MM Play With Fire

Marie HJ · Chapitre 9 sur 58

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MM Play With Fire

Chapitre 7

 

 

Corey

Le silence emplit la salle de déjeuner depuis son départ. Puis les discussions reprennent, l’orage est passé, le spectacle est fini, le rideau est tombé, vous pouvez reprendre une vie normale. Mais, putain, non ! La détresse humaine n’alerte donc réellement plus personne de nos jours ? N’y a-t-il que moi qui aie vu cet abîme de solitude s’emparer de lui ? Ce désespoir lourd et presque palpable dans ses yeux ? Alors quoi ? La moitié des gens autour de moi le connaissent depuis longtemps, et pas un n’a levé son cul pour aller le soutenir. J’espère au moins que Hugh sera là, et aura les mots.

La nature humaine me déprime. Je me retrouve malgré moi des années en arrière, devant le mépris et l’indifférence de ceux que je pensais mes amis. La solitude des personnes adulées. Tous autant qu’ils sont dans cette pièce, ils lui marcheraient sur la tronche si ça pouvait les aider à prendre sa place, ou même, juste, à lui faire perdre de sa superbe. Faire du mal gratuitement. La majorité des gens aime voir la souffrance chez les autres. Parce que ça leur rappelle que leur vie n’est pas si mal en définitive. Plutôt que d’essayer d’améliorer leur pauvre existence, ils préfèrent voir les autres plus mal qu’eux. C’est ce que j’appelle l’ascension vers le bas. Dans un monde intelligent, les gens s’aideraient à aller mieux. Dans notre monde réel, ils s’aident à aller pire. Pire que notre propre petite personne, et ainsi, on se sent mieux. Parce qu’à bien y regarder, notre situation est moins désespérée que celle de l’autre. Nulle quand même, mais moins nulle. Et si jamais le voisin est mieux que moi, alors je ne dis rien. J’attends sa chute en me frottant les mains. Pathétique. Rien ne tourne rond, et ça ne dérange personne. J’ai envie de vomir tellement tout me rappelle ce que j’ai connu personnellement. Tellement tout reste toujours pareil. Froid et impersonnel.

J’appelle Marcus. Parce que je ne peux pas laisser un mec dans un tel état, mais en même temps ce ne sont pas mes histoires, et je n’ai pas à m’en mêler. Je ne veux surtout pas m’en mêler. Cela va à l’encontre de mes résolutions. Pas d’ouverture vers les autres pendant cette tournée. Et de toute manière, je me barre demain, je ne vais pas à Nashville. Le promoteur répond dès la première sonnerie.

– Corey ! J’attendais ton appel.

– T’es où ? Dans ta chambre ? Il faudrait que tu ailles voir Jared. Je crois qu’il est monté dans la sienne.

– Ça va être compliqué, je suis à New York. Qu’est-ce qui se passe ?

– Comment ça à New York ? T’étais là hier soir ?

– Oui, mais j’ai pris le premier vol ce matin. Nous en avons parlé hier. Rappelle-toi.

– Espèce de tête d’enclume ! Je me rappelle surtout avoir dit que nous en reparlerions.

– On en parle, là. Il faut que tu prennes le relais, je ne peux pas revenir tout de suite. Je vous rejoins dans quelques jours. Je dois régler certains détails financiers, j’ai un souci ici pour tout te dire

Tu viens de te faire avoir !

Merci j’avais remarqué !

– Eh bien, grande nouvelle, tu en as un ici aussi ! Parce que je me barre, tu m’entends ?

– Corey… Tu dois reprendre ma suite, c’est ton job.

– Non, Marcus, espèce d’enfoiré, ce n’est justement pas mon job ! Enfin plus maintenant, en tout cas.

– Arrête ton bordel, Corey, j’ai confiance en toi, je sais que tu vas nous faire ça bien. Bon, alors c’est quoi le problème dont tu voulais me parler ? Il y a un souci avec Jared ?

– Le vrai problème c’est que le promoteur de cette tournée est une enflure de première. Et accessoirement ton frontman vient de péter un câble au milieu du petit déj.

– Quoi ? Jared ? Qu’est-ce qu’il a ?

– J’en sais rien, c’est pas mes oignons. Il a besoin de son manager, là. Alors tu rappliques et tu fais ton job. Et moi je me casse.

– Corey, va voir Jared. Discute avec lui. Ce mec n’est pas le genre à faire des scandales. S’il en fait un c’est qu’il y a un réel problème.

– Possible, mais ce n’est pas le mien. Et moi, je ne joue pas les nounous. Je ne discute pas. Et tu le sais très bien.

– Eh bien trouve un truc. Ne laisse pas Jared comme ça ! Il est Français, loin de sa famille, et de toute manière, il n’a pas de famille. Sa famille, c’est nous. Alors tu bouges ton cul, tu mets ton ego de côté, et tu vas le rassurer. Il ne viendra pas sur scène s’il n’est pas bien, et s’il n’est pas là, autant annuler carrément. Tu sais ce que ça représente une annulation ? Nous sommes presque sold out en plus ce soir, c’est vraiment pas le moment de planter une date !

– Comment ça il n’a pas de famille ?

– Il est de l’assistance.

Putain ! Et il vient de dire à cette Mélanie qu’elle venait de le tuer… C’est bien ce que j’ai entendu… J’ai mal pour lui. Et je sais que Marcus ne reviendra pas. Eh merde. Pas le choix. Marcus s’impatiente au bout du fil.

– Corey ? Va sauver ce concert, va voir Jared.

– Ah ben oui, forcément, le concert. Après tout y a que ça qui compte, c’est bien ça ? Tu sais Marcus, plus ça va plus tu me dégoûtes. Il est où le type assis dans le fond de notre garage, celui qui prenait soin de nous comme de ses propres frères ?

– Il est toujours là, Corey.

– Faux, il s’est barré ! Le mec qui l’a remplacé n’est vraiment qu’une pauvre merde. Fric, fric et encore fric, c’est tout ce que tu vois. Allez, va chier Marcus !

Je raccroche. Et je fais comment, moi, maintenant ? Parce qu’on ne peut pas dire que ce type soit mon pote, loin de là. Je suis loin d’être la personne la mieux placée pour jouer les psys. Et d’ailleurs, j’ai tellement de problèmes moi-même que je ne vois absolument pas ce que je vais pouvoir lui raconter. Au lieu de le soutenir, il n’est pas impossible que ce soit lui qui m’emporte dans sa déprime.

Objection Monsieur le juge ! C’est toi qui le bats froid, mais lui voulait te payer un verre ! N’échange pas les rôles !

Est-ce que quelqu’un t’a demandé un truc, à toi ?

Non, mais justement, je m’ennuie ferme en ce moment… Faut bien que je serve à quelque chose !

Parce que tu trouves que tes réflexions sont constructives ?

Ben elles ne sont pas pires que les tiennes.

Faut voir.

Arrête, tout le monde sait très bien que le grand Stixx est plus fort avec une guitare qu’en réflexion profonde.

Ah, mais oui ! Bien sûr ! T’as raison, t’es un génie !

Ah oui ?

Oui ! Maintenant dégage.

OK, OK, Bonjour la tronche du remerciement… Faut voir la considération. Je crois que je vais me mettre en grève aussi, tiens ! Ciao.

Je réveille Chica qui a carrément le nez dans son bol maintenant.

– Oui ? Hein ? Quoi ? Non, P’pa, j’ai pas pris la voiture hier soir…

J’éclate de rire pendant qu’elle revient sur terre.

– Ah, c’est toi Corey. Que puis-je pour ton bonheur ?

– Réserve-moi un taxi pour dans dix ou quinze minutes.

– OK, boss, c’est comme si c’était fait.

– Merci.

***

Je frappe à la porte de la chambre de Jared. C’est Hugh qui ouvre, la tête engluée dans son trip.

– Jared est là ?

Il secoue la tête, l’air absolument pas concerné.

– Il est venu ici ?

Il hoche la tête et part se jeter sur son lit, attrape la télécommande et allume la télé.

– Ça te ferait chier de me répondre quand je te pose une question ?

– Ouais, un peu.

Il tourne mal ce type. Il y a encore quinze jours, il était chouette, mais plus ça va, plus il est lunatique. Hier soir avant le concert, tout à fait sympa, et ce matin, un vrai pauvre type. Mais c’est pas le moment.

– Ben tu me réponds quand même. Il est où ?

– Qu’est-ce que j’en sais, moi ? Il m’a fait une scène, il s’est barré ! Va peut-être falloir que quelqu’un lui explique que je suis pas sa putain de nana, et que ses scènes de ménage, il peut se les foutre proprement au cul !

OK. Super. Donc pour résumer, j’ai un mec qui pète une durite au milieu de la salle de resto ce matin, et un autre complètement stone qui a décidé d’envoyer bouler tout le monde aujourd’hui. Et c’est pile le moment que choisit Marcus pour se barrer. Génial. Deux semaines avec ce groupe et j’en ai déjà ras le cul.

Hugh est plongé dans le truc qui passe sur l’écran devant lui. Bon, ben je me démerde, on va faire comme ça. Merci mec, c’est cool !

– Hugh, j’ai un sujet plus urgent à régler, mais il va falloir qu’on discute de quelques points tous les deux. Voire avec Marcus.

– Ouais, demain s’il te plaît, pour le moment, je suis en panne. Merci de vous adresser à ma messagerie pour toute réclamation.

Génial. Pauvre type ! Merci quand même. Et je le trouve où, moi, le chanteur en pleine crise ?

Je n’ai pas à chercher longtemps. Il me suffit de revenir sur mes pas pour le voir prostré contre la machine à café, dans le couloir. Ratatiné sur lui-même, comme s’il voulait qu’on l’oublie. Se fondre avec le néant. Il est… troublant dans son désarroi. Eh merde. Je craque. Non, Corey, sois plus fort que ça. Tu fais ton job, et on en parle plus.

Et pourquoi tu ne craquerais pas ? Je ne vois pas le mal qu’il y aurait à parler avec ce type… Enfin, moi, je dis ça…

T’étais pas censé être en grève, toi ?

Oui, mais l’ange est barbant, alors je suis mieux là.

OK. Bon, ben alors tu peux rester, mais tu la fermes.

Un coup de balai du dos de la main sur mon épaule pour obtenir la paix, et je me dirige vers l’animal blessé recroquevillé au fond du couloir. Les bras autour des jambes repliées devant lui, il regarde le mur et ne semble pas remarquer ma présence. Je m’accroupis à son niveau.

– Hé !

Pas de réponse. Je secoue doucement son genou.

– C’est Nicolas ton vrai prénom ?

Il grommelle sans bouger.

– Y a plus de Nicolas. Plus personne n’attend Nicolas. Personne ne veut de Nicolas. Nicolas est un con.

– Faut pas dire ça. On a tous quel…

Il relève la tête vivement en me fusillant du regard.

– Je sais ce que je dis ! Arrête de me faire chier. Et surtout arrête de me regarder ! Vire tes yeux de moi !

Je reste interdit. Ce mec est vraiment spécial. Fou, peut-être ?

– Et puis d’ailleurs, pourquoi t’es là ? reprend-il. Pourquoi t’es sympa avec moi, pour reprendre tes mots ? C’est nouveau ? Te casse pas, je suis pas comme l’autre mec d’hier, je baise pas ! Et j’aime pas le fromage blanc ! Casse-toi !

Il repose sa tête sur ses genoux et son regard vers le mur. Euh, j’ai loupé au moins vingt-cinq épisodes, là, je suis complètement largué.

– Tu peux m’expliquer ce que tu as voulu dire, désolé mais je ne comprends pas ? Quel est le rapport avec Kevin ?

Il est jaloux ou quoi ? Il redresse la tête une nouvelle fois.

– J’ai voulu t’offrir un verre, et tu m’as envoyé bouler. Par contre, l’autre type est arrivé, et avec lui, t’étais sympa. Alors c’est pas parce qu’il est parti qu’il faut venir me voir. À la base t’es censé me mépriser, alors tiens ton rôle, bordel. Et laisse-moi tranquille.

Il repose sa tête dans la position qu’il a l’air d’adorer.

– J’en vaux pas la peine de toute manière. Allez tous vous faire foutre.

– Ah, ben ça, c’est déjà fait, pour mon cas. J’ai pris un peu d’avance.

J’essaye l’humour, on ne sait jamais. Il redresse la tête et me fusille du regard. Bon, loupé pour l’humour. OK. Manière forte.

– Bon, allez, bouge ton cul, je t’emmène faire un tour.

– Va te faire enculer ! Même si c’est déjà fait, retournes-y !

– J’y penserai, merci. T’as fini, c’est bon ? Allez viens, arrête de faire le gosse.

Je me lève et tire sur son bras, mais il résiste. Et il me gonfle prodigieusement.

– Bon, tu bouges ou quoi ?

– Pour aller où ?

– Viens, tu verras. Je te promets, c’est sympa. Allez, t’as l’air d’un con contre ton mur, là.

Faut qu’il bouge parce que je ne vais pas y passer trois heures non plus. Mais non, monsieur boude. Putain de rock stars bourrées de caprices ! Pourquoi je me suis mêlé de ça, moi aussi…

Je me penche, attrape sa main et retourne son pouce contre le dos de sa main.

– Aïe, mais t’es pas bien comme mec ! Lâche-moi !

– Non, tu viens !

Je ne lâche pas la prise, il grimace.

– Mais, arrête ! Si tu me pètes un doigt je ne pourrais plus jouer de guitare !

– Tu ne joues pas de guitare, t’es chanteur !

– C’est pas une raison !

N’importe quoi. Je préfère ne pas relever.

– Lève-toi, on y va.

Il finit par obtempérer. Alléluia ! Il se redresse, toujours aussi grand et imposant, plus sombre que d’habitude, une lueur meurtrière au fond des yeux. Je connais trop bien cet éclat. Celui qui traduit une âme prête à rendre les armes, désabusée, une âme qui n’y croit plus. Il passe devant moi.

– Je viens, mais je te préviens, compte pas sur moi pour te raconter ma vie, j’ai rien à te dire.

Je lui emboîte le pas et le dirige vers l’ascenseur.

– T’en fais pas, j’ai rien à te dire non plus, j’ai pour habitude de ne pas perdre mon temps avec les cons.

– Alors qu’est-ce que tu fous là ?

– Toute règle a son exception.

L’ascenseur arrive et je m’y engouffre. Il suit, il suit pas, je m’en tape. Il semble réfléchir une dernière fois, puis entre dans la cabine. Bien, on va peut-être arriver à quelque chose en définitive.

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