MM Play With Fire

Marie HJ · Chapitre 28 sur 58

Pages du PDF

MM Play With Fire

Chapitre 26

 

 

Corey

Le chauffeur me conduit jusqu’à l’hôtel réservé pour la troupe. Mon téléphone vibre dans tous les sens. SMS, appels… Jared. Je ne peux pas lui répondre. J’ai besoin d’un peu de temps. Besoin de recentrer la situation, les options qui se présentent à moi, besoin d’un peu de calme. Tout va trop vite. Hier encore j’étais seul, inconnu dans une ville que je ne connaissais pas non plus et ça m’allait très bien. Aujourd’hui, je suis plus ou moins en couple, enfin je crois, avec un mec à la renommée internationale que je voulais éviter à tout prix, qui m’a touché en plein cœur comme personne, à qui je ne sais même pas dire non ou mettre des limites. Et je suis également à la une des journaux du coin. Et peut-être d’autres, connaissant Marcus, il n’a pas dû faire dans la demi-mesure. Tout mon monde tranquille, celui qui me rassurait, qui me correspondait, est en train d’exploser autour de moi sans que je ne contrôle rien. Et ça, ce n’est pas une option envisageable. Loin de là.

La voiture s’arrête devant l’hôtel. Une foule de journalistes est déjà présente, prête à dégainer appareil photo et micro. Impossible que je sorte de cette bagnole pour m’exposer face à tous ces connards. Je me penche vers le chauffeur, qui comprend l’anglais d’après ce que j’ai compris.

– Trouvez-moi un autre hôtel. Loin d’ici. Loin de cette ville. Discret également.

Il hoche la tête et démarre. Je me laisse aller dans mon siège en regardant l’hôtel et les journalistes devenir de plus en plus petits, au loin, derrière nous.

***

Une fois installé dans une chambre plus qu’agréable, la chambre « VIP » comme a tenu à préciser la tenancière au moins centenaire, perdue au fond d’une cour d’hôtel ombragée, au bout du monde, je m’installe sur mon lit, clope à la main, les yeux perdus sur la végétation luxuriante qui s’étale devant ma fenêtre. Les oiseaux chantent, le soleil décline doucement au loin, apportant une lumière presque surréaliste à cette fin de journée. Un appel au calme, à la réflexion. La chambre a sa propre sono. Le pied. J’en ai marre d’écouter la musique dans mes écouteurs. C’est un blasphème. Je branche mon IPhone sur Crowded House. Ce groupe est loin de la musique qui me botte habituellement, mais ces vieux morceaux me hantent depuis que je me suis rapproché de Jared. Depuis que j’ai repris la guitare sèche. Alors vu que je ne peux me soustraire à ce bon vieux groupe australien,

allons-y gaiement ! 15 Distant Sun me parle…

« Still so young to travel so far (toujours trop jeune pour voyager si loin)

Old enough to know who you are (Assez âgé pour savoir qui tu es)

Wise enough to carry the scars (Assez sage pour porter des cicatrices) Without any blame, there's no one to blame (Sans blâme, il n’y a personne à

blâmer)

It's easy to forget what you learned (Il est facile d’oublier ce que tu as

appris)

Waiting for the thrill to return (En attendant que le frisson revienne)

Feeling your desire burn (Sentir ton desir brûler)

And drawn to the flame (Et être attiré par la flamme) »

Mon téléphone vibre une nouvelle fois, interrompant mon moment de grâce personnel. Cette fois, je le consulte.

[T’ES OU ? ESPÈCE

DE PUTAIN DE

CONNARD DE MES DEUX !]

Puis un autre sans que je n’ai le temps de répondre.

[2H QUE JE TE BIPPE !

RÉPONDS OU JE

TE DÉFONCE LA GUEULE !]

J’aime la nature foncièrement affectueuse de ce mec. Bon, il est peut-être temps de répondre…

[Calme-toi, je vais bien.]

[Pas pour longtemps,

attends que j’arrive !

T’es où ?]

[Au calme. Dis à Marcus

que je serai à l’heure pour

les répétitions en salle

demain]

[Je suis pas ta

putain de secrétaire !]

[Faut bien que tu serves

[à quelque chose !]

[Tu vas voir à quoi je

vais servir, si tu me dis pas

où tu es dans la minute !

Tête de con !]

S’il croit que je vais lui filer l’adresse ! Énervé comme il est, il serait réellement capable de m’en foutre une ! C’est trop tôt. J’ai besoin de temps pour mettre tout au clair. La direction que prennent les choses est complexe, dangereuse et je n’y suis pas préparé. Si Jared se pointe ici, je ne vais faire preuve d’aucun discernement et me laisser berner par ses yeux, sa voix et son magnétisme. Or, j’ai besoin d’y voir clair. Si Jared et moi nous affichons ouvertement, avec la couverture médiatique orchestrée par Marcus, en deux jours Jared est repeint dans tous les sens. Adieu l’image de la bombe à nana, l’aura de rock star, et bonjour les emmerdes pour lui. Oh, bien sûr il n’y aura pas que des détracteurs, il aura son public.

Mais d’un autre côté, il y aura la haine. Les ragots, les photos volées, les comités d’accueil… Jared a besoin de briller, de faire l’unanimité. Sinon, il s’effondre. Et il est sur une belle voie, pavée d’étoiles. Ce serait un crime de lui casser ce rêve. D’un autre côté, il y a moi. Je ne veux pas de cette couverture médiatique non plus. Je veux qu’on m’oublie. Et si je m’affiche avec Jared, je vais en prendre plein la gueule. Je vais certainement être la cause de son virement de bord, le diable qui l’a influencé, la tentation malsaine…

Mais vivre dans l’anonymat ? Le regarder de loin ? Ne pas le sentir à moi ? Je ne voulais pas finir dans ses valises, mais c’est ça, ou nous stoppons maintenant notre relation. Alors qu’il vient de plaquer Mélanie… Alors que je ne peux plus me passer de lui… Putain ! Où est cette solution miraculeuse ? Crowded House ? Une idée ?

When your seven worlds collide (Quand tes sept mondes se percutent)

Whenever I'm by your side (À chaque fois que je suis avec toi)

Dust from a distant sun (La poussière d’un soleil lointain)

Will shower over everyone (Arrosera tout le monde)

Ben on l’attend la poussière de soleil… On l’attend.

***

La nuit est tombée sur mes réflexions sans apporter de solutions. Je n’ai même pas mangé. Il est trop tard, la petite dame m’a donné les horaires de service, je m’y intéresse avec deux heures de retard. Bien joué Corey… Crowded House joue toujours, le clair de lune éclaire ma chambre, je suis bien, j’aimerais que jamais la nuit ne quitte cette chambre. La musique, les clopes, les problèmes ont l’air moins menaçant lorsqu’ils se perdent dans l’air vespéral. Dans les violons d’une mélodie ensorcelante et rassurante. Tout serait parfait, si une personne ne manquait pas affreusement au décor.

On frappe à la porte. J’éclate de rire. Si c’est qui je pense, je promets que je lui taille une pipe… Jared a un sens de l’à-propos qui peut surprendre, alors rien n’est impossible. Je ne vois pas comment il m’aurait retrouvé, mais bon. C’est Jared le merveilleux après tout !

Bingo. Je ne peux pas m’empêcher de sourire un peu bêtement. Lui par contre, ne sourit pas du tout. Les mains sur les hanches, la joue entre ses dents, les yeux assassins, il se rue vers moi dès que j’entrebâille la porte, attrape mon T-shirt par le col, me fait décoller du sol pour aller me plaquer contre le mur derrière moi. Il pointe rageusement son index devant mon nez.

– Ne me refais jamais plus un truc pareil, espèce de connard sans cervelle !

Je reste immobile, inexpressif, et j’attends que ça passe.

– P’tit con !

Il serre le poing.

– Non, mais tu réalises dans quel état tu m’as foutu ?

Oui, je sais, mea culpa. Je n’ai, pour une fois, rien à dire, aucun argument à avancer, je suis un connard, mais un connard serein grâce à ce petit moment de calme que je me suis offert.

– Je croyais que tu t’étais barré, bordel de merde !

Ses yeux se radoucissent. Une lueur que je n’aime pas, indéfinissable, vole la vedette à la rage au fond de ses pupilles.

– Tu… t’en peux plus de ma gueule, c’est ça ?

Cette lueur… c’est la peur. Je lui ai fait du mal ! Merde…

– Non. Non, Jared, non…

Il relâche mon col et va se prostrer sur mon lit, la tête planquée derrière ses genoux relevés devant lui. Je vais m’asseoir face à lui, sur le bord du matelas, pose une main sur la sienne, sur son genou.

– Jared. J’avais besoin de réfléchir. Et de fuir tout ça. Comment tu m’as trouvé ?

Il pose sa tempe sur nos mains, dans la même expression que celle qu’il avait lorsque je l’ai trouvé à côté de sa machine à café, à Atlanta.

– J’ai soudoyé notre chauffeur, pour qu’il appelle son pote, celui qui t’a conduit ici. Et j’ai filé le double pour qu’il ne lâche rien au cas où Marcus lui posait la question. Et j’ai attendu que tout le monde se tire dans les chambres avant de prendre un taxi.

Je retiens un rire. Jared ne lâche rien. Jamais.

– Et pour le numéro de la chambre ?

Il sourit et embrasse ma main posée sur la sienne, amusé.

– Tu es la seizième porte à laquelle je frappe.

– C’est une blague ?

Il baisse les yeux, faussement repentant.

– Non.

J’éclate de rire et le prends dans mes bras. Il se laisse glisser jusqu’à poser sa tête sur mon torse et embrasse mon avant-bras.

– Pourquoi tu me rends comme ça, Corey ? J’ai vraiment flippé. Ne me refais jamais un truc pareil.

– Je m’excuse.

Il s’emporte.

– Et n’essaye pas de… Pardon ?

Il redresse la tête.

– Je m’excuse. J’en avais besoin, alors je me suis barré. C’est tout. Je ne pensais pas à mal, j’avais juste… besoin.

Il repose la tête sur mon torse.

– Excuses acceptées. Mais la prochaine fois je te casse les dents !

J’éclate de rire en passant une main dans ses cheveux.

– Et donc, tu as fait quoi, au fond de ta cachette, depuis quatre heures ?

– J’ai réfléchi.

Nous entrons dans les explications. Peut-être pas si simple que ça.

– Et donc ? Puis-je annoncer que je sens que je ne vais pas aimer ce que tu vas me sortir ?

– Tu peux. Mais tu te trompes peut-être…

Il resserre ses doigts sur mon T-shirt.

– Vas-y accouche, je pense que j’ai ma dose de suspense pour ce soir.

Je me lance. Je n’ai jamais été très fort en explications. Alors je lance, on triera après.

– Il va falloir que nous nous cachions.

Il redresse la tête, outré.

– Quoi ?

– Que tu arrêtes de me tripoter si tu préfères.

– Je ne te tripote pas !

– OK, alors que tu arrêtes tes trucs que tu fais avec tes mains et tes bras quand je suis dans les parages.

Il plisse les yeux, comme si j’étais complètement cintré.

– T’es complètement cintré !

Voilà. Je reprends :

– C’est le plus simple. De toute manière, c’est ça ou nous arrêtons là.

– Qui dit ça ?

– Moi !

Il se redresse en élevant le ton.

– Et moi, j’ai rien à dire, c’est bien ça ?

Je hausse les épaules.

– Pas vraiment.

Je me lève pour allumer une clope à la fenêtre.

Tu fumes beaucoup en ce moment !

On peut en reparler plus tard ?

Oui, trop palpitant cette scène, j’adore… T’as pas du pop-corn ?

Ta gueule !

Jared frappe le matelas rageusement.

– Et je peux savoir pourquoi ? T’as honte de moi maintenant ?

– Arrête de dire n’importe quoi !

– Ben alors quoi ? Tu t’amuses à compliquer un truc qui pourrait être super simple, et ça, depuis le début… Arrête-moi si je me trompe, normalement, c’est moi qui devrais faire chier, être perdu, l’hétéro curieux face à la réalité de ce qu’il est alors qu’il croyait être autre chose qu’il n’est en fait que partiellement tout en sachant qu’il sera plus ce qu’il découvre par rapport à ce qu’il était, mais qui en fait ne fait pas chier comme il le devrait !

Je me retourne vers lui, totalement largué.

– Hein ?

– Ouais, c’est ça, fais semblant de ne pas comprendre !

Il s’adosse à la tête de lit en croisant les bras.

– En attendant, vraiment, tu excelles dans l’art d’être un putain de connard. Et ce qui est bien, avec toi, c’est que tu renouvelles sans cesse le style. Jamais de redite. Un coup tu m’envoies un sandwich à la tronche à sept heures du mat, puis tu m’empêches de jouir, après tu disparais en plein milieu de l’Italie, pour ensuite me dire à minuit que nous devons nous cacher comme des débiles quand on a envie de se peloter les couilles ! C’est quoi la prochaine ? Tu vas imposer un uniforme ? Un planning de baise ? Me demander de me raser les poils de la bite en cœur ?

J’éclate de rire.

– Merde, j’y avais pas pensé à celle-là !

– Pff !

J’écrase ma clope.

– Plus sérieusement Jared, ce sera plus simple. Si la presse te tombe dessus, ce sera beaucoup moins drôle.

– Je m’en tape de la presse.

– Non, tu ne t’en tapes pas. C’est ce qui fait ton fonds de commerce. Que seraient les Dolls sans la presse ? Rien. Sauf que jusqu’à présent, elle a toujours été sympa avec vous. Vous êtes en passe de devenir des grands, et vous être les chouchous des journalistes. Mais si demain tu t’affiches avec un mec, qui plus est, moi, Gay Stixx comme ils disent, tu vas t’en prendre plein les dents, et moi aussi par la même occasion.

– Et donc ? Je fais ce que je veux de mon cul, et j’emmerde tous ceux qui y trouvent quelque chose à redire.

– Tu dis ça maintenant.

– Et je le dirai après aussi.

Je m’adosse à la fenêtre.

– Ah oui ? Et quand tu seras accueilli par des pancartes te disant d’aller te faire enculer ? Tu diras la même chose quand tu trouveras des photos de toi prises sans même que tu saches comment, dans tes chiottes, ou dans ta caisse ? Quand chaque baiser volé et totalement anodin sera monté en épingle ? Quand une critique saquera un album parce qu’il est homophobe ?

– Tout ce que tu dis n’arrivera pas ! Les gens ne sont pas aussi obtus que ça ! Qu’est-ce que ça peut leur foutre ?

– Si, ils le sont. Et crois-moi, je sais de quoi je parle.

Il croise les bras sur son torse, l’air renfrogné.

– Non !

– Non quoi ?

– Non, je ne te crois pas, je ne sais pas ce que tu as vécu, donc non.

Je soupire en frappant ma tête contre la vitre derrière moi.

– Crois-moi sur parole.

– Non.

– Tête de con !

– C’est l’hôpital qui se fout de la charité ! Raconte, et peut-être que je consentirai, éventuellement, à réfléchir à ta requête.

– Tu t’es pris pour un putain de monarque ou quoi ?

– Corey, tu me fais chier. Soit tu racontes ton bordel, soit je te roule une pelle magistrale sur scène dès le prochain concert. Ou alors je montre ma bite, si tu refuses la galoche !

Je retiens un rire.

– T’es vachement « pipi-caca » comme mec, toi !

– Genre ça te dérange ! Allez, bordel, démoule ton cake une bonne fois pour toutes !

Je soupire en attrapant mon paquet de pipes.

– OK… Donc, on va commencer par le commencement, je te préviens, ça mérite un oscar spécial pathétique aggravé. Et peu de personnes connaissent les détails que je vais te dire.

Il grimace d’ironie.

– Trop bien, un scoop !

– Donc… Tu m’as demandé ce matin si je me souvenais de mon premier mec.

– Oui.

– Je m’en souviens très bien. Et pour cause, c’est le chanteur des Pussy… Josh.

Il se mord la joue, en regardant droit devant lui. Je continue.

– Les Pussy, c’est en fait une bande de potes qui jouaient dans un garage. J’étais en cours avec Josh. Ricky, le batteur et Harry, le bassiste étaient dans la classe supérieure à la nôtre et Derek, le frère de Josh, c’était le meilleur pote de mon frère.

Toujours pas de réactions, il écoute en maltraitant sa joue. La fossette de l’autre côté de son visage, dans l’éclat surréaliste de la lune qui l’éclaire, me fait furieusement de l’œil.

Je tire sur ma clope.

– Donc, Josh et moi… Dès la fin du collège… étions très proches. Curieux. Et, disons que…

Il chasse l’idée de la main.

– C’est bon, j’ai compris l’idée. Passe à la suite.

– OK. Nous gardions nos petits jeux pour nous. Dans une ville très pieuse, au fin fond d’une Amérique puritaine, c’était préférable. Et Josh n’assumait pas du tout. Pour lui c’était un moyen comme un autre de passer le temps. Sauf que moi, j’étais dingue de lui.

– OK, c’est bon, on a compris ! Abrège !

Je me retiens de rire. Et j’abrège.

– Donc les Pussy ont fait un tabac, Marcus a su tirer les bonnes ficelles, et après deux ans de galères dans des petites scènes, nous commencions à avoir un vrai public, la chance nous souriait, la presse nous adorait, enfin bref, nous nous pensions les rois du monde. Notre premier album s’est bien vendu, et nous avons organisé une tournée américaine, tout était top. Josh refusait toujours de s’avouer qu’il était gay, moi j’assumais, et je le priais d’arrêter ses conneries, mais non. J’étais un peu comme toi. Rien à foutre, le public m’adore, aucun risque. Parce qu’en plus, j’étais l’un des compositeurs des Pussy, et le meilleur des deux guitaristes du groupe, enfin selon la presse. Derek touche bien aussi, simplement c’est un bourrin, il n’a pas le feeling des notes. Il tabasse et ça s’arrête là. Bref. De toute manière, c’est le dernier des connards.

– Ouais, j’avais noté ça aussi, sur leur dernier album, la guitare est beaucoup trop agressive.

– Voilà. Donc, Josh se planquait tout le temps, mais mal. Il me sautait dessus dans la rue, me pelotait dans le bus, bref, ça lui montait à la tête. Et dans le même temps, pour donner l’illusion, il flirtait avec les fans.

– Il le fait toujours.

– Je sais.

Il me lance un regard noir.

– Et pourquoi tu sais ?

Je ne réponds pas. Je ne me vois pas lui répondre que, jusque très dernièrement, malgré ma haine pour ce type, je ne pouvais m’empêcher d’aller mater les vidéos amateurs des concerts des Pussy, aussi bien des mecs que des groupies. Et les nanas, ça parle beaucoup ! Et ça montre encore plus… Je ne compte plus le nombre de selfies de nanas dans les bras de Josh qui se baladent sur le Net.

– Je sais. C’est tout. Et donc, un jour, un soir, plus exactement, il m’a sauté dessus dans une ruelle. Sauf que c’était la fois de trop. Il y a eu des photos. Elles ont été postées sur les réseaux, puis reprises par la presse. Et tout à fait boule de neige. Les articles sur nos concerts ne parlaient plus que du Gay Stixx, au détriment de la performance artistique globale. Des comités d’accueil ont commencé à naître à chaque nouvelle ville traversée, et notre plus gros concert, celui prévu à Nashville, notre ville de naissance si je puis dire, puisque nous étions des enfants du pays, a dû être annulé au dernier moment, pour peur d’atteinte à la pudeur. Et il y avait vraiment un véritable groupe anti-gays devant les portes. Si nous avions joué, ça aurait tourné à l’émeute.

Il secoue la tête.

– C’est vraiment des conneries.

J’écrase ma clope.

– Peut-être, mais c’est la réalité du show-biz. Tout s’est déroulé en même pas deux semaines. Et dans tout ça, j’ai oublié de te préciser, j’étais le seul visé. Parce que Josh, lui, a été épargné par une ombre sur les photos. Seul mon visage était visible…

Il hausse un sourcil.

– Une ombre ? Avec plusieurs photos, il était méconnaissable sur toutes ?

OK, je ne suis pas crédible.

– On va dire ça, oui.

– Donc, tu mens.

Je pose le cendrier sur le rebord de la fenêtre.

– Qu’est-ce que tu veux que je te dise exactement ? Que c’est parce qu’il me taillait une pipe et que ma veste était entre lui et les photographes qu’il n’a pas été reconnu ?

Il se gratte la tête nerveusement.

– Non, putain, pourquoi je pose des questions connes, moi aussi ! Continue !

– Donc voilà, j’étais le seul dans la ligne de mire. Et Josh s’est joyeusement défilé. Surtout quand son frère lui, a compris que c’était Josh, parce qu’il nous avait laissés dans cette ruelle dix minutes avant les prises de vues. Or, Derek est le meilleur pote de Bryan. Mon frangin. Donc je te laisse imaginer l’ouverture d’esprit… J’étais le diable, le salaud qui avait poussé son frère dans la perversité, Satan réincarné, et, ce qui ne gâchait rien, un guitariste beaucoup plus aimé que lui par le public. Donc, il a interdit à son frère d’ouvrir sa gueule et a monté le groupe contre moi, en faisant constater, à juste titre, que nous étions devenus une attraction à cause de cette révélation concernant ma sexualité, que je volais la vedette au groupe, et j’en passe.

Je marque une pause, mon esprit revoit en boucle tous ces moments où mes meilleurs amis, mes frères de cœur, et mon amant m’ont tourné le dos.

– Et tous les Pussy ont été élevés dans des valeurs pieuses et hors d’âge. Donc ils ont vite choisi leur camp. Ça m’a détruit. J’ai préféré arrêter de me battre, parce qu’après tout, moi, je les aimais ces mecs. Quand mon père s’est barré, je passais mon temps avec eux. Et on ne peut pas forcer les gens à vous aimer. Alors, parfois, il vaut mieux abandonner. Ensuite, tu sais ce que m’a réservé mon frère à mon retour à la maison. Et la presse ne m’a pas lâché de sitôt, j’étais suivi partout, les commerçants n’osaient plus me servir de peur d’être pris en photo avec le « Gay », voire d’être vus comme mon mec ou je sais pas. Puis j’ai été condamné à rester loin de Bryan, ma mère ne m’a pas aidé, ou soutenu. À l’époque, le seul État qui n’appliquait pas cette clause débile de gay panic defence était la Californie, alors j’ai pris une carte de l’État, j’ai mis le doigt sur San Diego au hasard, et je suis allé m’y installer. Sans prévenir personne. J’ai disparu. Jusqu’à ce que Marcus me croise un jour par hasard, à un carrefour. Vous étiez en concert dans la ville le soir même. Il m’a contacté deux semaines plus tard pour le festival, et voilà… Tu as toute ma vie, en long, en large et en travers…

Il s’allonge plus confortablement en enroulant ses bras autour d’un oreiller.

– Je suis désolé, Corey. Les gens sont cons.

Je vais le retrouver et m’assieds sur du lit.

– Possible. Mais aujourd’hui, je ne veux pas revivre ça. Ni pour moi, ni pour toi. Alors, pour le bien de tous, la seule solution que je vois, c’est de ne rien montrer. Au moins jusqu’à la fin de la tournée. Ensuite, tout sera plus simple. Enfin, si nous nous supportons jusque-là !

Il redresse la tête.

– Tu en doutes ?

– Avec toi, je suis aussi sûr de tout que dans le doute constant.

– Je ne sais pas comment je dois le prendre.

Je caresse ses cheveux.

– On ne se connaît pas. Et tu en auras peut-être ras le bol de ma superbe queue dans quelques jours. Et nous avons le temps. Pour ma part, je pense que rien ne presse.

Il plisse les yeux.

– Et qui me dit qu’en réalité, tu ne me proposes pas ça pour m’éloigner de toi ? Que je ne suis qu’un mec, attiré par les nanas et que c’est juste un jeu pour toi ? Qui me dis qu’au bout du compte, t’afficher avec moi ne te fait pas chier ?

– Moi, je te le dis.

– Et tu as dit aussi qu’on ne se connaissait pas, et que tout pouvait arriver.

– Je suis prudent c’est tout.

– Foutaises. Moi je crois que tu me trouves déjà trop collant et que tu essayes de m’éloigner sans ameuter la foule. Et de toute manière, j’ai bien entendu ta petite histoire, mais justement, vous avez été pris en flag, parce que vous aviez essayé de cacher tout ça. Si vous l’aviez clairement assumé et affiché, ça aurait été différent.

– Je ne pense pas.

– J’en suis certain. Alors désolé, mais je ne marche pas.

Ma main descend sur sa nuque vers son dos.

– Jared, je préférerais ne rien avoir à cacher. J’ai détesté me planquer. Mais c’est un passage obligé. C’est pour nous que je le ferai. Parce que crois-moi, te voir jouer les stars devant les minous en chaleur, ce n’est pas ce que j’appelle une partie de plaisir.

– Alors on ne le fait pas.

– Si.

Je me penche pour l’embrasser. Ses lèvres deviennent chaudes et passionnées dès que je les rencontre. Sa langue affamée. Il recule pourtant la tête et plante ses yeux au fond des miens.

– Tu me promets que ce n’est pas une excuse pour m’éloigner de toi ?

Je rapproche mes lèvres des siennes.

– Je promets.

Il me laisse l’embrasser.

– Que tu ne vas pas aller te taper un mec dans les coulisses pendant que je serais bloqué sur scène ?

Je souris.

– Tu me demandes de t’être fidèle ?

J’adore. Ce con fait exploser mon cœur. Et, affichant sa fragilité dans cette lueur nocturne, il est magnifique. Jared est beau. Nicolas est irrésistible. Il me subjugue. Il a peur que je parte, alors que c’est moi qui suis terrifié. Je crois que nous bataillons pour savoir lequel des deux est le plus éperdument attaché à l’autre. Parce que c’est rassurant, alors que toute cette histoire nous a explosé en plein cœur sans que nous ayons eu le temps de comprendre, de planifier ou de demander à la raison son avis. Je pousse sur son épaule pour l’allonger, dos au matelas. J’avais dit, avant d’ouvrir la porte, que si c’était lui…

15 Distant Sun, Crowded house, crédits : Neil Mullane Finn.

OceanofPDF.com