MM Play With Fire
Chapitre 15
Jared
Je n’arrive pas à réaliser. Je pars pour la France avec lui ! À cet instant, alors que nous évoluons dans l’aéroport d’Indianapolis, je suis comme un gosse. Pendant que Corey reste impassible, comme à son habitude. Je dirais même que ça semble le faire royalement chier. Pas grave, il s’y fera ! Déjà hier soir, après le concert, alors que toute la troupe s’éparpillait pour aller commencer leurs vacances, il faisait la gueule. Genre super mécontent. Ensuite, quand nous sommes arrivés à l’hôtel, puisque notre avion partait d’Indianapolis et que nous n’avions qu’à attendre jusqu’à cet après-midi, dix-huit heures pour le prendre, il a claqué la porte de sa chambre durement et ne l’a jamais rouverte jusqu’à l’heure que nous avions fixée pour nous rejoindre dans le hall le lendemain après-midi. Je crois qu’il a même mangé dans sa chambre.
Et maintenant, il fait encore la gueule. Dernier de mes soucis très honnêtement. Moi, je suis hyper content. Je porte même son sac. Il ne m’a rien demandé, mais j’ai vidé le coffre du taxi précipitamment, j’ai pris nos deux bagages et depuis je les ai toujours dans les mains. Il n’a pas bronché et s’est rendu vers les guichets d’enregistrement, et j’ai suivi en souriant comme un con. Nous avons attendu une petite demi-heure dans la zone internationale, j’en ai profité pour acheter tout ce que je pouvais pour les personnes qui m’attendent là-bas. Du parfum, des clopes, du chocolat, beaucoup de chocolat pour les enfants du foyer, de l’alcool, beaucoup d’alcool pour les encadrants du foyer, en résumé j’ai vidé la boutique détaxée, pendant que Corey attendait sur un siège, le regard perdu sur le tarmac devant nous. Je lui ai acheté du chocolat à lui aussi… Il paraît que ça rend aimable. Sauf qu’il m’a toisé froidement quand je lui ai expliqué qu’il devait, selon moi, s’empresser de manger l’intégralité de la tablette de deux kilos pour que nous puissions espérer avoir une infime chance de le voir acquérir ne serait-ce qu’une base, aussi minime soit-elle, de courtoisie. Pour toute réponse, il me l’a envoyé en pleine tronche avant d’aller pisser. Ha ha, j’adore ce caractère de merde par excellence !
Je range les sacs dans les casiers puis m’installe à ses côtés alors qu’il visse ses écouteurs au fond de ses oreilles. Marcus a fait les choses bien, il a réussi à nous placer côte à côte, alors que mon billet à moi était réservé depuis pas mal de temps, et le sien depuis à peine quelques heures. Nous ne sommes pas en première classe, faut pas rêver, mais en classe confort plus, ce qui est déjà pas mal pour les huit heures trente que durera le vol. Et je suis tout près de lui. Il sent le gel douche que j’avais déjà repéré dans sa chambre à Nashville. À la réflexion, ce n’est pas le même que le mien. Le sien est plus frais, il va falloir que je lui demande ce que c’est parce que j’aime beaucoup. Mais ça ne fait pas un peu bizarre ? De parler gel douche, comme deux nanas qui devisent au sujet de marques de tampons, de vernis à ongles, ou de mascara… Bref, il sent bon. Ses cheveux ont fini par sécher depuis notre départ de l’hôtel, en vrac, comme d’habitude, et il porte une chemise blanche à moitié destroy, qui ajoute un côté faussement sage à celui insaisissable qu’il dégage naturellement. Craquant, un truc de fou. D’autant plus que le blanc fait ressortir le hâle naturel de sa peau, ses yeux n’en semblent que plus clairs encore, et ses cheveux plus noirs qu’ils ne le sont déjà. Il faut vraiment que j’arrête de le mater, ça en arrive à la limite du fanatisme !
Je fouille dans mon sac pour trouver mes écouteurs, mais évidemment, ils ne sont nulle part. Et pour cause, je les ai prêtés à Chica hier, et je ne me rappelle pas qu’elle me les ait rendues. Merde ! Donc, pas de musique pendant le voyage. Plan B, alors… Je sors mon bouquin culte, The Dirt, l’histoire de mon groupe fétiche Mötley, une sorte de biographie à huit mains qui relate l’histoire du groupe, vue par les yeux des membres eux-mêmes. Un livre culte que je recommande si l’on veut plonger dans l’univers déjanté, sexy et addictif du plus grand groupe de rock hard et glam que la terre n’ait jamais porté selon moi. Un livre qui ne me quitte pas depuis que Julia me l’a offert pour mes 17 ans. Je le connais par cœur. Mais je ne m’en lasse jamais. Donc je me plonge dans le chapitre où le bassiste et fondateur du groupe, Nikki Sixx, explique comment il est mort d’une overdose, puis comment il a ressuscité dans une benne à ordures où son dealer l’avait jeté, pour ensuite rentrer tranquillement chez lui et changer le message de son répondeur comme suit : « Salut c’est Nikki, je ne suis pas à
la maison car je suis mort8. » Ce mec a plusieurs cases en moins, il est définitivement mon héros !
Après ça, je n’arrive plus à me concentrer. Parce que si je suis ravi de retrouver mes racines, et Julia, et aussi Mélanie, même si je ne la verrai sans doute pas puisqu’elle étudie à Paris, et que mes plans ont changé et que nous prenons directement le train pour Lyon, puis un second pour Aix, je serai plus proche d’elle.
C’est très confus tout ça. Comment expliquer simplement mon état d’esprit ? J’ai réussi à élaborer une sorte de théorie pendant ma semaine d’errance philosophique. Pour moi, chaque être est une maison. Avec des murs qui la tiennent debout. Chaque maison a un nombre de murs différent selon la manière dont on a construit sa vie. Moi, je suis une maison à trois murs porteurs. Uniquement trois. Il y a le mur Julia. Le plus solide. Celui qui est à l’origine des deux autres qui ont permis à l’édifice de prendre de la hauteur. Donc, mur Julia, très important celui-là. Ensuite, il y a le mur musique. Également très important. Il m’a désigné la voie. M’a conféré ma personnalité, mes aspirations et ma vie actuelle. Donc, élément majeur de la maison Nicolas. Ensuite, troisième mais tout aussi essentiel, le mur Mélanie. Elle m’a appris à aimer. Au début, lorsque je l’ai rencontrée, c’était une petite peste. Une sale morpionne avec des couettes et un appareil dentaire. Et pas mal d’acné. On ne se parlait jamais, d’ailleurs elle ne vivait presque pas au foyer avec sa mère, elle était chez son père la plupart du temps. C’est sans doute la raison pour laquelle Julia portait autant d’amour aux enfants du foyer. Mélanie devait lui manquer. Passons, les rapports mère-fille de mes deux murs porteurs ne sont pas primordiaux pour mon étude. Donc, Mélanie a grandi et est devenue beaucoup plus intéressante. Elle m’a appris à ouvrir mon cœur, à faire confiance, à accepter de fermer les yeux et de se laisser porter, et aussi à croire en l’avenir. Donc mur très important aussi le mur Mélanie.
Donc, me voici, une maison à trois murs difficilement construite, et quelque peu instable, puisque j’ai rarement vu une maison à trois murs… Il y a bien une raison à cela. Cela donne un ensemble fragile. Et aussi une maison en forme de triangle très difficile à meubler. Ça aussi je l’ai bien en tête. Combler le vide de ma vie n’a jamais été chose simple, je suis biscornu et atypique, tout le monde ne me comprend pas et ne me voit pas tel que je suis vraiment. J’en suis pleinement conscient. Donc, retirer un de ces trois pauvres murs porteurs à la maison Nicolas ? En sachant très bien, parce que rien n’est jamais simple, que si vous enlevez le mur Mélanie, il y a de très fortes chances pour que le mur Julia se fasse la malle aussi… Ben oui, c’est sa mère… et moi je ne suis pas son fils. Je ne suis d’ailleurs le fils de personne. D’où mon manque de murs.
Et puis, j’aime Mélanie. Ce n’est pas comme si elle ne comptait pas, c’est une femme adorable, atypique comme moi, drôle, intelligente, belle à en mourir, pour résumer, Mélanie est un rayon de soleil. Sauf que Mélanie et moi… Disons que nous aimer de loin c’est top. Mais soyons réalistes quelques minutes. Nous ne nous connaissons plus. Je l’ai compris quand elle m’a appris son histoire avec un autre mec. Je me faisais une idée d’elle, mais la réalité était toute autre en définitive. Et je pense que sur d’autres points, c’est pareil. Ce n’est pas en quelques visites et quelques coups de fil qu’un couple s’ancre dans la solidité. Et ce n’est pas non plus en allant butiner à gauche ou à droite que des bases solides se construisent. Mais encore une fois, comme je vais, aussi bien qu’elle, où mon cœur me porte, je dirais que si j’avais besoin d’aller voir toutes ces groupies, c’est qu’il y avait une raison. Et c’est là que je bloque dans mon analyse. Parce que cette raison, je ne la cerne pas. Il y a plusieurs possibilités :
Soit je ne suis qu’un immonde égoïste, et en définitive je ne pense qu’à mon petit bonheur personnel. Ce qui est en partie vrai. Mais si je suis un égoïste, Mélanie en est une aussi, et nous nous méritons en quelque sorte.
Seconde raison éventuelle : la distance entre les cœurs est une arme puissante anti couple et a effacé au fil du temps notre attachement. Qui est pourtant présent et que je retrouverai dès que je reverrai Mélanie. Comme à chaque visite, mon attachement pour elle remonte en flèche et repart en s’amenuisant peu à peu jusqu’à la prochaine fois.
Dernière solution : nous nous sommes mis ensemble pour de mauvaises raisons, et elle n’est en aucun cas la femme de ma vie, d’où mon manque d’envie de lui rester fidèle physiquement. Mentalement je le suis. Mais ne suis-je pas resté fidèle à une Mélanie idéalisée pour mes besoins de confiance en moi ? Pour justement croire en ce mur Mélanie parce que c’était plus rassurant de savoir que mon mur était là, pour moi. Dans ces cas-là, cela rejoint un peu le cas numéro un, à savoir, notre relation est basée sur de l’égocentrisme exacerbé involontaire. Et aussi sur une grande affection et beaucoup de respect. Attention, je ne dénigrerai jamais Mélanie. C’est une femme sensationnelle.
Donc voilà le petit bazar cérébral qui commence à s’intensifier au fil des heures et m’empêche de lire. Je ferme mon livre et jette un œil à mon voisin de siège. Et lui, on en parle ? N’est-il pas en train d’ajouter un beau grain de sable à ce qui est déjà compliqué ? Parce que, à part Mélanie, je n’ai jamais flirté aussi longtemps avec quelqu’un. Ressenti autant d’attirance pendant plusieurs semaines sans me lasser, sans en avoir jamais assez, en en découvrant toujours un peu plus, bref, pour moi, je suis loin du simple coup de tête, de l’envie un peu bestiale que je réserve aux groupies. Nous penchons plus vers quelque chose qui s’enracine dans le quotidien, qui prend doucement de l’ampleur, et devient de plus en plus indispensable pour mon équilibre journalier. Donc, oui, un énorme grain de sable, le cas Corey. Et je ne parle même pas du fait, qui ne change pas grand-chose à ce que je ressens, mais que je pense notable quand même, qu’il est un… homme. Oui. Un mec, avec une bite. Alors d’accord, le principe ne m’ébranle pas, je l’ai déjà dit, je renie définitivement toute case pré établie où l’on voudrait me classer. Mais quand même… Ça chamboule quand même, sur le côté « technique » des choses.
Déjà, je me vois mal lui offrir des fleurs… Pas de chocolat non plus… Ah ben si, le chocolat je l’ai fait il n’y a même pas une heure… Merde ! Putain, je le drague avec des chocolats. Tu m’étonnes qu’il me les ait envoyés à la tronche ! Je retiens un rire nerveux. Quel con ! Bon bref, c’est un parfait exemple des problèmes « techniques » que je rencontre. Sans parler du reste. Le principal sujet de mes interrogations. Vais-je bander pour une bite ? Est-ce que ça m’excite ce genre de chose ? Enfin, j’ai ma réponse je crois. Je l’ai vu quelques fois torse nu, je l’ai vu bander aussi, et c’est loin de m’avoir laissé indifférent. Donc là-dessus, je ne m’inquiète pas encore de trop.
Mais ensuite… Si je suis purement ras des pâquerettes niveau considérations logistiques, je me dois d’évoquer le côté sexuel. Comme on se demande dans quel sens on tourne la langue avant un premier baiser, je me demande comment tout ça peut s’emboîter. Je veux dire, deux mecs ensemble… Deux queues… Qui fait quoi ? Et comment ? Bien entendu, j’ai été curieux comme tout le monde pendant ma découverte de la sexualité, j’ai regardé des films en cachette ou avec mes potes, toutes sortes de films, et même dernièrement d’ailleurs, allez, j’avoue, pas plus tard qu’hier soir je suis allé sur YouPorn section gays… Juste à titre d’étude technique bien sûr. Et bon, à l’image ça ne m’a pas l’air trop compliqué d’organiser l’histoire. Mais dans l’action, je doute un peu. Et, maintenant qu’on se connaît bien, je ne vais pas faire semblant d’être super confiant.
Et il y a les à-côtés. Comment se comportent deux mecs ensemble ? En public ? On se tient la main, on s’embrasse ? Je suppose que ce point ne diffère pas vraiment d’un couple hétéro, tout se fait selon les envies. Mais en l’occurrence, le sujet d’étude ici présent à mes côtés, c’est quoi son truc à lui ? J’en sais foutrement rien. Et ça m’angoisse.
Il me reste une interrogation. La plus importante. Est-il open pour moi, lui ? Parce que c’est bien gentil de faire des plans sur la comète, d’envisager des galipettes en matant des pornos, et de planifier des baisers fougueux au milieu d’une fête foraine bondée de monde, mais si je suis tout seul dans l’histoire, ça risque de ne pas donner le même rendu… Et ce point me terrifie. Parce que nouveau pour moi. Je ne vends pas juste mon image de rock star, là. J’essaye de me faire aimer moi. Pas le Jared des Dolls, mais le Nicolas d’Aix-en-Provence. Le pauvre petit Français plongé dans un tourbillon de musique américaine. La sentence peut me tuer, parce que, même si je fais le malin, si je le titille avec un air de ne pas en avoir grand-chose à foutre, je suis terrorisé au fond de mon âme, de me sentir rejeté. Et pas juste me « sentir ». « D’être » rejeté. Parce que dans cette éventualité, non seulement je serais triste à mourir de ne pas avoir réussi à toucher ce mec qui m’obsède de plus en plus, mais aussi je serais définitivement à classer dans la case pauvre mec. Oui, pour le coup, je pense accepter ce concept de case. Juste pour l’occasion. Enfin voilà. En fait, ce voyage me fait peur vis-à-vis de Corey, et je pense que je vais calmer le jeu avec lui, parce que je ne veux pas me prendre de veste. Je veux juste m’éclater en jouant, donner un concert mémorable pour les enfants du foyer, et au moins, prendre un pied artistique terrible en profitant de cette chance qui m’est donnée de le suivre dans son monde musical ensorcelant. Rien que pour ça, je signe tous les jours. Le forcer, le contraindre ou le harceler avec mes envies purement sexuelles ne serait peut-être pas si judicieux que ça. D’autant plus que rien que le fait d’être avec lui me suffit. Ici, par exemple, dans ce fauteuil, je me sens apaisé. C’est déjà parfait. Déjà beaucoup plus que Nicolas Vauchel aurait pu espérer au début de sa vie.
Mon nom. Nicolas Vauchel. Le seul truc que m’ait donné ma mère. Mon nom. Et un corps, et des poumons pour respirer, un cœur pour souffrir de son absence, des yeux pour pleurer, et des raisons de le faire. C’est à peu près tout. Elle ne s’est vraiment pas trop foulée quand on y réfléchit. Passons. Cela fait bien longtemps que cette femme n’a plus le droit au chapitre en ce qui me concerne. Je ne parle pas de mon père, parce que, si ça se trouve, qui qu’il soit, il n’a peut-être même pas conscience de mon existence. Je me dis souvent que peut-être il aime les Dolls et que, sans le savoir, il écoute son fils chanter en allant au boulot le matin ou en prenant sa douche. Allez, Nicolas, oublie tout ça… Je rentre en France, alors certaines choses remontent. Un peu amères. Mais elles repartent à chaque fois.
Je referme donc cette parenthèse hautement psychanalytique pour revenir sur du concret. Donc, le plan que j’ai élaboré avec Julia est le suivant. Je dors chez elle cette semaine, dans la chambre de Mélanie, qui elle, est à Paris. Corey, lui, demeurera à l’hôtel, j’ai pensé qu’il serait plus à son aise au calme dans un petit hôtel au centre de la ville plutôt qu’au milieu d’une baraque ravagée dès sept heures du mat par des cris d’enfants, des courses dans les couloirs et des ateliers peintures improvisés dans le salon à l’heure de l’apéro… Paul, de son côté, nous a réservé son studio pour la semaine et viendra répéter avec nous certains soirs, après son boulot de cadre dans je ne sais quelle boîte de trucs financiers. Ensuite, vendredi prochain, concert, puis samedi soir, avion pour Rome où nous retrouvons le groupe et commencerons la tournée européenne.
Mentalement épuisé, je m’adosse à mon fauteuil en pestant contre Chica qui m’a subtilisé ces maudits écouteurs. Corey, lui, ne bouge pas, les yeux dans le vague, tournés vers le hublot, l’air serein. J’étudie une nouvelle fois son profil, ses cheveux, ses yeux, le contour de ses lèvres, je me perds dans cette contemplation… Il s’en rend compte au bout d’un moment, retire l’un de ses écouteurs pour me demander, d’un air détendu et presque sympa :
– Y a un truc qui ne va pas ?
Je me mords la joue nerveusement. Oui, parce que savoir que j’ai huit heures de vol à supporter sans musique, ça me pose un réel problème. D’habitude, j’ai mes petites manies, j’écoute Mötley sur le chemin vers mon adolescence oubliée. C’est un rite. Donc oui, il y a bien un truc qui ne va pas.
– Chica m’a volé mes écouteurs. La morue !
Il retient un rire puis redevient sérieux. Il soupire et me tend l’un des siens.
– Vas-y, on partage.
Trop bien ! Je suis content ! Un vrai gosse. Je me rue sur le cadeau miraculeux, comme s’il s’agissait d’une Rolex ou des clés d’une Ferrari… Tout aussi précieux, surtout quand c’est donné par Monsieur Corey ! Il s’amuse de ma joie. Mon Dieu, Monsieur se déride ! Comme quoi tout arrive ! Je place l’écouteur dans mon oreille.
– T’as quoi comme musique ? T’as pas Girls, Girls, Girls ?
– Alors, que les choses soient bien claires. J’écoute ce que je veux, et je partage. Mais tu ne me colles pas ta playlist d’office. Je n’ai pas envie d’écouter Mötley, je suis en recherche de morceaux acoustiques pour ton concert.
– Ah ! OK.
Je boude en m’installant plus confortablement dans mon siège pendant qu’il lève les yeux au ciel et lance la musique. With arms wide open, de
Creed9 en unplugged. Magique… Et mortellement intéressant à chanter. J’adhère. Quant aux paroles, j’aurais presque envie de les chanter maintenant, dans cet avion, tellement elles sont romantiques et adoucissent ce moment de partage entre lui et moi…
« With arms wide open (Avec les bras grands ouverts)
Under the sunlight (Sous le soleil)
Welcome to this place (Bienvenue en ce lieu)
I'll show you everything (Je vais tout te montrer)
With arms wide open (Avec les bras ouverts) »
Oh, oui, Corey, je veux t’accueillir chez moi. Dans ma ville, dans ma vie, dans mon cœur. Et je veux tout te montrer. Pour que, enfin, tu m’ouvres peut-être un peu les bras, toi aussi.
Le morceau suivant est Girls, Girls, Girls. J’ai envie de l’embrasser ! Je lui assène un petit coup de coude dans le bras pour le remercier, et il m’envoie un clin d’œil amusé. Désarmant ! Bordel de merde.
Je me réveille, plusieurs heures plus tard, la tête sur son épaule, la playlist jouant toujours entre nous. Une couverture nous recouvre tous les deux. Je ressens sa chaleur dans notre petit cocon. Et mon cœur se serre de cette attention qu’il a eue, pour me protéger moi aussi de l’air conditionné de l’appareil, dangereux pour les cordes vocales. Je suis tourné vers lui, recroquevillé même, contre lui, mon bras repose sur son torse, et le sien tombe négligemment sur mes cuisses. Sa tête est tournée vers le hublot. Nous sommes perdus dans les nuages, et je ne suis pas loin du paradis.
***
Le voyage passe vite, nous avons dormi pendant pratiquement tout le trajet. Mais ça reste une petite nuit. Le jet-lag me fait toujours bizarre, et ce matin ne fait pas exception. Nous sommes partis vers dix-huit heures des États-Unis, et après huit heures de vol, nous débarquons à neuf heures à l’aéroport Charles de Gaulle. Mon compagnon de route n’est pas en meilleure forme que moi. Il avance au radar dans l’allée de l’appareil en attendant que la foule devant les portes sorte au compte-gouttes. Il est… adorablement bougon. Derrière moi, la tête appuyée contre mon épaule, il marmonne :
– Je veux dormir… Vite le train. Dans combien de temps ?
Je regarde ma montre.
– Nous avons trois heures pour rejoindre la gare de Lyon. Dès que nous y sommes, je t’offre ton premier petit déjeuner français. Nous aurons le temps, je pense. Tu vas voir, les viennoiseries ici c’est autre chose que les trucs en plastique que vous appelez croissants.
Il baille.
– Je pourrai dormir sur la table ?
– OK, si tu baves pas.
– Je ne bave jamais.
– Ouais, autant que moi je ne tripote jamais, c’est ça ?
– Bon, alors je ne vais pas dormir.
– C’est ça. De toute manière, si tu veux t’adapter vite, il faut prendre le rythme et te coucher ce soir, et pas avant, comme tout bon Français que tu seras pendant au moins une semaine.
Il soupire alors que j’avance sans le prévenir et que, comme il est appuyé contre moi, il manque de se vautrer au milieu de l’allée.
– Putain, préviens !
Je glousse comme un con. Nous sommes stoppés à nouveau, et il reprend sa position contre mon dos. Je me prends à prier pour que cette queue n’en finisse jamais de sortir de cet avion.
– Mon Dieu, j’arrive pas à croire que tu aies réussi à me traîner jusqu’à Paris ! Hier matin, je planifiais de retourner à San Diego, et j’étais plutôt content quand même. Et me voilà, même pas quarante-huit heures après, dans un avion à attendre je ne sais quoi ! Fais chier !
– Arrête, je sais que t’es content !
– Mouais.
Je me retourne vers lui. Il recule pour reporter son poids sur ses jambes, comme pris en flagrant délit… Ses yeux sont presque blancs, magnifiques. J’ai envie de le prendre dans mes bras, il a l’air tellement fatigué. Il y a un truc qui ne tourne décidément pas rond chez moi. Je lui souris.
– T’inquiète pas, bébé, tu vas adorer la France… Je vais bien m’occuper de toi !
Il grimace.
– Eh bien, on n’est pas dans la merde !
Je m’esclaffe alors que la file devant moi se décide à avancer. Il me fait un geste du menton pour me dire de bouger. Nous sortons de cette boîte de conserve pour retrouver l’air libre, et LA FRANCE ! Presque un an que je n’étais pas rentré chez moi. Je suis naze, mais trop content. J’attrape le sac de Corey et le pose sur mon épaule.
– Allez, on prend le RER puis petit déj.
Il me suit en m’observant, les yeux plissés, soucieux.
– Y a un truc qui va pas ?
Il hoche la tête.
– Je me demandais. Pourquoi tu fais des trucs comme ça ?
– Des trucs comment ?
– Tu me tripotes…
– J’ai arrêté !
– Non, dans l’avion tu m’as encore tripoté !
– Je dormais !
– Chassez le naturel il revient au galop !
– T’es vraiment un con, et je te signale que tu me touchais la cuisse aussi.
– Comment peux-tu le savoir, puisque apparemment tu dormais ?
– J’ai un sixième sens pour ça, bébé !
Il éclate de rire en secouant la tête, absolument pas convaincu par mon explication. C’est tout… Pas de « connard », ou de vanne, aucune joute verbale acide, rien. Et en le regardant, comme ça, je me souviens du Corey que j’avais vu avec ce mec, au petit déjeuner un matin. Les traits détendus, l’air serein. C’est ce Corey-là que j’ai en face de moi. Je suis soulagé qu’il laisse tomber un peu les armes. Ce qu’il y a de mieux dans la guerre, ce sont les trêves, non ?
Il reprend.
– Bon, bref, donc, tu me touches. Après, tu me portes, carrément. Et maintenant, tu portes mon bagage. Non pas que je m’en plaigne, mais quand même, j’ai l’air si frêle que ça ? Je veux dire, mon taf c’est quand même de porter des choses relativement lourdes, je sais que je suis gay, mais je ne pensais pas avoir cette image de petite chose fragile… Dois-je m’inquiéter pour ma virilité ?
J’éclate de rire et arrête de marcher. Je n’ai rien à répondre à ça. Je le fais… juste parce que j’ai envie de le faire, c’est tout. Je ne sais pas, c’est un réflexe. Depuis le début c’est comme ça, il a raison.
– Bon, Corey, il va quand même falloir que quelqu’un finisse par te le dire, tu es une petite chose. Toute petite.
– Hein ? Mais non, je mesure un mètre soixante-dix-sept et…
– C’est bien ce que je dis !
– N’importe quoi ! Trouve-moi une table, bras de fer, je t’explose, chéri !
– Arrête, tu te fais du mal, bébé ! Je vais être obligé de te laisser gagner…
– File-moi mon sac, trou du cul.
J’adore tellement le faire chier. D’autant plus qu’il est tout sauf frêle. Au contraire, il n’est peut-être pas très grand à mes yeux, mais il est musclé et baraqué, absolument pas une petite chose. Je me demande même pourquoi j’ai ce réflexe de le materner, parce que ce n’est vraiment pas ce que son physique inspire. Il dégage une virilité évidente au premier coup d’œil.
Il tire sur son sac d’un air faussement agacé alors que nous sortons de la zone réservée aux arrivées. Je passe mon bras sur ses épaules d’un air supérieur.
– Allez, allez, calme-toi le schtroumpf, c’est pas grave, t’es mignon comme ça. Tu sais, c’est bien aussi d’être mignon…
– Connard !
J’éclate de rire, mais je suis interrompu par une voix féminine qui m’appelle, à quelques mètres derrière nous. Une voix bien connue.
– Nicolas !
Je fais un quart de tour sur moi-même, Mélanie se jette sur moi, je la rattrape d’un bras alors qu’elle passe ses mains autour de mon cou. Et elle me roule une pelle magistrale. J’ai loupé un truc, là ? Corey, que je tenais par les épaules de mon autre bras, glisse de mon étreinte pour s’éloigner. Ce qui me rappelle durement la réalité. C’est la merde !
Je repose Mélanie et lui lance un regard surpris.
– Mélanie, qu’est-ce que tu fais là ?
Je n’ai répondu à aucun de ses coups de fil depuis dix jours, je ne sais pas quoi penser d’elle. Je jette un œil dans la direction de Corey qui s’éloigne vers les portes extérieures en sortant un paquet de clopes de sa poche. Il enfonce un bonnet sur sa tête et se déplace d’un air nonchalant. Même de dos, il me fait de l’effet. En tout cas, il fume sa clope, ce qui me laisse un peu de temps pour m’entretenir avec Mélanie. Elle m’adresse un regard enamouré. Elle aussi me fait craquer. Nom de Dieu, je suis vraiment dans la merde ! Mais je me rappelle que Mélanie est « en couple » avec un autre mec, donc mon regard part quelques secondes rechercher Corey, à présent sur le trottoir, toujours le dos tourné à nous. Mélanie récupère mon attention.
– Maman m’a donné l’heure de ton vol, alors comme tu ne voulais pas me répondre, j’ai décidé de venir te voir. Il faut que je te parle, Nic.
– Écoute, Mélanie, je ne suis pas seul, j’ai voyagé toute la nuit, et nous avons un train à prendre. Et si je n’ai pas répondu, c’est peut-être que je n’étais pas prêt à te parler, justement.
– Mais Nic, il y a une chose que tu dois savoir. J’ai plaqué Mathieu.
– C’est qui, Mathieu ?
Bon, je ne suis pas devin, mais je devine aisément qui est le fameux « Mathieu ».
– Arrête de faire ton abruti, Nicolas. Mathieu, c’est… Oh, et puis merde, Mathieu n’est personne. Je voulais que tu le saches, c’est toi qui as raison. C’était stupide. Je voulais simplement te dire que je ne le vois plus. Si cela te fait du mal, alors je ne le fais pas. Et je suis d’accord.
– D’accord sur quoi ?
– Sur le fait qu’on devienne exclusifs jusqu’à la fin de mon année.
Quoi ? Mais non… Putain, non, non, non… Je baisse les yeux sur mes pompes.
– Écoute, Mélanie… Je ne sais pas. Tu me prends au dépourvu, et je voulais justement profiter de ces vacances pour faire le point. Je suis un peu paumé, là.
Elle paraît surprise, un peu décontenancée.
– Ah ! Bon… Je croyais que ça te ferait plaisir…
Elle tourne la tête à gauche et à droite en cherchant quelque chose.
– Il est parti où ton ami ? On l’a perdu ?
Mon ami, comme tu dis, nous attend là-bas, il en est à sa seconde clope, et il joue à essayer la collection de bonnets qu’il semble avoir dans son sac, ça fait au moins deux fois qu’il en change en nous attendant. Non, ne t’inquiète pas, il est loin d’être perdu, je ne le lâche quasiment jamais des yeux depuis plusieurs jours. Et c’est bien ça le problème.
Elle passe son bras autour de ma taille.
– Oh, regarde, il est dehors. Dis-moi, il est super canon, j’aurais dû venir avec Lynda, on les aurait branchés tous les deux…
J’éclate de rire, et quelque part de soulagement, parce que, une chose est sûre, je n’aurais pas à être jaloux de Lynda.
– Non, ma belle, je pense que ce n’est pas son style…
– Comment tu peux dire ça ? Tu n’as jamais vu Lynda.
– Effectivement, mais déjà rien que son prénom est une indication suffisante.
– Comment ça ?
– Il n’est pas vraiment fan des minous…
– Ah ? Oh ! Alors tu vas lui présenter Paul ! Si ça se trouve ça va coller entre eux ! Paul est fan de musique, ton pote est musicien, et méga beau mec ! Imagine ! Ça serait top !
Euh, non, ça ne serait pas top du tout ! Et le danger « Paul » me rejaillit à la tronche. Oui, Paul est gay, et c’est pour ça que je ne l’ai jamais considéré comme un danger éventuel lors de nos sorties entre potes, puisque pas intéressé par mes cibles. Du coup, je n’ai pas vraiment réfléchi au problème Corey-Paul non plus. Mais effectivement, il pourrait y avoir un problème. Parce que Paul est beau mec aussi, et Corey n’est pas un moine d’après ce que j’ai vu…
Mélanie m’entraîne vers la sortie pour aller rejoindre Corey.
– Tu sais ma puce, ce n’est pas parce que Corey est gay et Paul aussi, qu’ils doivent forcément baiser ! Je ne supporte pas cette manière de voir les choses, c’est comme si on voyait deux hétéros, et qu’on disait : « Ah, ben ils sont hétéros, on a qu’à les mettre ensemble. » C’est super réducteur je trouve, et à la limite du manque de respect. Ce ne sont pas des êtres à part et…
Elle me frappe le ventre.
– Eh, Nic, arrête un peu ton plaidoyer, tu veux ? Tu sais très bien que je ne vois pas les choses comme tu les insinues, puisque juste avant je t’ai dit qu’on le présenterait à Lynda… Je dis juste que ça pourrait être une occasion, c’est tout. Rien de plus. T’es de mauvais poil, toi ! Comme d’hab, remarque, quand tu sors d’un avion.
– Ouais, ça doit être ça !
Et bien plus, ma belle, si tu savais !
***
La rencontre Mélanie-Corey a été expéditive. Il a été très sympathique, un peu trop pour être honnête, même. Mais nous avions un train urgent. Certes, nous avions trois heures de marge, mais on n’est jamais trop prudents, pas vrai ? J’ai torché ça en deux temps, trois mouvements, du style « Mélanie, c’est Corey, Corey c’est Mélanie, bon ben c’est pas tout ça, mais on a un train à prendre. Mélanie, je te rappelle, merci d’être passée, bise, salut ». J’admets, j’ai un peu paniqué. Entre celle que j’aime et celui que je recherche, j’avoue, je me suis senti dégueulasse, des deux côtés, et super gêné. Je ne pense pas avoir parlé à Corey de Mélanie, sauf cette fameuse fois où j’ai pété un câble suite à laquelle nous avions joué ensemble une journée entière. Mais je n’ai rien expliqué, ni précisé. Parce que déjà, je ne voyais pas l’intérêt de le faire, Corey étant un connard à la base, et parce qu’ensuite… je ne voyais pas l’intérêt de le faire. Voilà. Et Mélanie sait par Julia que je suis accompagné par un musicien, c’est tout. Et moi, j’étais au milieu, donc évidemment, que dire ? Rien. Juste mettre fin à la torture.
Donc nous voilà, cinq heures après cette rencontre improbable, dans le TGV qui nous emporte à Lyon, l’un à côté de l’autre, silencieux, distants, et plus du tout dans l’ambiance de l’atterrissage. En réalité, il n’y a plus d’ambiance du tout. Corey a refusé le petit déjeuner que je lui avais proposé, il est allé s’asseoir sur un banc devant la gare, écouteurs sur les oreilles et clopes au bec. Et maintenant, il est dans la même position, mais dans le train et sans les clopes, il les a remplacées par une sucette dont il mâchouille nerveusement le bâton depuis une bonne demi-heure. Au bout d’un moment, je n’en peux plus de ce silence. Je n’ai rien fait de mal en définitive, enfin, je lui aurais expliqué mon accord avec Mélanie, et même plus s’il s’était montré ouvert à ce que je lui montrais. Mais ça n’a pas été le cas. Enfin je ne crois pas. Si ? Il avait sa main sur mes cuisses dans l’avion. Et la tête sur mon épaule dans l’allée. Si. Il m’a montré des choses. Il faut que je lui parle.
Je tire sur son maudit bâton de sucette et lui arrache de la bouche. Il retire un écouteur et me toise méchamment.
– Pourquoi t’as fait ça ?
– T’as fini de faire la gueule ?
– Je ne vois pas de quoi tu parles.
Il s’adosse à nouveau à son siège et replace son écouteur, sans m’adresser un regard supplémentaire. Je tire donc sur son écouteur.
– Putain, Jared, t’es lourd, oublie-moi deux minutes. Enfin plutôt, plusieurs heures.
– Mélanie et moi c’est spécial.
Il reste figé, son regard au fond du mien. J’ai son attention.
– Nous sommes un couple très libre et…
Il lève les yeux au ciel, récupère son écouteur dans ma main.
– Super, tu as une vie magnifique. Mais grande nouvelle, je ne vois absolument pas en quoi ça me concerne. Maintenant, lâche-moi.
– Bien sûr que si ça te concerne. On va peut-être arrêter cinq minutes de faire semblant, là, non ?
Il ricane.
– Tu es chanteur dans un groupe de rock. Faire semblant c’est toute ta vie. Après, si tu as des crises de conscience par rapport à ça, c’est ton problème. Et je te confirme que non, je ne me sens pas concerné par tes petites histoires. Trouve quelqu’un d’autre pour te confier, je ne suis pas ton pote, et les confidences, franchement, ça me fait chier.
Sur ce, il réinstalle son écouteur, se tourne clairement vers la fenêtre à sa gauche et ferme ainsi la porte à toute éventuelle communication. Putain ! Fait chier !
8 The Dirt, éditions Camion Blanc, livre passionnant fortement conseillé par moi-même, même pour les non-adorateurs du groupe !
9 With Arms Wide Open, Creed, crédits : Mark Tremonti / Scott Stapp
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