MM Play With Fire
Prologue
Nicolas
Aix-en-Provence, quatre ans plus tôt
Nous y voilà. Parfois dans la vie, il y a des virages. Ressent-on le changement de cap avant de s’y engager, ou le remarque-t-on seulement une fois le pas franchi ? Lorsque j’ai rencontré Julia sur un trottoir il y a sept ans, alors que je n’étais qu’un sale morveux sans avenir, je n’ai pas compris que j’étais dans un de ces tournants décisifs. Peut-être que si je ne lui avais pas volé son sac, je serais resté sur la route désespérément droite et misérable que dessinait mon destin devant moi. Peut-être que si elle ne m’avait pas attrapé le bras ce jour-là, alors que, en essayant de la semer, je m’apprêtais à traverser la rue devant un camion lancé à pleine vitesse que je n’avais pas vu, il n’y aurait même pas eu de destin… Ce jour-là, je n’ai rien vu du virage. Et pourtant…
Je dépose mon sac devant la porte du train. Un quai de gare, une femme retenant ses pleurs. Deux pour être exact. Quoi de plus cliché et significatif d’un nouveau virage ? Mais je ne saurais m’en convaincre. Peut-être que tous les changements ne sont pas bons à prendre après tout ? Le sacrifice n’est-il pas plus lourd que la récompense ? Je ne le découvrirai qu’en essayant. Qu’en prenant ce putain de virage… J’attrape Julia dans mes bras et la serre affectueusement. Est-ce réellement une nouvelle direction ? Cela y ressemble bien. Seul l’avenir nous le dira. Pour le moment, je tente de me rassasier de la force de la femme qui a donné un sens à mon existence. Celle qui m’a recueilli et m’a montré le chemin. Mon phare dans la nuit, ma famille, celle qui a choisi d’être ma mère par le cœur, puisque la mienne, la vraie, ne l’a jamais fait. Peut-être n’avait-elle pas de cœur ? Je n’en sais rien, je ne l’ai jamais connue.
J’embrasse sa joue humide, alors que sa main caresse ma tignasse nerveusement. Je n’arrive pas à parler. Seuls nos yeux discutent. C’est suffisant. Elle m’adresse un sourire délicat et tremblant avant de me pousser dans les bras de Mélanie. Petit corps frais que j’aime tellement serrer contre moi. La fille de Julia est-elle un autre de ces virages ? Si c’est le cas, nous le prenons ensemble celui-là. Il est en angle doux et langoureux, comme ses propres courbes à elle, sensuelles et envoûtantes. Je plonge mon nez dans le paradis vertigineux de son parfum délicat et entêtant. Je m’imprègne. J’imprime cette fragrance fleurie au plus profond de mon âme.
Un sanglot interrompt notre étreinte. Je dépose un baiser sur ses lèvres fébriles alors que ses joues se parsèment de larmes silencieuses, mais plus acides que la pire des armes. C’est trop à supporter.
– Je reste !
Elle agrippe mon cou.
– Non, tu pars. C’est ta chance, Nicolas. Tu dois la prendre.
Elle pose son front contre le mien en fermant les yeux.
– Nous sommes plus forts que cinq petites années. La chance doit parfois se gagner, certains sacrifices sont nécessaires.
Mes doigts cherchent les siens dans mon cou et s’y raccrochent.
– Je reviendrai peut-être avant. Qui sait, dans deux mois ils auront peut-être renvoyé le petit Français dans sa campagne profonde ?
Elle secoue la tête.
– Non. Je suis persuadée que tu vas crever la scène. Éclate-toi. Ne regarde pas en arrière, je suis peut-être ton passé, mais je compte bien être aussi ton avenir. En attendant, je ne suis pas ton présent. Je fais ce que j’ai à faire, je récupère mon diplôme, et toi, tu séduis tout le monde, tu profites de tout ce que tu peux, et on se retrouve dans cinq ans. Je te rejoins et t’emprisonne à vie cette fois. Cinq ans. Tu n’as QUE cinq ans. C’est court en fait…
Je trouve cette idée stupide. Mais peut-être a-t-elle raison. Je n’ai connu qu’elle et Aix-en-Provence. Elle n’a connu que moi et Aix-en-Provence. Aujourd’hui, je pars pour L.A., et elle pour Paris. Doit-on se restreindre en s’attendant ? Ou remplir nos valises d’expériences, bonnes ou mauvaises, pour pouvoir mieux se retrouver, accomplis et sereins ? Ne pas prendre le risque de se reprocher de n’avoir pas vécu et se quitter en claquant la porte quelques années après, l’âme bourrée d’amertume et de ressentiments… Et si la vie décide que nous ne nous reverrons pas, eh bien ce sera encore un nouveau virage… C’est un risque à prendre. Mais si nous sommes aussi forts que nous le croyons, alors nous ne risquons rien… Et nous le sommes. Plus forts que la distance et l’absence. J’en suis persuadé.
Les haut-parleurs de la gare annoncent le départ imminent de mon train. Nous soupirons d’une seule voix.
– Toi et moi, face au destin ?
Elle hoche la tête.
– Toi et moi, face au destin. En attendant, prends ce train, éclate-toi, aucun regret, forge-toi ton expérience, et le destin nous rappellera l’un à l’autre quand il sera temps. Pour le moment, chacun sa vie, chacun ses aventures…
– Tu es sûre ? Tu ne veux pas que…
– Ce que je ne veux pas c’est qu’un jour tu te réveilles et que tu réalises que tu as loupé la vie en m’attendant. Je te préfère loin et entouré, heureux. Tu n’en seras que plus beau quand je te retrouverai…
J’embrasse ses doigts.
– De toute manière, c’est toi que j’aime. Je n’ai pas besoin d’aller ailleurs…
Un triste sourire s’étire sur ses joues humides.
– On verra. Allez, file papillon…
Je l’embrasse une dernière fois avant de m’écarter, d’attraper mon sac et de sauter dans le wagon. La porte se referme sur les deux femmes qui ont rendu ma vie belle et lumineuse depuis sept ans… Ma rencontre avec Julia était bien un virage…
Le train prend de la vitesse et je ne distingue bientôt plus que deux silhouettes qui s’évaporent peu à peu dans l’horizon. Comme si je tournais une page et que la réalité de ma « famille » de cœur s’évanouissait déjà dans celle qui m’attend, de l’autre côté de l’Atlantique, loin, très loin, en Californie. Est-ce que je veux vraiment de ce nouveau virage ? Est-ce mon destin ? Rien n’est moins sûr. Tout ce que je veux, moi, c’est m’enfouir dans l’amour des miens. J’ai mis du temps à trouver ma famille. Et maintenant que je l’ai, je la quitte. Je me retrouve seul, encore une fois. Je crois que je fais la plus grosse connerie de ma vie.
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