MM Play With Fire

Marie HJ · Chapitre 10 sur 58

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MM Play With Fire

Chapitre 8

 

 

Jared

Le front collé à la vitre du taxi, je regarde de mauvaise grâce le paysage défiler sous mes yeux, mais je ne discerne rien. Corey ne parle pas, et c’est une bonne chose. De toute manière, je ne vois pas ce qu’il y a à dire. C’est ma vie, mes histoires, mes conneries, ça ne le regarde pas, et de manière plus générale, ça ne regarde personne. Je ne comprends même pas pourquoi il est venu me chercher, il n’y a aucune raison logique à ça. Déjà parce que depuis le début il m’ignore, et je dois admettre que c’est lui qui a raison. Sur toute la ligne. Je suis nul et inintéressant. Aucun besoin de s’attarder sur moi. Le mec assez con pour croire que sa nana l’attendrait cinq ans alors que chacun baise presque ouvertement en attendant. Le retour de bâton est brutal, mais nécessaire. Une belle leçon de vie. En attendant, me revoilà seul. Je ne peux pas supporter de savoir que Mélanie entretient une relation sérieuse avec un autre que moi. C’est douloureux. Je croyais être le pilier de sa vie comme elle était le mien. Je me suis planté. Voilà. En définitive, chacun est son propre pilier dans la vie, et ça, je suis loin d’être capable de l’affronter.

Le taxi s’arrête devant la salle de concert, Corey règle la course et sort du véhicule.

– Ramène ton cul.

Je le suis, étonné.

– On joue dans dix heures, on est censés être en repos encore cinq bonnes heures, qu’est-ce qu’on fout là ?

– Ferme là et viens.

– Oh, eh, calme-toi, « bébé ».

Il me dévisage avec surprise, puis fureur.

– Et toi, arrête de jouer ton sale gosse, parce que j’ai furieusement envie de t’en foutre une pour te calmer, « chéri ».

OK, amabilité quand tu nous tiens. Y a pas à dire, ce mec est adorable. Il va falloir qu’il se calme parce que je n’ai rien demandé, ce n’est pas un pote, et ce n’est sûrement pas son truc, là, qu’il a fait avec mon doigt qui va me tenir en respect. Bien que ça fasse un mal de chien, tous les jours je le couche sur le trottoir avec un seul coup de boule s’il me cherche.

Il me précède jusqu’à l’entrée des artistes qu’un videur nous ouvre aussitôt. Il discute quelques secondes avec lui puis je le suis à travers les coulisses jusqu’à la scène qui s’illumine comme par magie à notre arrivée. Il attrape deux tabourets, les pose au milieu de la scène, et se barre. Quelques minutes. Qu’est-ce qu’il branle exactement ? Je reste planté là, sans bouger… Il ne me laisse pas seul longtemps, me rejoint, une guitare sèche à la main, et s’assied sur un tabouret. Puis il attend, la guitare sur les genoux. OK, et donc ?

Devant mon air certainement débile au possible, il soupire et me désigne le second siège du menton.

– Bon, on y va ou quoi ?

– On va où ?

Il lève les yeux au ciel, clairement exaspéré.

– Mon Dieu venez-moi en aide. On joue ! Tu chantes et je gratte. On se tape un bœuf, on se défoule, on se vide la tête…

Je l’observe, interloqué.

– Tous les deux ?

– Non, je comptais demander au tabouret de pousser la chansonnette !

– Sérieusement, tu veux jouer avec moi ?

Nouveau soupir.

– Il semblerait, oui, à moins que ça te fasse chier, auquel cas tu vas évidemment te faire foutre, mais moi, je joue, donc si ça te dit, tu poses ton cul et c’est parti.

Merde ! Je vais chanter avec Corey Kingstone ? Merde merde merde !

– Mais attends, je suis pas prêt, j’ai pas chauffé ma voix, et on joue quoi ? Tu prends quelle tonalité, parce que je suis assez grave et…

– Jared.

– Laisse-moi deux minutes, je suis pas au point, là, il faut que…

– Jared !

– Tu veux que je m’asseye, mais je chante mieux debout et…

– JARED !

– Oui, quoi ?

– Pose ton cul et chante. On n’est pas là pour la performance. On est là pour kiffer la vie. Alors tu fermes ta gueule et tu chantes.

Hein ?

– Sauf ton respect, ça va être compliqué de fermer ma gueule et de chanter en même temps.

Il s’esclaffe. Putain, Corey qui se détend. Et surtout, Corey qui veut jouer avec moi. J’en suis totalement retourné. Je pose mes fesses donc pendant qu’il me demande.

– Ton répertoire est large ou on fait du Dolls uniquement ?

– Tu rigoles, je peux te chanter n’importe quoi !

– Ben voyons !

– Non, je te jure, vas-y, lance les hostilités, je suis…

Il secoue la tête en souriant.

– OK, alors on commence soft. Someone Like You, Adele. Fais-moi rêver, « chéri ».

– C’est comme si c’était fait, « bébé ».

Putain, l’enfoiré. J’ai une tessiture grave et il me fout Adele en pleine poire. Mais défi relevé, je vais le faire pleurer, le Stixx ! C’est parti. Les notes de la guitare sèche s’élèvent sur la scène. Comme d’habitude avec lui, c’est toujours parfait, même mieux que l’original, c’est aérien, mélodieux et ensorcelant. J’entame les paroles d’Adele, et je m’envole. La magie opère. Une bulle se crée autour de nous. Sur ce point lumineux qu’est la scène, au milieu du néant, ce guitariste de génie, la tête penchée en avant sur son instrument, se balançant d’avant en arrière au rythme de ses doigts glissant sur les cordes, à quelques centimètres de moi, les notes venant défier le silence, la réalité n’est plus qu’un lointain souvenir.

Il enchaîne les titres et je le suis. Au début, il me teste, choisit des titres à chanter soit sur des notes basses, soit aiguës, et je ne faillis pas d’un couplet. Sa musique me donne des ailes. Je serais même capable de lui chanter La Traviata s’il me le demandait. Plusieurs fois, au début, il lève les yeux de son instrument et me lance un regard en fourbe. Est-ce de la surprise ? Serait-ce possible que j’arrive à l’impressionner, ce type ? Il élève le niveau et nous lance sur un morceau chanté habituellement par un performeur de talent et à la voix magique. Réel défi pour moi, When I’m Gone, d’Alterbridge. Mais n’est pas Miles Kennedy qui veut, même pas moi… Je ferme les yeux pour guider ma voix, et surtout mes cordes vocales. Devant le tourbillon d’émotions qu’occasionne cette montée au ciel sans escale, je manque de me casser la tronche du tabouret. Il retient un rire et s’arrête un moment, je m’installe à nouveau, pose une main sur son épaule pour me stabiliser pendant l’exercice, et nous recommençons.

Et comment décrire l’état dans lequel je me trouve après une dizaine de morceaux ? Je ne sais pas. C’est confus. Oui, mon cœur est lourd. Parce que Mélanie m’a vraiment détruit. Mais aussi… Je me sens en pleine grâce. Comme en connexion avec mon partenaire de jeu. Ma main ne quitte plus son épaule, et je n’ai même pas l’idée de la retirer. Ce moment est intime. Il ouvre sa poitrine et dépose son cœur à nos pieds, pour la beauté de la musique, et je fais de même. Nos fonctions vitales sont étalées là, devant nous, la sienne, la mienne, elles battent ensemble, dans le même but, sans pudeur, sans dissimulation, nous sommes vrais et nos vérités se lient l’une à l’autre pour magnifier la musique, dont nous sommes les humbles serviteurs. C’est puissant, ravageur, émotionnellement destructeur mais cela me reconstruit juste derrière. Je crois que j’en bande.

J’ai souvent joué avec Hugh en duo, surtout depuis que nous répétons pour le concert à Aix, mais je n’ai jamais ressenti une telle alchimie. Une telle complicité artistique. Vraiment, j’ai l’impression qu’il lit en moi, anticipe mes écarts par rapport aux versions originales, ou peut-être est-ce moi qui anticipe les siennes, je ne sais plus très bien qui est qui. Nous sommes juste des notes qui s’entrelacent dans le silence. C’est… Sensuel. Sexuel. Orgasmique. Oui, je confirme, je bande. Vous avez déjà fantasmé sur une suite de notes guitare/chant ? Non ? Moi non plus. Enfin, c’était avant. Avant ce moment.

Nous jouons toute la journée. Nous ne mangeons pas. Il enchaîne un morceau après l’autre, et je le suis. Nous ne parlons pas non plus. Nous nous contentons de regards, de sourires, d’éclats de rire quand ma voix se fausse trop haut dans les aigus, et de ma main que je n’enlèverais de cette épaule pour rien au monde. Je ne veux plus jamais sortir de cette bulle.

Pourtant, l’équipe de la tournée débarque dans la salle et les coulisses, les gros lourdauds avec leurs grosses voix disgracieuses, leurs rires gras et inintelligents, leurs pas lourds venant souiller la pureté de notre moment à nous. Notre bulle éclate en mille morceaux, les bris nous retombant dessus, coupants et blessants, sur cette pureté qui nous entourait. Je les déteste ! J’ai l’impression d’avoir été interrompu en plein orgasme ! Bande de cons !

Je termine mon couplet de 6 Dream on , Aerosmith :

Sing with me, just for today (Chante avec moi, juste aujourd’hui)

Maybe tomorrow, the good Lord will take you away (Peut-être que demain,

le bon Dieu t’emportera au loin)

Voilà, tout est dit. Il tord son cou dans tous les sens, ankylosé certainement, et je retire ma main de son épaule. Le froid m’envahit, ainsi qu’un certain vide inconfortable. Magie rompue. Mon partenaire d’évasion replace son masque d’invincibilité, qu’il avait abandonné quelque part pendant la session, avec ses armes, son caractère de merde et ses distances envers moi, se lève et disparaît précipitamment, sans un mot. Hugh accourt pour me rejoindre. Il est de bonne humeur apparemment, tant mieux, même si à ce moment précis, j’ai envie de l’étrangler. Je n’ai pas oublié qu’il n’a pas été là quand j’avais besoin, et qu’il a préféré sa poudre à son rôle de pote. Lui par contre, semble être passé à autre chose. Il me frappe l’épaule d’un air taquin :

– Ben t’étais où ? Je t’ai cherché toute la journée, et je t’ai pas trouvé !

– Ah ouais ? Quelle ironie du sort ! Moi je ne t’ai pas cherché, et je te trouve quand même ! Comme quoi la vie fait mal les choses !

 

6 Dream on, Aerosmith, crédits : Steven Victor Tallarico.

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