, elle imagina en contrepoint la ligne mélodique inventée par Lola, qui avait une jolie voix de soprano.
Un jeune type chevauchant une motocyclette de forme carrée, d’un vert fluorescent, remontait la rue dans la direction d’Astrid. Son aspirateur, en pompant les crottes de chien répandues sur le trottoir, émettait un bruit perçant. Astrid continua de s’avancer d’un pas ferme vers l’homme et sa machine. Et, quand il parvint à son niveau, elle arbora sans faiblir un sourire victorieux qui, elle s’en rendit compte immédiatement, tenait plutôt de la grimace. Polarisé sur sa prochaine cible, le jeune homme n’avait rien remarqué.
Pendant qu’elle attendait son bus, Astrid constata que son métabolisme était en train de revenir lentement à la normale. Elle prit une profonde inspiration, tout en examinant la publicité pour un complément vitaminé affichée sur une paroi de l’abri. Une femme d’âge mûr au sourire juvénile, propulsée par un trampoline invisible, avait été surprise en plein vol, juste avant que sa jupe ne commence à remonter et que la gravité ne la ramène vers le bas. Astrid examina son sourire extatique, en s’interrogeant sur les circonstances qui avaient bien pu conduire cette femme à sacrifier ainsi sa dignité.
Elle baissa les yeux vers l’eau qui coulait à ses pieds, dans le caniveau. Ça faisait partie des détails qui lui plaisaient à Paris, cette habitude de nettoyer les caniveaux à grande eau, tous les matins. On n’aurait jamais imaginé une telle munificence dans une ville espagnole ou anglaise.
L’autobus s’approchait en ronronnant. Les portes s’ouvrirent avec un sifflement, et se refermèrent derrière Astrid. Elle glissa son ticket dans le composteur placé à côté du siège du conducteur, attentive au petit bruit qui lui rappelait toujours celui du pistolet d’abattage de Josu, son beau-père. Puis elle se dirigea vers le fond du bus et s’assit sur un siège libre.
Elle contempla le rose et le bleu électriques du ciel matinal, teintés de violet par la vitre marron. C’était un appel de Lola qui avait déclenché son premier malaise. Astrid se trouvait dans le laboratoire, en train d’observer le nouvel appareil que l’on venait de connecter au foie d’un babouin. Lola lui avait annoncé au téléphone la libération de Mikel. Quand Astrid avait décroché, sa sœur était déjà en pleurs.
Il sort. On le laisse sortir. Et Lola, sans cesser de pleurer, s’était mise à rire. Je suis tellement heureuse, Astrid. Je ne mérite pas d’être aussi heureuse.
Astrid était restée sans voix. Pour une fois, ce n’était pas la culpabilité qui l’avait empêchée de parler, mais un sentiment de perte si violent qu’il lui avait coupé le souffle. Elle était restée là, à regarder le sang du babouin couler dans les tubes, et s’était accrochée au combiné jusqu’à ce qu’elle ne sente plus rien, à part son poing contracté sur l’appareil, et sa vie qui passait comme du sable entre ses doigts pour s’écouler sur le plancher. Voulant sortir prendre l’air, elle avait appelé Vincent, le technicien de laboratoire, afin qu’il surveille le babouin ; après quoi, elle s’était écroulée sur place. Lorsque Astrid était revenue à elle, sa tête reposait sur les genoux de Vincent et il lui caressait maladroitement les cheveux.
Et maintenant, dans l’autobus, la nausée succédait comme d’habitude aux autres symptômes, et Astrid sentait le haut de son corps s’engourdir. Pourtant, tandis que le véhicule traversait Paris du nord au sud, elle remarqua que son état s’améliorait ; et, quand il franchit la Seine, au niveau d’Austerlitz, elle se sentait presque bien.
Elle pénétra dans l’enceinte de l’hôpital. Le gardien leva le nez de son journal pour lui adresser un hochement de tête, depuis sa cage de verre située sous le portail d’entrée. Astrid remarqua qu’il avait rafistolé les branches de ses lunettes avec du ruban adhésif blanc. Prenant la direction du laboratoire, elle retrouva l’usage normal de ses sens et respira le parfum de rosée que répandait le gazon, de part et d’autre de l’étroite allée bétonnée.
Une fois à l’intérieur du laboratoire, Astrid alluma les plafonniers les uns après les autres et décrocha sa blouse blanche de la patère. Tout en la mettant, elle pensait à Lola et l’imaginait couchée dans son petit appartement sale, en train d’attendre l’appel de son amant.
Après avoir sorti son téléphone portable de son sac à main, Astrid le posa sur la table de travail, là où elle pouvait le garder à l’œil.
Sa sœur devait attendre l’appel de Mikel, moulée dans sa chemise de nuit nacrée, brillante, en matériau synthétique taillé dans le biais. Lola l’avait achetée au marché aux puces, pas loin de son appartement, et la portait tout le temps à l’intérieur, souvent avec une liseuse jaune pastel, en plumes d’autruche.
Astrid sortit un plateau de tubes à essai neufs du placard de matériel. Ensuite, elle déchira la cellophane pour dégager un des tubes de son support en polystyrène, en serrant les dents à cause du grincement. Il ne restait plus beaucoup de désinfectant ; elle le nota sur l’ardoise effaçable placée à côté du réfrigérateur, et huma l’odeur agréable du stylo-feutre avant de lui remettre son capuchon.
Puis, elle enfila ses gants, sortit ses instruments de l’autoclave et les aligna sur le chariot, un par un, dûment stérilisés.
Lola n’avait jamais eu qu’une seule véritable ambition : être une femme. Au pensionnat, en Angleterre, elle avait dessiné des poils au stylo noir sur son pubis glabre. Astrid l’avait regardée pleurer après que la surveillante de leur dortoir, sœur Thérèse, lui avait donné une gifle en la traitant de méchante fille. Astrid aurait aimé croire que ce spectacle l’avait emplie de compassion, mais elle craignait d’avoir plutôt connu les premiers frissons d’un périlleux plaisir en se découvrant la plus sage.
Astrid prit la souris blanche, la souleva hors de sa cage et, la tenant d’une main experte, tête délicatement serrée entre l’index et le médius, la transporta jusqu’à la table d’opération. Elle était persuadée que sa première attaque était due à la culpabilité, qui lui avait « éteint l’esprit », selon l’expression du neurologue. Thomas Meydenburger était un vieil ami. Il lui avait dit que des ondes cérébrales de type delta étaient apparues à l’électroencéphalogramme, ce qui indiquait une lésion.
C’est cicatrisé. Ça remonte sans doute à une ancienne chute. Tu as fait une chute, quand tu étais gosse ?
J’en faisais tout le temps.
Il hocha la tête en souriant, les lèvres fermées. Son visage était bronzé, bien que l’on soit en hiver, et ses yeux bleus étaient bordés de rose.
C’est tout ? lui avait-elle demandé.
Je crains que ce ne soit pas une science très précise.
Et ça te tracasse, Thomas ?
Il contempla son stylo, et le fit tourner entre les extrémités dodues de ses doigts.
Pas vraiment. Je n’étais pas fait pour la science. Je préfère les idées. Et les gens.
C’est ça qui t’a détourné de la chirurgie ?
La chirurgie, c’est pour les machos, les gens qui veulent de l’action.
Elle souleva les sourcils.
Alors, je suis macho.
Je pense que tu es une femme d’action. J’ai toujours admiré ça, chez toi.
Astrid fit claquer sa langue, habitude espagnole quelque peu déplacée dans ce contexte.
Je peux t’inviter à dîner ? lui demanda-t-il.
Je ne sors jamais dîner. Je suis pratiquement mariée, tu sais.
Au fait, comment va le grand homme ?
Très bien. Il court sur ses soixante-dix ans.
Thomas esquissa un sourire. Il avait les lèvres sèches et gercées. Sans doute à cause de l’air conditionné, se dit Astrid.
Il ne fait pas son âge, admit Thomas.
C’est vrai.
Ils sont tous comme ça, les grands chirurgiens. Allez, viens dîner avec moi. S’il te plaît.
À une condition : que tu me dises ce qui cloche chez moi.
La semaine prochaine. Je te le dirai au dîner, la semaine prochaine.
Quoi, tu auras eu le temps d’inventer quelque chose, d’ici là ?
Tu es une femme dure, Astrid. Surprenant peut-être l’expression de son regard, Thomas ajouta, Je blague. Ça me plaît. Tu m’as toujours fait penser à ces pasionarias d’Amérique Latine.
Astrid jeta un coup d’œil dans son sac à main.
Tu as raison, Thomas. Je suis dure. Elle leva les yeux. Combien je te dois ?
Mais, refusant tout paiement, il introduisit résolument une extrémité du stylo dans son capuchon, qui se mit en place avec un petit bruit sec. Après avoir raccompagné Astrid jusqu’à la porte, il posa sur sa joue une main douce et manucurée.
Ne fais pas cette tête-là, plaisanta-t-il. Je ne voulais pas t’inquiéter.
Elle lui répondit qu’elle ne croyait pas à cette histoire d’ancienne chute.
Qu’est-ce que tu veux que je te dise, Astrid ? C’est un ictus. Une amnésie passagère. L’esprit s’éteint. Étiologie inconnue au bataillon. Tu as des migraines ?
J’en ai eu. Pendant une période, il y a très longtemps. Vraiment violentes. Et puis, ça s’est arrêté. Il hocha lentement la tête. Elle pouvait voir s’amonceler les questions derrière le front de Thomas. Ça avait commencé quand j’étais en prison, précisa-t-elle.
Évidemment, il peut y avoir des facteurs psychologiques.
Évidemment, répéta Astrid.
Thomas s’excusa d’un sourire, et lui affirma qu’il était peu probable qu’il y ait des séquelles, et qu’elle devait essayer de ne pas s’inquiéter.
Est-ce que je devrais renoncer à la chirurgie ? demanda-t-elle.
Non. Écoute-moi. Tu sais bien que, sur une autoroute, on peut rouler en voiture pendant des heures, en pensant à des tas de choses, en écoutant de la musique ? Ensuite, on peut parfaitement avoir tout oublié du trajet, et de la façon dont on s’est rendu du point A au point B, mais ça veut seulement dire qu’à un certain niveau, on s’était mis en pilotage automatique. Tu vois ce que je veux dire ?
Mais je ne me suis souvenue de rien, Thomas. Strictement rien. Quatre grandes heures, volatilisées. Tout ce que je sais, c’est que j’avais une caisse de vin dans mon coffre, et que, lorsque je suis rentrée chez moi, cette caisse avait disparu.
Tu es sûre ?
Oui. C’est Chastel qui l’avait mise là.
Tu as peut-être tout bu dans le bois de Boulogne avec des transsexuels brésiliens.
Astrid sourit d’un air distrait.
Ils s’étaient dit au revoir et Meydenburger l’avait serrée dans ses bras, et n’avait jamais reparlé du dîner. C’était là, près de cette porte, qu’elle l’avait senti s’éloigner d’elle. Ce n’était pas difficile de deviner pourquoi. Elle se rappelait un rendez-vous avec lui ; ça remontait à l’époque où ils étaient tous les deux étudiants en fac de médecine. Ils étaient allés dîner dans un restaurant chinois exigu, près de l’université. Astrid avait testé les connaissances de Thomas sur le système endocrinien, après quoi il l’avait ramenée dans sa minuscule chambre de bonne, qui sentait le yaourt rance. Elle se souvenait de s’être assise à côté de lui sur un petit canapé défoncé, et d’avoir remarqué à quel point il était nerveux. Alors qu’Astrid était en train de se demander si elle devait l’embrasser, oui ou non, pour mettre un peu d’animation, il avait tendu le bras et lui avait empoigné un sein si brusquement qu’elle avait poussé un cri de frayeur. Un geste dépourvu du moindre érotisme, pour lequel il lui avait aussitôt présenté ses excuses. Je suis désolé, avait-il déclaré en secouant la tête. Je suis tellement désolé. Bien qu’elle ne lui en ait pas voulu, Thomas Meydenburger avait été mortifié, et ne l’avait jamais réinvitée chez lui.
Ce souvenir arracha un soupir à Astrid. Elle pratiqua une incision dans le sternum de la souris anesthésiée, avant de faire glisser le scalpel, en ligne droite, jusqu’au pubis du rongeur.
OceanofPDF.com