MM Play With Fire
Chapitre 13
Jared
Je ne le revois plus jusqu’au lendemain soir, à Charlotte. Le concert de Nashville, sans lui en coulisses, m’a paru un peu vide. Autant un Marcus qui s’éclipse ne m’ébranle pas une seconde, autant un Corey absent laisse un vide. Ce mec s’est imposé au sein de l’équipe, il est une sorte de pilier, toujours là quand on a besoin, gérant nos petites routines sans même que l’on s’en aperçoive. Par exemple, j’ai eu de grandes bouteilles d’eau sur scène. C’est vraiment peu pratique. Je n’aime que les petites, et surtout pas avec les bouchons modernes, les trucs « sport ». Non, j’ai besoin de bouteilles à l’ancienne, parce que les trois quarts du temps, je me verse la moitié sur la tête. Et entre une bouteille d’un litre et demi et une de trente-trois centilitres, il y a un écart. Mon micro était installé trop bas, aussi. Mais ça, je le soupçonne de l’avoir fait lui-même puisqu’il a installé la scène le matin. Il en est bien capable. Juste pour me gonfler. Pour le reste, le manque est plus insidieux. Je ne peux pas gueuler contre Chica, elle est trop douce, et je n’ai pas le cœur à ça. Du coup, je me suis tapé un ressentiment lourd et dérangeant toute la soirée, avec une envie de passer mes nerfs depuis le réveil, sans pouvoir le faire.
J’ai bien essayé de titiller Hugh, mais lui est sur une autre planète, totalement déconnecté, et s’est contenté de ricaner quand je l’ai interpellé au sujet de son odeur de pied insupportable. Parce que Monsieur se lave quand il a le temps maintenant. Mais il se fout d’indisposer tout le monde. Corey lui aurait fait la réflexion, il passait sous la douche dans les dix minutes suivantes. Mais c’est moi qui ai évoqué le souci, il s’est juste marré et s’est fait une ligne. En me laissant avec cette humeur massacrante de plus en plus pesante en moi. Pour tout dire, je n’ai même pas eu le cœur à aller fricoter avec les fans. C’est dire ! À la fin de la soirée, j’ai quand même demandé à Chica le numéro du seul mec que je connaisse qui sache briller par son absence avec autant de force. Et je lui ai envoyé ma façon de penser :
[CONNARD !]
Ce à quoi il a répondu :
[TROU DU CUL !]
L’échange s’est arrêté là, parce que jugé peu constructif à mes yeux. Mais en fait j’étais content. Je suis une cause perdue !
C’est donc à Charlotte que je le retrouve, à peu près vingt-quatre heures après avoir quitté sa chambre de Nashville. Le trajet m’a paru long, et j’ai sauté du car le premier dès qu’il s’est arrêté devant la salle de spectacle. Même pas honte ! Je n’ai rien à lui dire de particulier, peut-être lui envoyer une vanne sur un truc qu’il aurait oublié hier, ou lui dire qu’il a une sale gueule, ou que son T-shirt est pourri, enfin, un truc quoi. Mais un truc. Pas rien.
Sauf que voilà. Lorsque nous prenons possession de la salle, il n’est pas là. L’équipe de roadies installe la moitié de la scène sans qu’il n’apparaisse, et je suis choqué devant le manque de professionnalisme de ce type. Effarant. C’est à dix-huit heures que Monsieur Kingstone daigne montrer son joli cul et ses beaux yeux bleus. Et son torse. Et ses biceps. Et son sourire qui ne m’est quasiment jamais destiné.
Me faisant royalement chier en coulisse à l’attendre, j’avais décidé d’aller signer quelques autographes aux fans présentes devant notre entrée. Juste signer des autographes. Concernant les femmes d’un soir, je suis toujours refroidi par les évènements des derniers jours. Tous évènements confondus d’ailleurs. Et c’est ce moment que Monsieur le roadie en chef a choisi pour arriver. Sauf qu’il n’est pas arrivé seul en taxi. Non. Il est arrivé en voiture privée, conduite par un homme beau à tomber par terre. Au moins un mannequin, à mon avis. Ils se sont roulé une pelle magistrale, juste devant moi, dans cette voiture. Puis une seconde. J’étais même pas à deux mètres. Il y avait des mains partout entre eux, oui, parce que je ne me suis pas gêné pour mater. Donc, ça se pelotait à tout va dans cette bagnole, s’embrassait, bref, écœurant. Et ça a duré… un temps infini.
Je ne cacherais pas qu’une part de moi, qui l’attendait, en a été fortement ébranlée. Une sorte de déchirement s’est produit au fond de moi, quelque chose d’impalpable, mais de bien présent, me disant que tout ceci était logique en fin de compte, parce que mieux que moi, on trouve facilement. Très facilement même. Donc être rejeté la veille et voir qu’il en a accepté un autre juste derrière, c’est blessant, mais pas surprenant. Et ça reste dans ma tête. Et surtout dans mon cœur. Non pas que mes sentiments pour lui soient quelque chose que je comprenne et que je puisse identifier. Mais là, alors que j’ouvre la porte de sortie aux deux nanas que j’ai récupérées lorsqu’il est passé à côté de moi sans me calculer au sortir de la voiture de la gravure de mode, je suis encore chamboulé par tout ça. Même deux nanas en simultané n’y ont rien fait. Elles n’ont rien effacé du tout. Triste constat.
Je referme la porte, m’adosse dessus pour essayer de faire le point, alors que tout autour de moi m’étourdit. Les roadies vont et viennent dans un ballet particulier qu’ils sont les seuls à maîtriser, les musiciens sortent de table, moi je n’ai même pas mangé, Chica trottine à gauche et à droite, Lewis bricole un ou deux trucs sur un ampli, et… et Corey est adossé à une caisse d’ampli, à quelques mètres de moi, la capuche de son sweat remontée sur la tête et ombrant le haut de son visage jusqu’aux yeux, les bras croisés, une clope à la main, passant son pouce nerveusement sur ses lèvres, me fixant de son regard étourdissant et lumineux sous sa capuche, ce regard que je ne comprends toujours pas. Je redresse la tête, toujours adossé à ma porte, et je plonge mes yeux au fond des siens. Il ne les baisse pas. Il jauge. Je me sens minuscule face à ce regard. Surtout quand on sait que je viens de dire ciao à deux nanas que j’ai baisées juste par esprit revanchard stupide et inutile. Parce qu’il se fout de moi. Parce que ce que je fais de ma bite est le dernier de ses soucis. Ce qui ne l’empêche pas de me regarder faire mes conneries et de me juger, certainement durement, et je ne pourrais même pas lui en vouloir. Je n’avais même pas envie de ces nanas, à la base. Moi aussi je me trouve nul.
Il plante sa clope entre ses lèvres au bout d’un instant qui me paraît long, lève ses fesses de la caisse qui le soutenait et se dirige vers moi. Et passe devant moi, sans me jeter un regard. Pourtant, au dernier moment, il s’arrête et me lance d’un ton nonchalant :
– Maintenant que tu t’es vidé les couilles, on peut commencer ?
Ça lui va bien de dire ça ! Je ricane.
– Tu peux parler, « bébé » !
Il hausse un sourcil.
– Ce que je fais sur mon temps libre ne regarde personne, surtout pas toi !
– Ouais, sauf que t’étais pas sur ton temps libre, tu avais au moins deux heures de retard !
– Mes consignes étaient données, mon retard n’a pas occasionné de problème sur le planning. Ce qui n’est pas ton cas, « chéri ».
– Je ne vois pas de quoi tu parles, les Iguana montent à peine sur scène, j’ai une bonne heure devant moi.
Il jette sa clope par terre.
– Ouaip. Sauf que tu n’as pas encore mangé, et t’es pas en tenue de scène.
– Pas faim.
– C’était pas une invitation, mais une obligation. T’as pas le choix. Vu la manière dont tu te dépenses sur scène, tu manges avant la représentation, point final. Un sac vide ça ne tient pas debout.
Et il se barre. Je ne le supporte pas. D’autant plus que pour la énième fois, il a raison. Je suis super mou quand j’oublie de manger. Alors je me rends dans le petit réfectoirebackstage, et je pioche dans les sandwichs que l’équipe m’a laissés sur la table. Comme un bon garçon, bien obéissant que je ne suis tellement pas. Et au passage, Mélanie m’appelle, mais je rejette l’appel. Pas encore prêt pour elle.
***
Je finis de manger en m’habillant, dans la loge désertée de tous, je ne sais même pas où ils sont. De toute manière, depuis une petite semaine, j’ai l’impression de me mettre à l’écart tout seul. Entre Hugh, le roi de la défonce, et John et Todd les frères siamois, je ne trouve plus vraiment ma place. Je passe à présent la majeure partie de mon temps à me parler à moi-même, à élaborer des théories sur le but profond de la vie, sur des problèmes de cases à la con, à essayer de disséquer le problème de mon couple pour y voir plus clair. Bref appelez-moi Platon, ou Descartes, ou Jean-Jacques Rousseau, j’aime bien aussi. Je me vois assez bien m’appeler Jean-Jacques pour une prochaine carrière. Je pense me reconvertir dans pas longtemps en chanteur philosophe, allant de concert en concert à pied, en sandalettes en cuir avec chaussettes de sport assorties, la guitare en bandoulière, arborant une barbe de dix kilomètres, et en fumant des pétards, à travers l’Europe, parce que traverser les États-Unis à pied, ça fait beaucoup de kilomètres quand même.
Hugh me fait sursauter en ouvrant la porte brutalement.
– Putain, Jad, t’es là !
Waouh ! Quelle vérité déconcertante ! Oui, je suis là, vu que tu me vois… quelle perspicacité !
Il pourrait peut-être faire partie de mon pèlerinage musico-philosophique européen s’il continue comme ça ? J’enfile mon froc en cuir centimètre par centimètre parce qu’il est réellement super slim. Le vendeur avait dit « une seconde peau », je confirme… Pourquoi j’ai acheté ce truc moi déjà ? J’ai des côtés maso parfois. Il est temps que je me bouge, nous entrons sur scène dans dix minutes, et je n’ai pas choisi mon marcel, je ne suis pas maquillé, ni coiffé, et évidemment je n’ai pas mis mes pompes non plus. Si Corey débarque maintenant, il pète un fusible et j’ai le droit à une scène digne de ce nom. Et ça lui donnera raison sur mon retard à cause des filles de tout à l’heure. Bref, c’est pas le sujet.
Mon pote s’avachit dans l’unique fauteuil de la pièce en soupirant. Je lui jette un regard en coin.
– Ça va ? T’as une sale gueule, Hugh.
Il est blême et transpire pas mal. Il passe la main dans sa tignasse en grimaçant. Non, ça va pas ! J’arrive enfin à remonter mon froc jusqu’à la taille. Maintenant, laçage de la braguette. À l’ancienne. Un gros lacet à faire passer dans une dizaine de tout petits trous par côté, soit vingt trous… Comptez quinze minutes. Je ne vous raconte pas le bordel pour aller pisser. Vraiment un achat de merde ce truc.
– J’ai un souci, Jad, répond mon pote.
J’interromps mes travaux de couture, on peut appeler ça comme ça à ce niveau.
– Je t’écoute ?
Il soupire encore, ronge son pouce puis se lance.
– Je crois que je suis toxicomane.
Oh, quelle surprise ! C’est pas que tu crois, tu ES toxico mon ami. Cependant, je suis tout à fait conscient que venir en parler est un réel effort pour lui, donc j’attrape une chaise et m’assieds en face de lui. Il prend mon geste comme une invitation à déballer son sac, et il a raison.
– J’essaye de diminuer, continue-t-il. Mais ça ne marche pas. Le truc, c’est que je n’arrive plus à dormir, et que je commence à oublier certains morceaux. Ça me fout les boules, Jad. Je me suis toujours dit que si un jour j’arrivais à percer en musique, je ne tomberais pas dans la facilité. Que je n’avais pas besoin de ça pour m’éclater, parce que déjà ma musique est ma passion, et je n’ai jamais eu besoin de plus. Sauf que ça m’est tombé dessus quand même, et ça me pourrit la vie. Je n’apprécie même plus la scène comme je le devrais. Tu imagines, nous sommes sur une tournée internationale. On a une chance de fou ! Et moi, je traîne les pieds et je compte les heures en attendant la fin du concert pour pouvoir aller m’en foutre dans le pif !
Il tremble. Est à la limite de s’effondrer. Je me lève et m’installe sur l’accoudoir de son fauteuil. Ma main lui frotte le dos, je ne sais pas trop quoi lui dire. Alors je pense que ma main lui assure mon soutien, et que parfois, il n’y a pas besoin de paroles. Il doit penser un peu comme moi, parce qu’il continue.
– Il faut que je m’en sorte, Jad. Je ne veux pas me faire virer du groupe. Mais je ne sais pas comment faire. J’ai besoin de conseils, là.
Que lui dire ? Je ne suis pas le roi des conseils, il n’y a qu’à regarder le bordel dans ma vie pour le comprendre. Mais je ne peux pas le laisser seul dans sa détresse. Je lui masse doucement les épaules.
– Je ne sais pas quoi te dire, mon pote, à part que je suis avec toi. Tu sais ce qu’on va faire ? On va appeler Marcus. Il faut qu’on te sorte de là.
Il pose la tête dans ses mains en gémissant de désespoir.
– Il va me tuer…
– Ouaip ! Mais si tu veux mon avis, il vaut mieux que ce soit lui qui le fasse plutôt que ta came.
Il attrape ma main et s’y accroche.
– Tu viendras avec moi ?
Je pose ma main libre sur son épaule.
– Je suis là pour toi, Hugh. C’est même moi qui vais l’appeler si tu veux.
Il hoche la tête en soupirant. Quelque part je suis soulagé. Je n’en pouvais plus de le voir se détruire. Mais je ne pouvais pas le forcer à réagir. La décision devait venir de lui. Je lui en ai souvent parlé, mais j’avais pris le parti de ne pas le buter. Pour ne pas qu’il me prenne en grippe et me croie son ennemi. Maintenant c’est différent. Il vient de m’ouvrir la porte. Je ne le lâcherai pas. Et pour tout dire, ça va me changer les idées de m’occuper de ses problèmes à lui, qui sont autrement plus graves que mes petites considérations purement égocentriques et basées uniquement sur le cul. J’en connais un autre que j’aurais pu aider, écouter, soutenir. Simplement, cet autre n’a pas jugé utile de se raccrocher à moi. Au contraire, il a considéré que mon attention, et tout « le reste » que je lui ai apporté n’étaient pas utiles. Qu’il aille se faire foutre.
Mais avant d’aller se faire foutre, le susnommé… Ah ben non, je ne l’ai pas nommé, donc ce cher Corey, débarque dans la loge en trombe, son air naturellement aimable affiché au visage. C’est ironique, il est furieux, pour changer.
– C’est l’heure… Jared, tu comptes t’habiller un jour ou on organise un concert « nudisme surprise » ?
Je me lève en brandissant le lacet de mon froc d’une main et en montrant ma braguette ouverte sur la bosse dans mon caleçon de l’autre… Il n’y a que ça qui dépasse, ma queue, on ne voit que ma gaule. Parce que oui, Corey a un regard particulièrement profond ce soir, la colère sans doute, un T-shirt blanc, cette couleur lui va vraiment bien, très cintré, et un peu trop court. J’aperçois son ventre musclé, et la texture de la peau de cet endroit me revient en tête… Alors, oui, je bande. Ce mec a un effet sur moi de plus en plus préoccupant.
Je lui adresse un sourire charmeur et ironique :
– J’ai un souci, tu veux bien venir me lacer mon froc, bébé ?
Il éructe. Cette fois, il perd son sang-froid.
– Jared, tu commences vraiment à me faire chier ! Démerde-toi ! Et je ne veux plus jamais voir un froc pareil en fringue de scène ! Maintenant tu mets des jeans et basta !
Je hausse les épaules en m’appliquant à commencer le laçage. Tranquillement. J’ai tout mon temps. Il reste à m’observer, une main nerveusement agrippée à la poignée de porte, sans parler. Hugh se lève.
– Bon, j’y vais. Jad, tarde pas trop quand même !
– J’aimerais bien t’y voir ! Moi qui croyais que c’était cool d’avoir une grosse queue, c’est pas facile tous les jours d’être bien monté, en fait !
J’enfile le bout de lacet dans le second trou. À cette allure, on y est encore à Noël – et nous sommes en février ! Dans un profond soupir, Corey ferme la porte de la loge et avance jusqu’à moi.
– File-moi ton truc, bordel de merde.
Je lâche tout, en souriant d’un air victorieux, poussant l’objet du délit, mon service trois pièces, vers lui.
– Faut surtout pas que ça te dérange, bébé !
Il attrape le lacet et tire dessus brusquement pour le tendre.
– Très drôle !
Je fais le malin, en fait mon idée était très bête. Parce que, pour le coup, ses doigts sont obligés d’effleurer mon membre à chaque passage de lacet, et je bande à chaque fois un peu plus. Nous ne parlons ni l’un ni l’autre, ne nous regardons pas, et ma gorge se charge en gémissements au fil des secondes qui passent et des frôlements qu’il multiplie. Je pense même que j’en laisse échapper quelques-uns. On n’est plus à ça près ! J’ai la tête qui tourne, envie de sentir sa peau contre mes lèvres, de passer ma main sur son dos, sous ce T-shirt qui m’hypnotise. Mais non, je tiens bon. Il termine enfin cette douce souffrance et se redresse face à moi.
– C’est bon comme ça ? Tu peux enfiler ton marcel tout seul ou t’as besoin d’un coup de main pour ça aussi ?
Il affiche son air habituel grognon et froid, mais un simple coup d’œil sur son jean m’indique qu’il a la trique. Au moins autant que moi. Une très belle trique ma foi. Je lui souris à nouveau.
– Non, merci, ça devrait aller.
Puis je m’approche de son oreille, de la même manière qu’il l’avait fait à Nashville quand il m’avait essuyé, et je murmure :
– Je confirme, tu es meilleur que moi en tripotage. Non seulement ça marche sur moi, mais ça fonctionne super bien sur toi aussi apparemment, bébé…
Il ne répond pas. Il se contente de lever les yeux au ciel dans une expression exaspérée, tourne les talons et quitte la loge. Tu bandais, bébé… tu bandais !
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