Le rêve de Castro

Lucy Wadham · Chapitre 49 sur 49

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Le rêve de Castro

Chapitre 48

 

Assis à côté de Lola sur un banc du long couloir, Kader s’abîmait dans la contemplation du linoléum. Ça ressemblait à une chaussée rouge, avec, en guise de ligne blanche discontinue, le reflet du tube au néon fixé au plafond. La tête sur les genoux de Kader, Lola s’était endormie.

On avait annoncé en trois langues différentes le décès d’Astrid à Kader. Comme il n’avait toujours pas l’air de comprendre, on avait fini par trouver quelqu’un pour le lui dire en arabe. Kader n’avait pas avoué qu’il ne parlait pas vraiment arabe. Ensuite, deux médecins, un homme et une femme, étaient venus demander à Lola s’ils pouvaient débrancher l’appareil de respiration artificielle de sa sœur, et Lola avait répondu, Non.

Mikel et Astrid avaient tous les deux été touchés à la tête, mais les crétins à moto avaient réussi à manquer le cerveau de Mikel, qui était toujours bien vivant. Kader n’avait pu s’empêcher de rire en l’apprenant. Il avait ri jusqu’à ce que les larmes lui coulent sur les joues. Lola l’avait tenu dans ses bras, aussi tremblante que lui, jusqu’à ce qu’il finisse par se calmer.

Quand les deux médecins revinrent, ils expliquèrent qu’Astrid était en coma dépassé… Kader la revit en train de parler dans son magnétophone, dans la voiture, sur la route de Bordeaux. La mort cérébrale n’avait pas de secrets pour elle. Il aurait aimé en savoir un peu plus sur le sujet. Et aussi, il aurait aimé retrouver sa langue et ne pas rester assis là, abasourdi, pendant que les médecins persuadaient Lola de les laisser débrancher le respirateur. Astrid respirait, mais elle était en état de mort cérébrale. Et Kader ne comprenait toujours pas. Assis sur ce banc, dans le corridor, il contemplait la ligne lumineuse parcourant le lino, en se rendant compte qu’il avait toujours envie de rire.

L’assassin s’était révélé être une femme. D’après la police, c’était sans doute en essayant de s’enfuir que les agresseurs avaient eu leur accident de moto. Kader imagina la machine tombée à terre, le corps de la femme traversant la chaussée en une longue glissade, comme un palet, pour aller se fracasser contre l’arbre. En s’éloignant des lieux au volant de la Volvo, il avait aperçu son corps, les bras écartés à un angle bizarre, la tête enfoncée dans le casque. Quant au type qui conduisait la moto, il n’était pas mort ; il avait été transporté à l’hôpital, lui aussi. D’après les flics, il s’agissait du frère de la tueuse. Un voleur de bagnoles. On attendait qu’il se réveille afin de pouvoir l’interroger. Kader avait envie de fouiller tout le bâtiment à la recherche de ce type, pour pouvoir le débrancher.

Il baissa les yeux vers le profil de Lola endormie. Une meurtrissure lui gonflait la pommette ; elle avait dû se faire ça quand il était monté sur les freins en découvrant la scène de carnage. Pendant qu’il descendait de la Volvo, Lola s’était mise à gémir, et elle avait balbutié, Je sais que c’est elle. Elle n’arrêtait pas de répéter ça, C’est elle, encore et encore, et Kader avait couru pour ne plus l’entendre, droit vers la camionnette accidentée. En apercevant Astrid à l’intérieur, il avait ouvert la portière, soigneusement, très soigneusement, et il avait enjambé le corps de Mikel pour la prendre dans ses bras. Il l’avait serrée contre lui, trop longtemps, et s’était retrouvé couvert de sang, tandis que le chien hurlait. Puis, Lola avait été à son côté, criant quelque chose à propos d’une ambulance. Elle criait, mais elle avait touché doucement le bras de Kader, avec détermination, avant de parler de téléphone et d’hôpital. Et, sous les yeux de l’adolescent, elle avait pris la situation en main, et découvert que Mikel et Astrid étaient encore en vie.

Et maintenant, Kader s’efforçait de retrouver Astrid dans le visage de Lola, mais en vain. Observant son teint pâle, les rides minuscules au coin de ses yeux et, plus bas, sa peau bleutée, argentée, les taches de rousseur sur son nez, Kader sut qu’il devait partir. Il sentait que ce n’était pas son rôle de s’attarder pour s’occuper d’elle.

Lorsque Lola se réveillerait, il serait parti. Elle s’affolerait, mais ensuite elle attendrait que Mikel se rétablisse, et ils resteraient ensemble. Ou non. Kader se sentit pris de répulsion pour cette femme dont la tête reposait sur ses genoux. Le destin avait voulu qu’elle survive, et qu’elle donne aux médecins la permission de laisser mourir Astrid.

Votre sœur était chirurgienne, avaient-ils argumenté. C’est ce qu’elle aurait voulu.

N’empêche, Kader savait qu’il ne pourrait jamais pardonner à Lola. Peut-être qu’il allait essayer de retrouver René, le lanceur de couteaux, et Raoul, son enculé de clébard. En tout cas, il n’avait pas l’intention de retourner dans sa cité.

Il souleva avec précaution la tête de Lola et, après s’être glissé de côté, la plaça doucement sur le banc. Quand il se redressa, ses articulations craquèrent et elle ouvrit les yeux.

Où tu vas ? murmura-t-elle.

Toujours incapable de s’agenouiller, il se pencha pour écarter les mèches qui retombaient devant le visage de Lola.

Je vais juste me dégourdir les jambes.

Tu vas revenir, hein ? murmura-t-elle.

Kader déposa une bise au bout de ses doigts, dont il effleura la joue meurtrie de Lola.

Je vais juste prendre un peu l’air.

Et il s’éloigna en boitant dans le couloir, et les portes battantes se refermèrent derrière lui.

Dehors, dans l’aube, les oiseaux chantaient. Le chien de Mikel était assis au bas des marches en béton, et Kader se baissa pour le caresser.

En constatant que ça lui donnait envie de se remettre à pleurer, il se redressa et s’en alla. Au moment où il sortait du parking pour s’engager dans la rue, Kader s’aperçut que l’animal le suivait, et il s’immobilisa pour lui permettre de le rattraper. Après l’avoir rejoint, le chien s’arrêta, s’assit sur son arrière-train et lui lança un regard nonchalant. Kader se pencha afin d’examiner le disque métallique qu’il portait au cou. Son nom, Castro, était gravé sur le métal.

C’est quoi, ça ? murmura Kader en palpant la chaussette sale que le chien portait à la patte. Après lui avoir parlé, il se sentit un peu mieux. Je vais te l’enlever, juste pour jeter un coup d’œil. D’accord ? L’animal haletait. T’as pas besoin de ce truc. Kader retira la chaussette, se redressa et la jeta dans un buisson. Comme ce geste, sans raison apparente, lui faisait de nouveau monter les larmes aux yeux, il appela Castro, et ils se mirent en marche côte à côte.

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