MM Play With Fire

Marie HJ · Chapitre 20 sur 58

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MM Play With Fire

Chapitre 18

 

 

Jared

La musique adoucit les mœurs. Cela n’a jamais été aussi vrai pour le cas Corey. Cette semaine de répétition a oscillé entre deux ambiances. La complicité poussée à l’extrême des moments de grâce musicaux, et la froideur et la distance de Corey le reste du temps. Comment deux êtres humains peuvent-ils entretenir une passion aussi forte, s’unir si étroitement jusqu’au point de ne faire qu’un pendant plusieurs heures par jour, et ne plus s’adresser la parole une fois les amplis éteints ? L’enfer s’impose quand le paradis disparaît, il n’y a pas de demi-mesure. Et moi, je subis l’ascenseur émotionnel comme un pantin.

À l’abri dans le petit studio de Paul, dans notre bulle, nous répétons, je chante, il joue, nous nous accordons sur les morceaux, il illumine de sa passion chacune de mes minutes, il resplendit, comme un dieu au milieu de ses cieux, il domine mon esprit, mon cœur et mon âme juste avec ses notes. Concentré, penché sur ses cordes, il ne me voit même pas l’admirer comme s’il était irréel, alors que je le supplie intérieurement de me donner plus que sa musique. J’ai envie de me fondre en lui à chaque morceau, de lui voler encore plus de moments d’infini, envie de le rendre réel au bout de mes doigts, envie de l’attraper enfin vraiment pour l’obliger à maintenir la félicité des répétitions même après avoir éteint le micro.

Mais cela ne se passe jamais comme ça. Dès qu’il repose la guitare, l’Éden s’efface et le purgatoire prend sa place. Me replongeant dans une solitude désespérante, froide et sans saveur. En deux mots, je tombe en dépression profonde dès que la répétition est terminée.

Je me demande ce que ce mec m’a fait… Je suis sa groupie. Si ce n’était pas ridicule, je crois que j’irais acheter des vieux posters de son époque chez les Pussy et que j’en recouvrirais les murs de ma chambre, et je me branlerais devant. Ouaip ! J’en suis là. Pour un mec qui se demandait s’il serait opérationnel dans l’éventualité d’un rapprochement avec Corey, je peux donner une réponse très claire à présent… Oui. Oui, oui et encore oui. Dur comme du bois, une trique grande comme la tour Eiffel, la tour de Pise, l’Empire State Building, Air Force One, un missile à tête chercheuse… Lorsque je rentre chez Julia, je ferme les yeux et me touche en pensant à lui, tous les soirs, parce que j’ai besoin d’évacuer ma frustration. Toute la journée notre duo me fait bander. Toute la journée je retiens mes ardeurs pour ne pas le toucher. Toute la journée son parfum m’entête et ses yeux me crucifient au panthéon du désir comme si je ne contrôlais plus rien. Alors oui, je dois me soulager constamment. Le soir, mais aujourd’hui, en plus, j’ai succombé au besoin dans les chiottes du studio au beau milieu de la matinée. Affligeant. Douloureux.

Non, mais franchement, si je tenais l’abruti qui m’a foutu une connexion pareille dans les pattes, je le torturerais jusqu’à la mort pour me venger, mais avant ça, je le vénérerais en lui embrassant les pieds, prosterné, à genou, reconnaissant à jamais. Parce que cet état d’adoration pour Corey est douloureux, mais en même temps, il est merveilleux. Lorsque nous sommes connectés, le temps s’arrête, il n’y a plus que nous, et je me sens immortel. Le seul et unique problème c’est que ce n’est qu’éphémère, et les jours passent vite alors que j’essaye de les retenir, encore un peu, à chaque minute écoulée. Je veux atteindre Corey Kingstone. Pas juste en musique. Mais dans toute occasion. Je ferais n’importe quoi. Mais il ne me pose pas de question, ne s’intéresse pas à moi en dehors de la musique. Que puis-je faire ? La seule solution que j’ai trouvée, pour survivre à tout ça, c’est de faire traîner les répétitions. Nous travaillons de huit heures à minuit depuis le premier jour où je l’ai emmené chez Julia. Le matin, nous travaillons les morceaux des Dolls, et l’après-midi nous peaufinons les reprises pour le concert de vendredi.

C’est d’ailleurs ce que nous faisons ce jeudi en une fin de matinée qui s’annonce plus qu’intéressante, encore une fois. Je suis en train de scanner la carte d’identité de Corey pour Julia, qui en a besoin pour une histoire d’assurance pendant le concert, en me dépêchant parce que nous avons décidé de jouer un morceau où je l’accompagnerai en chant, mais aussi à la guitare. Or, même si je me défends pas mal sur cet instrument, je suis loin d’exceller, et surtout, cela fait une éternité que je n’ai pas pratiqué. Donc, cet après-midi est consacré à ma « rééducation guitaresque » si je puis inventer une expression à consacrer. Et donc, cela suppose, enfin j’espère, quelques contacts physiques avec mon dieu du manche. Inutile de préciser que je suis impatient !

Paul débarque à ce moment. Et change tous mes plans. Oui parce que, si je n’avais pas pensé, au début, au péril Paul, aujourd’hui, je réalise mon erreur. Il y a une certaine connexion entre les deux depuis le début. Enfin, connexion, j’ai de ces mots… disons que depuis que je les ai présentés, Paul fait le paon, la queue en éventail, et Corey semble vaguement intéressé. Forcément, ça m’agace. D’autant plus que Paul joue avec nous au concert, enfin, sur trois morceaux uniquement, il prend les congas pour nous accompagner. Et donc, il vient jouer avec nous dans le studio. Enfin, jouer. Je dirais plutôt polluer l’ambiance. J’adore Paul, mais là je le déteste. Tous les soirs, il propose à Corey de lui faire visiter Aix le lendemain. Et l’autre, con comme un manche, ne dit pas non. C’est moi qui suis obligé de remettre les pendules à l’heure. Nous sommes là pour bosser, merde ! Pas pour jouer les touristes… Donc, non, pas de visite d’Aix. Musique, répète et notre bulle à nous, rien qu’à nous et rien d’autre. Paul, dégage !

Comme le hasard fait bien les choses, j’ai la chance que cette semaine soit particulièrement compliquée pour mon ami d’enfance au niveau de son autre boulot. Il est submergé de dossiers et ne peut nous rejoindre qu’une heure ou deux le midi et parfois un peu le soir. Je lui ai dit au bout du second jour qu’il n’avait plus besoin de venir, qu’il maîtrisait largement les morceaux, mais non, il revient. Dans le genre pot de colle…

Corey, quant à lui, se conforte dans le rôle du spectateur, attendant tranquillement la fin de nos disputes puériles. Je le soupçonne même de s’éclater devant mes réactions limites incontrôlées lorsque Paul est dans les parages. Mais à aucun moment il ne bronche. Il gratouille son manche, perdu dans ses pensées, et attend que les orages passent. Je ne l’ai jamais vu aussi passif. Aussi étrangement calme. Mais il tient le rôle. Et heureusement parce que vu la manière dont il m’ignore en dehors du studio, s’il lui prenait l’envie d’imposer son avis, je pense que son choix serait loin de me plaire.

C’est donc encore une fois que Paul se pointe pour répéter. Il me salue et se dirige vers Corey, comme d’habitude, et discute avec lui, de tout et de rien, surtout de rien d’ailleurs, et j’ai envie de lui hurler : « si t’as que ça à dire, ferme ta gueule. » Mais non. C’est mon ami, et il n’a pas la moindre idée de ce qui se passe dans ma tête. Et même si c’était le cas, je n’aurais pas non plus mon mot à dire, parce que Corey est loin de m’appartenir. Dans mes rêves, oui, il est cent pour cent à moi. Mais en réalité, il serait plutôt cent pour cent pas à moi. Donc, je n’ai définitivement rien à dire.

Je les retrouve dans le local de répétes, examinant machinalement la carte d’identité de Corey, remarquant un truc très intéressant, au passage, et j’entends mon ami proposer à Corey :

– Après le concert, je te fais faire la tournée des grands-ducs. C’est impensable que Nic ne t’ait pas sorti une seule fois depuis le début de votre séjour.

Après le concert ? Donc impossible de prétexter quoi que ce soit pour empêcher ça. Par contre…

– Ah, oui mon ami, très bonne idée. J’en suis ! Ça fait une éternité que je n’ai pas traîné mes guêtres dans cette bonne vieille ville !

Paul me jette un coup d’œil assassin, je n’ose même pas imaginer celui de Corey que je sens sur moi. Pas grave. Au point où j’en suis…

– Tu ne préfères pas passer la soirée avec Mélanie ? rétorque mon ami.

Je le fusille du regard.

– Pourquoi tu me parles de Mélanie ?

– Elle m’a appelé hier pour me dire qu’elle séchait pour venir au concert.

– Pourquoi elle ne me l’a pas dit à moi ?

– Je pense qu’elle voulait te faire la surprise…

Et merde. Je hausse les épaules.

– Eh bien nous serons quatre alors, je ne vois pas qui ça dérange.

Paul pince les lèvres. Je crois qu’il voit très clairement en moi. Il est loin d’être abruti. C’est mon pote quand même. Il y a bien des raisons à ça. Par contre, en tant que rival, je dois dire qu’il est coriace. Nous nous lançons un regard assez clair : c’est la guerre. Une guerre pacifique, qui n’entache pas nos relations, mais une guerre quand même. Tout ça pour un mec. Tout ça pour Corey. Pathétique n’est-ce pas ? Je suis prêt à me battre contre mon ami pour lui, mais je serais même prêt à me battre contre la terre entière aussi. Corey a vraisemblablement gommé les limites de ma folie. Ça part dans tous les sens.

Il se racle la gorge. Oui, c’est vrai que c’est très impoli de parler français alors que Corey ne le comprend pas. Je change de sujet. Pour moi, c’est acté, je serai de la partie demain soir. Je redonne la carte d’identité à Corey qui la range dans sa poche sans un regard ni aucun mot. Comme d’hab. Mais moi, j’ai une question pour lui.

– Pourquoi tu n’as pas dit ?

Il hausse les épaules.

– Ça intéresse qui ?

Puis il me tend une guitare pour que l’on commence la remise à niveau de mes faibles compétences. Voilà, fin de la parenthèse « hors paradis ». C’était un petit exemple des relations que nous entretenons depuis notre arrivée en France.

***

Paul est parti depuis une bonne heure maintenant, et je bloque sur une série d’accords sur cette satanée gratte. Corey me montre, et me remontre inlassablement, mais je n’y arrive pas. Ça me fatigue, ça me saoule, et ça me frustre. Jusqu’à présent, j’ai toujours chanté au carré, les regards appréciateurs de mon binôme musical me confortant largement dans cette certitude. Je sais qu’il aime notre duo autant que moi parce qu’il me le dit avec ses yeux. Notre alchimie ne va pas que dans un sens, c’est tellement visible que j’arrive à ne pas en douter. Mais là, je suis sur un autre thème que le chant, et mes limites se font sentir. Et je m’énerve un peu au-delà de la raison, parce que mon côté « nul à chier » revient en force. Et je ne veux pas qu’il me voie comme un nul. Je veux briller à ses yeux, autant qu’il brille aux miens. Donc je suis à la limite de péter une bonne dizaine de câbles devant cet enchaînement d’accords qui me sort par les yeux, à force de le massacrer.

Au bout d’un moment, et après avoir une nouvelle fois échoué lamentablement, je balance la guitare.

– Tu sais quoi, ça me saoule. J’en ai marre de répéter, ce studio me sort par les yeux ! Viens, on se tire !

Il reste assis.

– Non, tu n’es pas au point. Et demain, nous devons revoir les enchaînements globaux, on n’aura pas le temps de revoir ce morceau.

– Eh bien je prends la gratte, et je répéterai plus tard ! Mais là, j’ai besoin de changer d’air. Alors tu restes là si tu veux, moi je me casse !

J’attrape mon blouson et ma gratte, et je sors du local. En priant pour qu’il me suive, bien entendu. Pour une fois, il n’est pas revêche. Il arrive derrière moi, le blouson sur le dos. Je retiens ma joie.

Une fois dans la voiture, je prends machinalement la direction de Marseille. J’ai toujours les paroles de Paul en tête. Je ne lui ai rien montré de la Provence. Et je refuse que quelqu’un d’autre le fasse. C’est mon rôle. Enfin, je considère que c’est le cas. Je ne sais pas draguer un mec, mais au moins je peux essayer de lui faire découvrir un peu mon monde. Après tout, mon égoïsme l’a tenu enfermé pendant presque une semaine entre quatre murs. Comment puis-je ouvrir notre horizon avec un tel comportement ? Bats-toi pour tes rêves… C’est une phrase que je devrais clouer une bonne fois pour toutes dans mon cerveau, parce que, même si je l’ai appliqué un million de fois dans ma vie, il semblerait que ces derniers temps j’en aie un peu oublié le concept.

C’est pour cela que nous nous retrouvons sur le vieux port, dans un bar à tapas. Corey plisse les yeux devant le menu, puis le pose devant lui d’un air découragé. J’éclate de rire et appelle un serveur.

– Deux pintes, et l’assortiment tapas…

Le serveur prend ma commande et disparaît.

– Tu vas essayer de me faire manger quoi ? Je dois avoir peur ?

J’ouvre le menu une nouvelle fois, parce que je n’arrive plus à le regarder. Lui et moi, sur cette terrasse chauffée, en tête à tête, sans qu’il n’ait objecté un seul instant pour arriver jusqu’ici, ça me perturbe. Je ne sais pas ce que son calme signifie, il ne m’a pas habitué à ça.

– Ce n’est pas déjà le cas ?

Tant pis, je fonce. Enfin, je fonce en fourbe. Phrase à double sens, les yeux plongés dans un menu qui ne me sert à rien puisque je viens de passer commande. Je le sais, il le sait, la planète entière le sait, mais tant pis. Je ne sais plus comment traduire mon désappointement. Je perds mes moyens face à lui et à ses réactions insaisissables. Et face à ces yeux.

Il laisse passer une minute interminable avant de répondre.

– Possible que si…

Je relève les yeux. Mon cœur a arrêté de battre, dans l’attente de la suite. Aurait-il décidé, enfin, d’aller plus loin que les non-dits ? Le serveur arrive à ce moment pour poser la commande sur la table. Je le remarque à peine. Je suis plongé dans les yeux azur, essayant de comprendre, en espérant que l’interruption du serveur ne le fasse pas repartir dans son mutisme, dans son monde à lui, loin de moi.

Il adresse un signe de tête au serveur en signe de remerciement et boit une gorgée de bière sans me quitter des yeux. Continue, bordel, finis ta phrase… Tu as peur… dis-moi que tout ce qui m’empêche de te toucher, c’est une putain de peur inutile et infondée, dis-moi que ce n’est pas l’indifférence que je redoute tant, mais bien autre chose. Dis-le-moi. Dis-moi…

– Possible que j’aie peur, effectivement.

– Et… c’est… pourquoi ? bégayé-je en reposant le menu maladroitement sur la table, jusqu’à ce qu’il tombe par terre en définitive. Peur de quoi ?

Il se racle la gorge en rompant le contact visuel pour se concentrer sur les bateaux derrière moi.

– Pour demain. Et après.

– Comment ça ?

– Je ne suis pas monté sur scène depuis cinq ans. Et le dernier show s’est relativement mal passé. Alors oui, je crois que j’ai peur.

Je m’effondre sur ma chaise. J’attendais autre chose. Mais putain, il ne peut pas changer de disque ? On s’en fout du boulot. Non ? Il y a plus important en ce qui me concerne… Et à ce moment, je réalise. J’ai un flash. Je suis seul dans le film que je me joue depuis le début de la semaine. Je pensais, au moins, que son mutisme était la preuve d’un malaise, qu’il y avait plus, et c’était plutôt rassurant, quelque part, parce qu’au moins j’étais certain qu’il y avait « quelque chose ». Mais en réalité, il n’y a que moi qui croie à ce quelque chose. Lui ne me fait pas la gueule ou ne me bat pas froid, il est juste indifférent. Réellement. Il ne pense qu’à la musique, et ne voit certainement pas que je brûle pour lui. Que je me consume de toutes parts depuis que je le connais. Tout ce qui l’inquiète, c’est cette putain de prestation musicale. Rien de plus.

Mon univers dégringole. Tout coule autour de moi comme de la peinture sous la pluie. Mes espoirs glissent vers le sol recouvrant bientôt mes illusions de traînées gluantes aux couleurs immondes.

Je tente de reprendre contenance malgré tout.

– Ça va bien se passer. Tu déchires tout. Moi, j’ai confiance.

Il porte sa pinte à ses lèvres.

– Si tu le dis. Je suppose que c’est une valeur sûre.

– Tu peux. Bon, alors, bienvenue en Provence, jeune yankee. Tu as… de l’aïoli, qui va avec les légumes crus, la fameuse tapenade, à étaler sur les toasts…

Je joins le geste à la parole et lui tends un bout de pain que j’ai tartiné de tapenade. Au moins que je serve à quelque chose. Si ce n’est amoureux transi, peut-être que guide touristique attirera plus son attention. Il goûte et semble aimer. Je plonge un morceau de carotte dans l’anchoïade et même opération, il goûte. Par contre, la réaction est différente. Il repose la carotte en grimaçant, se retient de recracher puis se rince le gosier en avalant une bonne gorgée de bière.

– C’est quoi ce truc ?

– Anchoïade.

Nouvelle tête écœurée.

– J’ai horreur des anchois !

– Sans déconner ? Bon, alors attends. Autre chose…

Je choisis l’aïoli. Il semble suspicieux. Inspecte le morceau de carotte que je lui tends puis sonde mon regard, en cherchant à savoir si oui, ou non, je ne lui donne pas à manger un truc immonde.

– Je ne sais pas si je peux te faire confiance…

Je soupire.

– Je sais. Pourtant, je t’assure que tu peux… À un point que tu n’imagines même pas…

Je tends un peu plus mon bras pour qu’il prenne le légume. Qu’il prenne ce que je lui offre. Qu’il m’accorde cette confiance. Il ne bouge pas le petit doigt pour saisir mon offrande. Il préfère tendre le visage vers ma main et croquer, méfiant, dans la carotte. Sans me quitter des yeux. Je vais mourir. Ma main se met à trembler devant ses lèvres. Devant cette bouche qui teste ce que je propose. J’ai l’impression que ma vie se joue à cet instant. J’attends le verdict comme si mon salut en dépendait. Ohé, Nicolas, il s’agit d’aïoli… C’est tout… Tu te détends, et d’urgence, s’il te plaît… Oui, on va essayer de faire ça… Mais j’attends le verdict quand même.

Il pose ses doigts sur ma main flageolante et attrape le reste du légume avec ses dents.

Il recule contre son dossier en avalant.

– Pas mal.

Et il me sourit. Je n’ai pas le temps d’interpréter cet échange qu’une petite minette se plante à mes côtés.

– Euh, pardon, tu es bien Jared ? Des Metal Dolls ? Mes copines là-bas me disent que non, mais moi je suis sûre que si…

Putain, va chier, merde ! Je lui souris malgré tout.

– Possible.

– Je peux avoir un autographe ?

Elle me tend son poignet et un stylo. Je signe rapidement sur sa peau et lui redonne son stylo.

– Un petit selfie, c’est possible aussi ?

Elle a l’air dans tous ses états. Je soupire en reculant ma chaise. Elle s’assied carrément sur mes genoux, le portable déjà en mode rafale. Je ne fais même pas semblant de sourire, cette fille viole mon intimité, sans même demander l’autorisation, et ça me dérange. C’est une première. En plus, elle plante sous mon nez son décolleté d’un air innocent, et pour le coup, je n’ai pas du tout envie de jouer à la rock star en manque, donc ça m’agace. J’attends à peine deux secondes qu’elle prenne sa photo et la relève durement sur ses jambes en la poussant.

– Allez, salut.

– Merci ! T’es trop cool !

– Ouais, c’est ça. Bonne journée.

Ses copines se ramènent. Certaines sont déjà au téléphone en train d’alerter d’autres copines que « Jared est dans le coin ». Je suis vraiment un blaireau. À Aix, je suis tranquille de ce côté-là. Je suis l’enfant du pays, et personne ne m’agresse pour un autographe. Donc je me balade à découvert, comme un mec lambda. Mais là, nous sommes à Marseille. Ce n’est plus la même histoire. Et je n’ai pas pris de précautions. Rien. Pas d’écharpe, ni de bonnet, pas de lunettes de soleil, rien. Je suis à nu. Et la nouvelle fait boule de neige. Je me retourne pour voir déjà six ou sept petites nanas se diriger vers notre table, portable à l’oreille.

J’attrape ma guitare, dépose deux billets sur la table et empoigne le bras de Corey.

– Viens, on se tire.

Il se lève précipitamment et nous nous frayons un chemin entre les groupies. Dans la rue qui nous sépare du port, nous croisons d’autres fans qui se rendent au bar que nous venons de quitter. Du coup elles font demi-tour. Bon, pas le choix. Nous nous mettons à courir pour les semer. Je descends les marches du ponton du port, talonné par Corey qui rit comme un con derrière moi. J’avise une navette qui appareille. J’attrape le bras de Corey et nous fait sauter sur le navire. Le matelot qui était en train de décrocher la passerelle se met à hurler.

– Eh ! Vous n’avez pas le droit, c’est payant, et…

Je tire quatre billets de je ne sais pas combien de ma poche et lui fourre dans les mains.

– C’est payé.

Puis j’emmène Corey dans la cabine pour les touristes afin de nous planquer des fans qui arrivent sur le ponton. Mais le navire a déjà quitté l’embarcadère, nous sommes loin, danger écarté. Je souffle. Corey regarde autour de nous.

– Mais on va où, là ?

J’éclate de rire.

– Aucune idée ! Attends…

J’interpelle le moussaillon.

– Le bateau va où ?

– Les calanques. La visite longue. Trois heures.

Je me retourne vers l’homme qui stresse déjà pour demain pour lui annoncer une méga nouvelle.

– Si je te dis qu’on est partis pour trois heures, tu t’énerves ou pas ?

– Pardon ? Tu te fous de ma gueule ? On n’a même pas réussi à te faire sortir le dernier morceau à la gratte, et il faut après que tu chantes par-dessus, en même temps ! Non, c’est pas possible, fais-leur faire demi-tour.

– Impossible.

– T’as même pas demandé.

– Je sais qu’ils ne le feront pas.

Il semble un brin énervé… Oups… Je brandis la guitare que j’ai pensé à prendre, touché par un moment éphémère de génie.

– On va répéter ici !

– N’importe quoi !

– Regarde il n’y a presque personne, on va pas gêner…

C’est vrai que l’embarcation est quasiment vide. Je sors m’installer sur les bancs à l’air libre, et il me suit. Je commence à jouer et à chanter tout seul. Un morceau que j’adorais avant mon aventure dans le show-biz. Avant tout ça… Un morceau que j’ai envie de lui chanter. Iris, des Goo Goo

Dolls11.

« And I'd give up forever to touch you (Et j’abandonnerais l’éternité pour te

toucher)

'Cause I know that you feel me somehow (parce que je sais que tu me sens)

You're the closest to heaven that I'll ever be (tu es ce que j’ai de plus proche

du paradis)

And I don't want to go home right now (Et je ne veux pas rentrer à la

maison maintenant)

And all I can taste is this moment (Et tout ce que je peux goûter est ce

moment)

And all I can breathe is your life (Et tout ce que je peux respirer c’est ta vie)

And sooner or later it's over (Et tôt ou tard ce sera fini)

I just don't wanna miss you tonight (Je ne veux simplement pas que tu me

manques ce soir) »

Appuyé contre le bastingage, Corey m’écoute, les yeux perdus au loin. Je ne regarde que lui. Il penche la tête vers moi, l’air impénétrable, mais son regard trahit son émotion. Enfin je crois. Et si ce n’est pas le cas, j’abandonne. Je ne peux pas faire plus, bordel, je lui chante la sérénade, comme un malheureux trouvère devant le balcon de sa dulcinée. Il n’y a pas à dire, avec lui, je me mets à genoux. C’est d’ailleurs la dernière étape si on suit le cheminement.

I Just want you to know who I am (Je veux juste que tu saches qui je suis).

Je gratte les derniers accords et attends, en l’observant. Il a repris son observation de l’horizon depuis une petite minute. Les muscles de sa mâchoire bougent sous sa peau, pendant qu’il me laisse attendre. Une réaction ? Un sourire ? Un clin d’œil ? Une main sur l’épaule ? Un petit baiser de rien du tout ?

Il se manifeste enfin en soupirant.

– OK. On répète ici.

Il s’assied à côté de moi et me prend la guitare des mains.

– Je te montre une nouvelle fois. Regarde bien. Et écoute. Je ne comprends pas ce qui te bloque, c’est simple pourtant…

– Il faut croire que je préfère quand c’est compliqué.

Il s’esclaffe.

– Tu dois être ravi, alors, non ? Parce qu’il me semble qu’on est servis, là, dans le genre compliqué !

Oh, mon Dieu ! Une allusion à la vraie vie ! Il a donc une considération pour autre chose que cette putain de musique ? Corey a un cœur indépendant et un cerveau qui analyse certaines choses autour de lui ? Sans déconner ?

– Ouais, mais trop de compliqué tue le compliqué, réponds-je. Simplifier les choses ne ferait pas de mal non plus ! Les prises de tête pour les conneries, ça va cinq minutes et ça ne sert à rien. Ça serait intéressant d’y penser.

Il mordille sa lèvre inférieure en entamant une nouvelle fois le morceau que je dois jouer.

– Faut voir. Essaye déjà avec ce morceau. Ma parole que tu le tiens avant notre retour à Marseille.

Je pose la main sur la sienne, il s’arrête instantanément de jouer, fixant nos deux mains, l’une sur l’autre. Il ne bouge pas. Je resserre mes doigts sur les siens en ignorant les effets que ce simple contact physique provoque chez moi.

– Corey, pourquoi tu ne m’as pas dit que c’était ton anniversaire aujourd’hui ?

Oui, je l’ai vu sur sa carte d’identité tout à l’heure… Mais Paul était là, et j’ai préféré attendre avant d’en parler.

Il retire sa main de la mienne d’un coup sec.

– Qui ça intéresse ?

– Moi. Moi, ça m’intéresse.

– Ah ouais ? Ravi de le savoir. C’est pour ça que tu m’as amené ici ? Pour me faire croire que ça avait un quelconque intérêt ?

– Bien sûr que ça en a… Pourquoi tu…

Il me coupe, énervé.

– Écoute. Toi, tu n’as jamais connu tes parents. Mais Julia t’a offert une famille. Moi, j’en avais, des parents, j’avais un frère aussi. Mon père s’est barré avec une grognasse, et ma mère a soutenu mon frère pendant qu’il faisait… ce qu’il estimait devoir faire à son dégénéré de frangin. Ce qui a conduit à ce que je les raye tous de ma vie. Alors tu vois, un anniversaire, ça ne sert à rien quand ta famille ne te le souhaite pas. Les premières années, je restais le portable à la main, attendant le message de ma mère, pour qu’elle me dise, au moins, qu’elle y avait pensé. Bien sûr, je n’aurais pas répondu. Mais j’aurais eu un signe. Ça ne s’est jamais produit. Ni la première fois, ni la seconde, ni jamais. Donc désolé de te décevoir, mais aujourd’hui n’est pas un jour heureux pour moi. Et si je n’ai pas envie qu’on me le souhaite, je pense que tu pourrais éventuellement penser à respecter mon choix, plutôt que d’aller chercher dans mon dos des informations que je ne souhaite pas forcément te donner.

Il plante la guitare dans mes mains, se lève et part s’installer sur l’avant du bateau. Les mains dans les poches, le bonnet enfoncé jusqu’aux yeux, les fesses sur un banc et les pieds croisés sur le bastingage devant lui. Et il ne bouge plus. Pendant toute la traversée. Je me sens con. Mais comme il a dit, il faut que je respecte sa volonté, il s’est écarté, c’est qu’il en a besoin. Je le laisse donc tranquille, en attendant qu’il revienne. Je reprends le fameux passage qui me pose souci. Encore et encore.

 

11 Iris, Goo Goo Dolls, crédits : John T. Rzeznik.

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