MM Play With Fire
Chapitre 12
Jared
Corey pousse un cri étouffé au milieu de la nuit. Toujours contre moi, dans mes bras, il se retourne, dos à moi, en marmonnant. Moi, je ne dors pas. Je pense. Je réfléchis à cette vie qui n’épargne personne. Il m’a brisé le cœur. Fait ressentir des choses au fond de moi dont je n’avais même pas conscience. De tous les gens que je connais, je suis, en tout cas j’étais, celui qui a le plus morflé dans sa jeunesse. Parents inconnus ou tout comme, une multitude de foyers d’accueil, quelques mois dans la rue, et un gros problème de confiance en moi découlant de tout ça. Et je suis fier de me retrouver là où j’en suis, parce que c’était loin d’être gagné. C’est certainement pour ça que Hugh me dit souvent que je suis hautain. Je ne suis pas hautain, j’en suis même loin, mon estime de moi doit avoisiner le zéro. Mais une autre de mes armes, pour ne pas m’écraser face aux autres, lorsque je me sens en dessous de tout, c’est de répéter inlassablement au fond de moi que je reviens de loin, que je suis un rescapé, et que je peux être fier de ça. Et au bout d’un moment, souvent court, ça fait le job. Puis le souffle retombe et je recherche la reconnaissance dans les yeux des autres. Le cycle recommence.
Je regarde Corey, le clair de lune éclaire son profil, si paisible, comme je ne l’ai jamais vu depuis que je le connais. Il paraît fragile comme ça. Ses traumatismes sont autre chose que les miens. Et comme moi, il garde la tête hors de l’eau malgré tout. Lui, il réussit cet exploit dont je suis bien incapable, briller en toute occasion. Le type qui arrive dans une équipe de roadies, qui ne fait rien pour se mettre en avant, mais qui devient le personnage principal de la tournée. Juste comme ça. En restant lui-même. Quand nous avons décidé de l’escorter à la sortie du car, tous les musiciens étaient d’accord, sans exception. Et plus ça va, plus les balances guitares sont une attraction pour tous. Je ne sais même pas s’il nous voit tous baver pendant qu’il joue, parce qu’il n’en fait jamais mention, ne nous regarde pas, il fait juste son job. Et ce mec a vécu l’agression, le viol, l’abandon, lui aussi, la haine, et je ne sais sans doute même pas tout. Il mérite tellement de respect.
Et là, il est dans mes bras. Je suis un putain de chanceux. J’ai l’impression qu’il est un peu à moi pour cette nuit, comme si j’avais eu le plus beau cadeau de Noël qu’un ado puisse avoir. Quand j’étais petit, enfin ado attardé et boutonneux, je demandais à Julia une seule et unique chose. Vingt-quatre heures avec Mötley Crüe. Mon groupe fétiche de l’époque. Pour avoir cette chance de les avoir rien que pour moi, une journée complète. Eh bien là, c’est pareil. Et encore mieux, il est beaucoup plus proche qu’aucun membre du Crüe ne l’aurait été s’ils avaient été mon cadeau de Noël. Et il est beaucoup plus attrayant aussi.
Corey pousse un cri d’effroi en sursautant, levant un bras tremblant devant son visage. J’attrape ce bras pour le reposer dans sa position initiale et murmure à son oreille.
– Chut… Tout va bien.
Il soupire, les yeux toujours clos, et fait glisser sa main dans la mienne, entrelace mes doigts aux siens et repose le tout sur son ventre tendu et brûlant. Il bouge tellement que son T-shirt est remonté jusqu’au milieu de son torse. Putain… Je dois avouer que je bande encore. Ma paume contre ses abdos, sa main sur la mienne… Mes repères deviennent flous depuis hier soir. Je ne sais plus où j’en suis. Je resserre mon bras sur lui, il se recroqueville encore plus en remontant nos mains toujours liées sur son torse. Je suis aimanté par ce mec. De plus en plus. Chaque jour augmente cette attraction, chaque pas dans son monde m’ensorcelle davantage. Est-ce un problème ? Non. Parce que cela me procure du bien-être.
Je ne suis pas une personne qui met les choses dans des cases. J’agis et classe selon une échelle de sentiments. Pour moi, il n’y a pas de catégories. Par exemple, je suis en couple, mais libre. Bon, OK, la liberté de Mélanie m’a un peu calmé, mais dans tous les cas j’aurais eu du mal à accepter d’être en couple, de ne pas succomber parce qu’une femme m’attend à l’autre bout du monde. L’amour de Mélanie me fait du bien, autant que lui rendre cet amour me plaît. Tant qu’il ne me bloque pas. Je veux dire, mon cœur lui est fidèle parce qu’il le veut bien. Pas parce qu’il y est obligé. Ce qui rend la chose plus belle selon moi. J’ai choisi de l’aimer comme ça. Je fais les choses parce qu’elles viennent du cœur et pas des convenances. Tout ceci, évidemment, sous réserve de respect et de protection des personnes impliquées. Mélanie n’aurait pas été aussi partante que moi pour cette aventure, j’aurais sans doute mis fin à notre histoire, je pense. La mort dans l’âme, mais afin de préserver tout le monde. Ou alors j’aurais au moins tenté de lui rester fidèle à cent pour cent, pour voir si la situation restait sympa malgré tout. Si mon corps était capable de rester aussi fidèle que mon cœur.
Corey sursaute à nouveau en poussant un cri apeuré. Puis rejette sa tête en arrière, la positionnant ainsi contre mon front, son cou juste devant moi. On peut difficilement faire plus enlacés. Si je suis hétéro, et que je me place dans cette case, cela signifie que je ne suis intéressé que par les femmes. OK. Mais je ne vais pas pouvoir le cacher très longtemps : parfois, Corey m’attire. Voilà, c’est dit. Alors à ma place, beaucoup diraient, « oui, mais tu es hétéro ». Ah ben oui, pardon, j’avais oublié, donc il ne m’attire pas en fait. Stupide. Ce n’est pas si simple. Ou alors, on pourrait me dire aussi : « Ah ? Alors tu as viré gay ? » Non plus, j’aime les femmes toujours autant, pas de problème là-dessus. Dernière supposition qui en découle : « Alors tu es bi ». Non plus. Bi supposerait que je sois attiré par les hommes autant que les femmes. Ce n’est pas le cas. Je suis attiré par le beau. Point barre. Par ce qui parle à mes sens, ce qui me fait vibrer, ce qui me rend heureux, ou au moins qui me rend vivant. Je me qualifie d’esthète, en tout, en amour comme en musique, j’affectionne l’art et la beauté. Et Corey réussit l’exploit d’exceller dans les deux catégories. Musique et beauté… Donc, je suis attiré par Corey. Voilà. Il faudrait d’ailleurs être fou pour ne pas l’être, très honnêtement.
Y a-t-il besoin de me mettre dans une case ? Non. Je reste avant tout Nicolas, ou Jared, avec ses goûts et ses envies à lui. Je ne cherche pas à comprendre plus loin, parce que je crois qu’il n’y a rien à comprendre de plus. Il dégage un truc qui me plaît, me suscite certaines envies, certains sentiments, et c’est tout. Alors je préfère me laisser porter, on verra bien. Parce que, s’il m’attire sur certains points, il me fout en rogne sur d’autres et dans ces cas-là, je préférerais ne jamais l’avoir rencontré.
C’est mon seul trouble en réalité. Est-ce que Corey m’attire plus qu’il m’agace ou l’inverse ? J’en sais foutre rien.
Un frisson traverse le corps de ce fameux trouble et me sort de mes pensées. Puis plusieurs autres. J’aimerais tellement l’aider. Sans réfléchir, je plonge mon visage contre sa nuque et l’embrasse. J’en ai trop envie depuis cinq minutes. Enfin, pour être honnête, ça me titille depuis le début de la soirée. Mes lèvres glissent derrière son oreille, et je suis comme un gosse qui lèche sa première glace. Je découvre cet épiderme masculin, ce parfum viril et particulier que je n’ai pas l’habitude de sentir sous mes lèvres. C’est loin d’être désagréable. C’est différent, c’est tout. Mais cela ne me fait pas moins d’effet. Quelques sueurs apparaissent sur ma peau, ma main qui palpe son torse et relève son T-shirt pour découvrir un peu plus loin cette virilité est moite et timide. Mon cœur s’emballe alors que mes doigts effleurent ses tétons. Mon esprit bout de plaisir juste par cette simple aventure sur son corps.
Sa respiration change de rythme, je la sens sous ma paume, mais il ne bouge pas plus. Je tremble de peur qu’il me rejette, de peur de passer pour un con, une fois de plus face à lui. Mais il ne bouge pas. Le souffle court, il est en attente. Je dirige ma main, toujours sous la sienne, vers son ventre et le pousse encore plus contre moi. J’ai besoin de le sentir contre ma queue. Elle bat pour lui, et je veux qu’il le sache. Je suis en terrain inconnu, très instable, j’en suis conscient, mais j’en ai envie. Flirter avec le danger « Corey » me transcende.
Sa main quitte la mienne et vient se poser sur ma nuque. Ses doigts se faufilent dans mes cheveux doucement. C’est au tour de mon souffle de chanceler. Mes lèvres attrapent la peau de son cou plus férocement, ma langue le goûte vraiment, alors que je colle mon érection contre ses fesses, et que ma main descend en direction de sa ceinture. Il gémit discrètement en se dandinant langoureusement contre moi. Je crois que je vais exploser. Puis sa voix coupe le silence.
– Tu me tripotes encore !
Il reprend sa main, attrape la mienne sur sa ceinture et la positionne à sa place initiale, c’est-à-dire sur son torse.
– Bonne nuit Jared.
Je retire ma tête de son cou et la plonge dans l’oreiller. Message reçu cinq sur cinq. Pourtant je suis certain que quelque chose se passe. Des deux côtés. Certain.
***
Un air froid vient caresser mon dos. Enfin, caresser est un faible mot. S’abattre agressivement serait plus approprié en l’occurrence. Les yeux toujours fermés, je tâtonne sur le matelas en bougonnant pour retrouver la chaleur de Corey. Ce mec est une véritable bouillotte. Mais le matelas est désespérément plat. Vide. Et pour cause, sa voix s’élève derrière moi, peu avenante, ainsi qu’une odeur prononcée de cigarette. Bon, Monsieur est levé. Je garde les yeux fermés pour écouter ses paroles, il doit être au téléphone. Oui, je sais ce n’est pas bien.
– Écoute Randy, j’ai fermé ma gueule jusqu’à présent, mais là ça me chauffe les couilles. Je serai de retour à San Diego dans dix jours, donc tu rappliques et tu me files cette putain de caisse.
Sa voix monte d’un ton.
– C’est quand même moi qui l’aie payée, non ?
– Quoi « avec tout ce que je te dois » ? N’inverse pas les rôles, c’est toi qui me dois des trucs. Beaucoup de trucs même.
– Quoi tu m’as ramassé à la petite cuillère ? Tu t’es installé dans MON appart et tu as vidé MON frigo pendant des années, picolé MES bières et…
– OK, ben tu sais quoi ? Va te faire enculer pauvre naze ! Et bon courage à la bonne âme qui s’y collera, je te jure que c’est pas un cadeau à lui faire.
– Ouais, c’est ça ! Va chier !
Il raccroche et balance son téléphone à travers la pièce avant de se retourner vers la fenêtre pour finir sa clope. Je me retourne sur le côté, vers lui, et je mate ce mec, son jean moulant ses cuisses et surtout son cul musclé, son T-shirt blanc remontant sur son dos laissant apparaître une bande de peau légèrement hâlée, il doit avoir des origines latines, mais elles sont peu prononcées. Le haut de son buste est bien taillé, et ses cheveux, en pétard pour changer, donnent l’impression qu’il vient de se réveiller. Sauf que non, puisqu’il est habillé et que, sous l’odeur de clope, l’air est imbibé de l’odeur fraîche d’un gel douche. Le même que le mien d’ailleurs. Ou s’en rapprochant.
Il tourne la tête vers moi brusquement. Grillé. Je baille en m’étirant pour me donner contenance. Je ne sais pas du tout comment agir, est-ce que… ou est-ce que pas… ? Il efface très rapidement ce problème. Très « sympathiquement » j’ai envie de dire, enfin, fidèle à lui-même, quoi !
Il balance sa clope par la fenêtre et s’avance vers moi d’un air peu avenant.
– C’est bon, princesse, t’es réveillé ? Il est déjà treize heures !
– Hein ?
– Faut que tu bouges, tout le monde te cherche, je n’ai pas jugé bon d’éclairer leurs lanternes. Vous partez au stadium dans une heure. C’est Chica qui va vous gérer ce soir, avec Lewis. J’ai fait les balances avec lui ce matin, je vous retrouve à Charlotte. Marcus est OK. Allez, bouge ton cul.
– Quoi ?
– Quoi, quoi ? Tu ne comprends plus l’anglais ou quoi ?
– Ben non, mais…
Bonjour le réveil. Je suis sur la même planète qu’hier soir ou quoi ? J’ai rêvé ? C’est quoi ce bordel ?
– MERDE ! CONNARD !
Ça fait du bien. Je ne supporte pas d’être réveillé par des cris ! Moi aussi je peux crier, s’il veut jouer à ça ! Il pose les mains sur ses hanches en haussant les sourcils d’un air mauvais.
– Je te signale que j’ai compris ! J’ai quelques notions de français quand même !
– Tant mieux !
Je retire la couette de mes jambes et me lève en pestant puis je vais pisser. Il s’est rallumé une autre clope et la fume à la fenêtre quand je sors de la salle de bains.
– Ça pue là-dedans !
– Je t’emmerde, j’suis dans ma chambre, je fais encore ce que je veux.
Putain, c’est ambiance ce matin ! Je m’assieds sur le lit pour remettre mes pompes. Je. Me. Barre ! Il se retourne vers moi et s’adosse au mur derrière lui.
– Écoute, merci pour hier.
Ah, quand même ! Je ne l’ai pas fait pour ça, mais un minimum de reconnaissance est quand même appréciable. Il tire sur sa clope une nouvelle fois puis mordille son pouce nerveusement. Je termine de lacer mes pompes avant qu’il reprenne.
– Je préférerais que ce qui s’est passé hier soir reste entre nous.
– Ah oui ? Quelle partie exactement ?
Je ne suis pas plus aimable que lui tout à l’heure, même s’il a radouci le ton. Il a réussi à me foutre en rogne en un temps record ! Ce mec oscille entre l’adorable et l’enfoiré ! Je coche la case « enfoiré » pour ce matin. Enfin ce midi.
Son visage se referme et s’assombrit :
– Comment ça quelle partie ? La partie Bryan, évidemment !
– OK. Et pour le reste ?
– Quel reste ?
Nom de Dieu. Alors y a pas de reste ? C’est ça ? Bordel de merde ! Je suis allé vers lui, il n’a pas dit non, enfin si, mais pas aussitôt, et il était réveillé, il ne me fera pas le coup de l’amnésie ! Et maintenant il me demande quel reste ? Foutage de gueule ! C’est peut-être que dalle pour lui, mais pour moi c’est beaucoup. Il y a certains caps délicats à passer dans la vie, et je pense raisonnablement qu’embrasser un mec pour la première fois, même si ce n’est qu’une nuque, c’est un putain de cap. Ce que j’appelle un virage. Un angle à cent quatre-vingts degrés je dirais même !
Je me lève, vais chercher mon sweat que j’avais posé sur le fauteuil juste à côté de lui. J’en profite pour me planter à quelques centimètres de lui, enfile mon pull et le toise de toute ma hauteur d’un air le plus dédaigneux possible.
– T’as raison, y a pas de reste. Connard.
Je me barre de cette piaule. Ras le bol de Docteur Connard et Monsieur Mignon !
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