MM Play With Fire
Chapitre 11
Corey
La porte de ma chambre se referme sur moi. Enfin seul. J’allume une clope et me plante devant la fenêtre ouverte. L’air est frais, et il me fait du bien. Mes pensées vagabondent sur les évènements de ce soir. Il faut que je disparaisse de cette tournée. Tout devient… dangereux. Jared… il bandait. Putain de merde ! La vie n’est qu’un éternel recommencement. Sauf que je vais y mettre un terme avant que ça ne recommence justement. J’attends Marcus, et je me barre. De toute manière, c’est ce que je veux faire depuis le début, ça va bien finir par arriver. C’est la seule chose cohérente à faire. Tout ici est beaucoup trop tentant, et même si je me fais violence pour ne pas commettre les mêmes erreurs, j’en commets d’autres. C’est pourtant pas compliqué. On ne rêve plus de jouer dans un groupe, on oublie la guitare, on ne pactise pas avec des musiciens. Ils sont tous faux et attirés par une seule chose, la gloire, coûte que coûte, sans égard pour personne, prêts à tout pour grimper. Ce sera sans moi cette fois.
Des coups retentissent à ma porte. Je suis en repos. Personne ne pourra m’enlever ça. Allez au diable, tous autant que vous êtes ! Je n’y suis pour personne. Il faut que je réfléchisse à cette bite joliment dressée sous un caleçon trempé. Ou que je n’y réfléchisse pas, justement. Surtout pas, même. Non, en fait ce mec est un eunuque. Voilà, c’est ça. C’était une prothèse pour faire bien devant les groupies. Point barre.
Ben voyons ! Et depuis quand les prothèses changent de taille de cette façon ?
Ta gueule. Si j’ai envie que ce soit une prothèse, c’en est une.
Si c’est ton kif, après tout… Mais tu m’inquiètes Corey…
Lâche-moi, tu veux ?
Des coups retentissent à nouveau à ma porte. Putain, mais c’est pas possible ! Il est au moins une heure du matin, on ne peut donc jamais être tranquille dans cette tournée ? Je balance ma clope par la fenêtre en préparant déjà un accueil digne de ce nom au connard qui insiste lourdement en frappant une troisième fois. Je ne serais pas étonné que ce soit l’autre chanteur mégalo qui a besoin d’un cure-dents, ou d’un débouche-chiotte, un truc vraiment primordial qui exige une intervention d’urgence de ma part !
J’ouvre la porte.
– Besoin d’une crème hémorroïdaire ?
Un poing arrive violemment sur ma joue. Puis un autre en plein dans mon bide. Je recule, plié en deux. Putain, c’est quoi ce bordel ? Un gros costaud me pousse brusquement et trois autres types entrent dans ma chambre derrière lui. Ils claquent la porte derrière eux. L’un d’entre eux passe dans mon dos à la vitesse de l’éclair et me bâillonne en relevant ma tête. Je lui mords la main et lui assène un coup de coude. Il hurle. Un autre poing m’arrive sur le menton, puis encore un dans le ventre, un autre de l’autre côté, dans mes couilles. Je me plie en deux, un genou vient me frapper sous le menton. Je m’écroule au sol. Mais putain, c’est quoi ce délire ? Des coups de pied pleuvent sur moi. Le dos, le ventre, encore les couilles. La douleur me scotche au sol, m’empêchant de bouger, alors que les coups redoublent. Ils n’épargnent rien. Ni le visage, ni les côtes. Chaque partie de mon corps me brûle, me tire, se déchire. Je ne sais même plus ce qui fait le plus mal. La tête, le ventre ? Non, sans aucun doute, les burnes que je tente de protéger comme je peux. J’ai quand même le réflexe de lancer ma jambe dans le tibia d’un des mecs, dont je n’ai toujours pas vu les visages. Il vacille mais ne tombe même pas.
Bande de salauds, ils sont au moins quatre ! Puis une voix tonne au-dessus de moi, stoppant les coups.
– Bon, ça va aller. Relevez-le.
Des mains m’agrippent alors que j’essaye de reprendre ma respiration. On me force à me redresser. Ils me lâchent, mais mes jambes ne me tiennent plus. Je m’écroule à nouveau. Ils me relèvent encore. Et cette fois, on me maintient debout. C’est douloureux. Atrocement douloureux. Des endroits improbables de mon corps me tirent, d’autres me brûlent. J’ai l’impression que mon ventre va exploser. Une douleur lancinante foudroie mon menton.
Je relève malgré tout la tête vers le donneur d’ordre. Je connais trop cette voix. Effectivement, je ne me suis pas trompé. Un fantôme est en face de moi. L’être le plus immonde que je connaisse.
– Bryan !
Il me sourit d’un air machiavélique. Ses yeux, les mêmes que les miens, me disent toute sa haine, sa peur, mais aussi sa connerie. Et je peux vous dire que sur ce point-là, y a matière…
– Corey… Ou devrais-je dire Stixx ? Quel plaisir de te revoir dans le coin. Pourquoi t’es revenu ?
– J’ai pas eu le choix.
– On a toujours le choix… Frangin…
Il allume une clope en me dévisageant puis sourit une nouvelle fois. Malgré la douleur lancinante qui sévit dans tout mon corps, je n’ai qu’une envie, c’est de lui envoyer mon poing à travers la tronche. J’essaye de m’arracher de l’emprise de ses gros bras, mais je suis arrêté dans mon élan.
Il éclate de rire.
– Te fatigue pas ! Ils ne te lâcheront pas. T’as aucune chance de leur échapper. C’est pas des tapettes, eux !
Je lui crache à la tronche, faute de mieux !
– Espèce de lâche ! Viens en face-à-face ! Sans tes têtes de cons de copains, on va voir si tu feras le malin longtemps ! Tu vas voir qui est la vraie tapette de l’histoire ! Allez, viens !
Il secoue la tête.
– Non… non, Corey, c’est pas comme ça que ça marche. T’as déjà oublié, je ne me salis jamais les mains.
– T’es déjà bien assez dégueulasse comme ça, hein Bryan ?
– Ta gueule ! Et dis-moi un peu ce que tu fous ici ! Je ne t’avais pas expliqué que si tu revenais, cette fois, nous irions jusqu’au bout ?
Je m’agite inutilement entre les mains des mecs qui me ceinturent. Mais je m’en fous, je ne peux réprimer mon envie de tuer ce type, cette espèce d’enculé que je dois appeler « mon frère ». Mais soyons honnête, je n’ai pas beaucoup d’espoir de voir mon poing arriver dans sa tronche d’enfoiré.
– Mais vous êtes déjà allés jusqu’au bout, bande de connards ! Qu’est-ce que tu veux me faire de plus ? J’ai survécu une première fois, une autre fois ne me touchera pas davantage !
Il tire une taffe de sa clope en ricanant.
– Alors c’est parfait. Jef avait une furieuse envie de te revoir, tu te souviens de lui ? Ça a été torride entre vous, tu te souviens ? Tu hurlais, je crois, de mémoire… À moins que ce ne soit avec Cliff… Pas d’inquiétude, il est là aussi, regarde…
Je mate les mecs qui me gardent solidement entravé. Putain, c’est un cauchemar… Le passé vient me frapper en plein cœur, en plein cerveau, en pleine terreur. Mon frère ajoute, content de lui :
– On a emmené un petit nouveau… Normal que je présente ma famille à mes potes, non ?
Il se rapproche de moi et me souffle sa fumée à la tronche.
– Alors je vais t’expliquer une dernière fois, parce que t’as l’air d’avoir du mal à comprendre. Tu oublies le Tennessee. Tu n’es pas le bienvenu ici, c’est clair ?
Je soutiens son regard. Il ne me fait plus peur. Tout marshall qu’il est, il n’a plus aucune emprise sur moi. Il peut bien me frapper, j’en ai rien à foutre.
– Je pars après-demain. Je finis la date prévue, et tu n’entendras plus parler de moi.
Il secoue la tête en faisant claquer sa langue contre son palais.
– Non, je crois que tu es définitivement abruti petit frère. On ne veut pas de tapettes chez nous, et encore moins de toi. Tu pars demain, à la première heure. C’est pas une option.
– Va te faire foutre ! Je pars après-demain, et je t’emmerde p’tite bite !
Il secoue à nouveau la tête.
– Bon, alors si tu ne veux pas rentrer dans ta tête de follasse que ce n’est pas toi qui décides, on va essayer de le rentrer ailleurs. Corey, franchement, tu me déçois ! Regarde ce que tu m’obliges à faire. Je vais vraiment finir par croire que tu aimes ça, en définitive… Allez les gars, puisque mon frère adoré est en manque, je vous laisse assouvir sa perversité… Tu as vraiment le vice ancré en toi, mon pauvre Corey…
Un mec me jette sur le lit puis grimpe sur moi, appuyant ma tête contre le matelas. Putain, mais non ! Je me débats dans tous les sens, mais des mains m’empoignent les bras, pendant que d’autres contiennent mes jambes. Je suis totalement vaincu, maintenu de force contre le matelas, dans l’incapacité totale de bouger. Je hurle contre la couette contre laquelle mon visage est enfoncé, je n’arrive presque pas à respirer. Je me débats encore, avec la rage du désespoir, mais ils sont trop forts, trop nombreux sur moi. Des mains soulèvent mon bassin et ouvrent mon jean avant de le tirer violemment sur mes cuisses. Putain ! Non ! Pas encore ! Je déteste mon frère ! Je promets que je vais le tuer, un jour viendra où je lui ferai bouffer ses couilles !
Mon caleçon est descendu sur mes cuisses à son tour. Ils descendent encore mes fringues pour mettre mon cul à l’air. Non, Corey, ne pleure pas. Résiste. Ne lui donne pas ce plaisir. Soit un mec, bordel, défends-toi ! Ne donne pas ça à ton frère, le spectacle de ses potes qui t’enculent ! Pas deux fois ! Jamais une seconde fois ! Je me cambre, me plie, essaye de tourner sur moi-même, mais les connards tiennent bon, je suis totalement maîtrisé. Et anéanti. Mon cœur bat trop vite, mon corps tremble, ma gorge retient une nausée grandissante et mon cerveau s’étouffe dans une haine noire mélangée à de l’effroi. J’arrive toutefois à tourner la tête et à hurler.
– C’est vous les putains de tapettes ! Pédés refoulés ! Bande de merdes ! Lâchez-moi, putain !
– Trop tard Corey, fallait y réfléchir avant de jouer ton malin !
Je regarde mon frère qui s’allume une seconde clope, adossé au mur de ma chambre.
– Espèce de… Putain, je suis sûr que ça te fait bander ! Bryan, dis-leur de me foutre la paix, putain !
– Non. Allez-y les gars, qu’on en finisse !
Le bruit d’une fermeture éclair résonne derrière moi. C’est tout simplement impossible. Ce simple bruit me fait sortir de mes gonds. Je ne suis plus qu’une machine, avec un seul et unique but, leur échapper. Coûte que coûte. Ce qui fait apparaître en moi des moyens nouveaux, une résolution implacable de ne pas les laisser gagner une nouvelle fois. Ce n’est même plus moi qui dirige mon corps, c’est la peur, la rage, la détermination, et surtout la haine.
– NOOONNNN ! Barrez-vous de là, bordel de putain de…
Je me plie en deux, les prenant au dépourvu. J’arrive à me coucher sur le dos, j’envoie mes pieds dans le bide du mec qui avait déjà sa queue à la main et le fais reculer de plusieurs pas. Le second mec, qui tenait mes bras, et que j’ai éjecté sur le côté en me retournant, revient à la charge. J’agrippe son col en hurlant de rage, l’attire vers moi et lui fous un poing en plein nez. Puis je saute sur mes pieds et le troisième gars, qui était relativement loin de moi, me charge, mais j’arrive à glisser entre ses bras tendus. Je remonte mon froc en catastrophe tout en passant devant mon frère qui n’a pas eu le temps de réagir, ouvre la porte de ma chambre et me rue dans le couloir de l’hôtel.
Je me heurte violemment à un torse baraqué, des bras s’enroulent autour de moi aussitôt. Merde, y en avait un autre ! C’est pas possible ! J’envoie un uppercut dans le menton du type, mais il me bloque en empoignant mon bras.
– Corey, il se passe quoi ?
Accent français ! Je lève les yeux sur lui, alors qu’il a déjà le regard sur ma porte de chambre qui s’ouvre dans un grincement derrière moi. Il me lâche brutalement, je me rattrape au mur, mes jambes n’en peuvent plus, ma tête menace de rendre les armes. Jared tombe nez à nez avec mon frère. Il lui envoie un coup de tête sans réfléchir. Mon frère hurle de douleur, et ça s’arrête là. Je tourne de l’œil.
***
Des bras autour de moi. On me pose sur un matelas. Je me redresse en sursaut. Des mains appuient sur mes épaules.
– Non, non !
Je me dégage brutalement, le poing déjà prêt à en découdre. Une main l’entoure doucement.
– Corey, c’est bon, tout va bien.
Accent français. J’oblige mes yeux à regarder autour de moi. La pièce est vide à part Jared, penché sur moi. Mon jean est encore ouvert, je suis à moitié à poil ! Jared le remarque avant moi, remonte mon caleçon rapidement puis mon froc. Je m’autorise à souffler en reposant la tête sur le lit.
– Ils sont partis !
– Oui, tout va bien. Je vais appeler les flics.
Je me redresse en tendant la main vers son téléphone.
– Non ! Surtout pas !
Surpris, il me jette un regard d’incompréhension.
– Si ! Corey, il faut appeler les flics !
– Non, putain !
J’attrape son téléphone et le balance sur le lit.
– Non, on n’appelle personne. Tout va bien.
Et s’il te plaît barre-toi, je ne vais pas tarder à craquer. Je me redresse pour me lever, mais j’ai mal partout. Surtout au bide. Je me laisse retomber sur le matelas, encore tremblant, l’estomac révulsé. Et épuisé.
– On n’appelle personne, Jared.
Je pose mon bras sur mes yeux.
– On n’appelle personne.
Je retiens mes larmes. Je veux juste qu’on me fiche la paix.
– Est-ce que tu peux me laisser ?
Comme à son habitude, le Français fait l’inverse de ce que je lui demande.
– Il s’est passé quoi ? Ils voulaient quoi ces types ?
Je referme mon jean puis replace mon bras pour épargner mes yeux de la lumière trop forte. J'ai mal à la tête.
– On était en pleine partouze.
– Ha ha ! Très drôle ! Et tu te barres comme ça d’une partouze, toi ? Tu me rappelleras de ne jamais accepter un de tes plans culs, alors… Parce que t’as pas l’air de t’être éclaté !
– Je t’inviterai jamais, c’est pas ton style. T’es trop… coincé.
Il rigole doucement.
– T’es vraiment un connard.
– T’es pas mal non plus. Laisse-moi, s’il te plaît.
Il s’assied près de moi. Je sens ses doigts remonter le bas de mon T-shirt.
– Jared, est-ce que tu pourrais au moins, une fois, faire ce que je te demande ? S’il te plaît ?
– Un jour peut-être, faut que je réfléchisse. Putain, Corey, t’as des hématomes partout. Faut au moins aller te faire soigner.
– Lâche-moi !
Il remonte encore mon T-shirt. Je n’ai pas le courage de me battre encore. J’abandonne la bataille.
– Merde, ils t’ont pas loupé !
Une image de sa tête à lui contre celle de mon frère me revient en mémoire.
– Et toi, tu leur as fait quoi ?
– Un coup de boule au gros lard, et un coup de genou dans les parties du mec derrière lui. Après, ils se sont barrés. J’ai préféré te ramener ici plutôt que de leur courir après. C’était qui, sérieusement ? Pourquoi ils t’ont mis dans cet état ? Ils t’ont fait… autre chose ?
Il a prononcé la fin de sa phrase d’un air embarrassé. Je soulève mon bras pour examiner son visage. Il a effectivement l’air gêné. Je soupire en reposant mon bras sur mes yeux.
– T’occupe pas de ça, « chéri ». C’est pas tes histoires. Tout ça, c’est loin de ton monde… C’est mon monde. Rien qu’à moi.
– OK, « Bébé ». Mais c’était pas ma question. Est-ce qu’ils t’ont fait… mal ?
Je secoue la tête en laissant échapper un rire amer.
– T’es un putain de chieur, tu le sais, ça ?
– Si tu réponds pas, ça veut dire oui.
Il ne lâchera pas l’affaire. Il n’écoute même pas les réponses. Je soulève mon bras, mais la lumière me fusille les pupilles. Je soupire.
– OK, OK. Je vais t’expliquer. Mais si on doit partir dans les confidences, il va falloir éteindre ce plafonnier parce que je vais mourir.
– Yep !
Il se lève, allume une lampe d’appoint à côté du lit et éteint le reste. Je me redresse pour retrouver mon paquet de clopes, qui évidemment, est posé sur le rebord de la fenêtre, à l’autre bout de la pièce, avec le cendrier, enfin bref, il faut que je me lève. Je pose les pieds au sol en grimaçant. J’ai mal partout. Et très mal. Je me lève sur mes jambes, elles flageolent.
– Qu’est-ce que tu fais ? T’as besoin d’un truc ?
Il arrive sur moi, et je m’affale dans ses bras. Putain, je ne vais vraiment pas bien. Un sanglot monte rapidement de ma gorge, je le laisse s’échapper. Il faut que je sois un peu seul.
– Faut que je pisse.
– Attends je vais t’aider.
– Me dis pas que tu veux me la tenir !
Il me dirige vers la salle de bains.
– Tu sais bien que je ferais tout pour toi, bébé !
Je tape amicalement son bras en poussant la porte des sanitaires.
– T’enflamme pas chéri, je devrais pourvoir m’en sortir.
Il me lâche et je ferme la porte. Je m’assieds sur les chiottes, pose mon visage dans mes mains, et laisse sortir ma peur. Ma colère. Ma frustration. Mon dégoût. Je n’arrive plus à m’arrêter. Les larmes coulent. Elles brouillent mes yeux, mouillent mes joues, sillonnent mes avant-bras, vont mourir sur mon jean. Mon propre frère. Comment peut-on détester son propre sang à ce point ? Juste pour une orientation sexuelle ? C’est tellement injuste ! J’aime les hommes. Pas les femmes. C’est mon seul crime. Comment, au XXIe siècle, peut-on encore faire la chasse aux différences ? Faire du mal consciemment juste pour une divergence, qui n’en est même plus une dans la société actuelle… J’ai perdu ma vie, ma mère, mes amis, juste à cause de cette haine irraisonnée. La haine d’un frère qui avait tellement peur que mon statut de gay assombrisse ses plans de carrière qu’il n’a pas hésité une seule seconde. Et cinq ans après, il n’a pas évolué d’un neurone. Toujours la même méthode. Enculer un homo, pour le contraindre à disparaître. M’humilier. Me faire mal. Et putain, qu’est-ce que ça fait mal ! Au plus profond de moi, tout mon être est rejeté, parce que je ne corresponds pas à ce qu’il voulait. Parce que je suis heureux autrement, alors que je n’ai rien choisi. À part le fait de ne jamais me renier moi-même. Je suis ce que je suis et je m’y tiens.
Ma mère me manque, même si elle a choisi son camp depuis longtemps. Ma maison, mes racines, tout m’a été confisqué, et même si j’ai subi sans broncher, on vient encore me rechercher pour me rappeler que je n’ai pas ma place ici. Seul. Pour toujours. Condamné à errer… Seul.
Mes larmes ne tarissent toujours pas. Jared dans la chambre à côté claque les portes, j’entends ses pas… Est-ce qu’il va se décider à retourner dans sa chambre à lui ? Combien de temps vais-je devoir me planquer dans la salle de bains avant qu’il comprenne que je veux être seul ? Corey doit vivre seul. Parce qu’il n’est pas « normal ». Ne pas faire de vagues, se faire discret, et loin de tous, de préférence. Laissez-moi tranquille. Tous. Je ne veux pas qu’on me prenne en pitié. Je ne veux pas qu’on s’occupe de moi. Je veux juste avancer et ne pas regarder en arrière. Oublier cette étape à Nashville, oublier cette tournée de malheur, oublier la musique, oublier tout. Retourner à San Diego, et reprendre une vie simple.
La porte de la salle de bains s’ouvre sur Jared.
– Merde !
Il se précipite sur moi alors que je détourne la tête.
– Putain, Jared, tu peux pas m’oublier deux minutes ?
– Tu rigoles ? Je ne te laisse pas comme ça. Si tu ne veux pas appeler les flics, c’est moi qui reste. Et tu vas m’expliquer pourquoi tu chiales sur des chiottes. Vous avez de drôles de coutumes, vous, les Américains. Allez, viens.
Il passe ses bras sous mes jambes et derrière mon dos et me soulève.
– Mais je peux marcher ! Pourquoi tu me tripotes encore ?
Il sort de la salle de bains en riant.
– J’sais pas, j’aime bien ! T’es tout petit.
– N’importe quoi ! Je ne suis pas petit du tout, c’est toi qu’es trop grand !
Il secoue la tête, faussement dépité.
– Non, non, je suis parfaitement proportionné. Toi aussi remarque. Mais en format mini.
Il me pose sur le lit. Tu sais ce qu’il te dit le mini ?
– J’ai besoin d’une clope.
Il se redresse et part chercher mon paquet, qu’il pose sur la table de chevet.
– Un briquet aussi.
Il va chercher le briquet.
– Avec un cendrier, ça serait mieux…
Il va chercher le cendrier. J’allume ma clope.
– Tu peux ouvrir la fenêtre ?
Il soupire en m’adressant un regard désabusé. Mais il va ouvrir la fenêtre. J’éclate de rire.
– C’est bon, là ? Tu veux pas une paire de chaussettes, un coupe-ongles, une brosse à dents ?
– Non, ça va, merci !
Il se laisse tomber à côté de moi sur le lit, moitié assis moitié allongé, nonchalant, la tête posée contre son bras replié derrière lui, contre la tête de lit. Une jambe allongée, l’autre repliée, le T-shirt remontant sur ses abdos… No comment. J’ai juste envie de me blottir contre lui. Mais c’est interdit. Je m’allonge sur le dos, pose le cendrier sur mon torse, et regarde les volutes de fumée s’élever au-dessus de moi.
– Il y a un motif légal de défense ici… Ça s’appelle le « gay panic defence » .
– C’est quoi ?
– C’est un motif de défense lors de procès. Pour résumer, tu peux voir ta peine allégée si tu as tabassé un homme ou une femme homosexuel(le) pour la cause qu’elle ou il t’a fait peur… parce qu’il ou elle était gay.
– Pardon ?
– Tu as bien entendu. Certains voient leur peine diminuée de moitié. Juste parce que la victime est gay.
Il se redresse brusquement pour m’observer.
– Tu déconnes ?
Je tire sur ma clope.
– Malheureusement, non. Habituellement, c’est surtout invoqué pour les homicides. Mais Bryan, lui, l’a mis en avant contre moi. Il y a longtemps. Et il a eu gain de cause. J’ai été condamné à ne plus l’approcher à moins d’un kilomètre. Lui a décidé que le « un kilomètre » devait s’étendre à tout l’État. Donc voilà, il est venu avec ses potes pour me rappeler ce point.
– Mais c’est qui ce type ?
– C’est mon frère. Le marshall de Livisburg… C’est à une bonne centaine de kilomètres, mais c’est encore trop près pour lui.
Jared me scrute toujours. Je n’ose pas tourner la tête vers lui. Je me sens fragile ce soir. Mes bases ont été chamboulées, je ne sais pas si je suis capable de discerner le bien du mal, ce que je veux de ce que je ne veux pas. Alors, je reste aussi distant que je le peux.
– Mais tu lui as fait quoi pour qu’il ne veuille plus te voir ?
– C’est compliqué. En fait, quand la presse a annoncé que j’étais gay, Bryan était en pleine campagne électorale. Il est membre d’un parti hyper conservateur, voire rétrograde. Tu sais, ici, à Nashville, nous ne sommes pas loin de Pulaski.
– Ah oui ? Génial… Et donc ?
J’écrase ma clope dans le cendrier, le pose au pied du lit et me tourne vers lui.
– Je te dis ça pour que tu comprennes. Tu n’es pas Américain, tu n’es pas forcément au courant des petites histoires sordides des régions. Pulaski est la ville où a été créé le Ku Klux Klan. C’était dans le milieu du XIXe siècle, mais il reste toujours un peu de traces. Les gens, par ici, ont peur du changement. L’homosexualité et la libéralisation des mœurs sont un gros changement pour des conservateurs. Pour des futurs électeurs, surtout. Alors quand la nouvelle de ma préférence homo est arrivée dans notre petite ville, Bryan a supposé que cela risquait de ternir son image et celui de son parti. Peut-être qu’il n’avait pas tort. En tout cas, je n’ai plus été son frère depuis ce jour-là. Il m’a attendu chez notre mère, avec ses potes, et dès que j’ai posé le pied à la maison, il a voulu me faire passer l’envie d’être pédé, selon ses propres mots. Ils m’ont frappé… Puis baisé. Chacun leur tour. Sauf mon frère, bien entendu.
Je ne peux plus parler. Je n’ai pas souvent évoqué cette brève période de ma vie avec d’autres. Mais là, dans cette chambre, après cette agression, sous la lueur fine et intime de la lampe derrière moi, je me sens en confiance. J’ai besoin de parler. Et ces yeux sombres m’enveloppent de chaleur. J’en ai besoin. Cruellement besoin ce soir. Je ferme les yeux brièvement. Pour me donner du courage. Pour remettre mes sentiments dans le bon ordre. Pour arrêter mon délire. Trouver la force de refermer cette porte qui condamne tous ces souvenirs à l’oubli. Elle fait bien son job depuis cinq ans. Mais pas ce soir. Ce soir, la porte grince et bat au vent, refusant de laisser mon passé s’effacer de ma mémoire. Et ce ne sont pas que les faits qui reviennent me hanter. Ce sont aussi les yeux de ma mère, désolés mais implacables, les yeux de celle qui les a laissés m’emmener dans cette grange, sans broncher. C’est la froideur des mains de ces hommes. La dureté de leurs gestes, le dégoût dans leurs yeux, la noirceur de leurs âmes. Tout ça prend possession de mon esprit. J’ai l’impression de revivre minute après minute l’agression. Les agressions. Mon âme se met à vomir. Mon cœur a refusé la réalité. Mon corps a expulsé ces horreurs. Je tremble de tout mon être, incapable de reprendre le contrôle. Tout ceci est tellement lointain… et tellement proche en même temps.
Des doigts caressent ma joue. Puis remontent sur mon front. Écartent doucement mes cheveux de mes yeux. Mes larmes retrouvent leur chemin sur mes joues. Je craque. Je ne veux pas de sa douceur. La violence, je peux y résister. Pas la douceur. La tendresse est trop forte contre les armes meurtrières. On ne se bat pas avec un glaive contre du coton. Le coton englobe la lame et la rend inoffensive. C’est ce que font ces doigts sur mon visage. Ils enveloppent de coton mes dernières résistances.
– Jared, arrête.
Ma voix n’est qu’un murmure. Je ne tiens plus qu’à un fil. Mais Jared n’arrête pas. Ses doigts suivent le contour de mon visage, avec une lenteur déconcertante, essuyant les larmes qui sillonnent mes joues. Je m’avoue vaincu par sa caresse. Je blottis mon visage contre sa paume chaude et rassurante. Je me fous de ce qu’il est, de ce que je suis, de ce que nous ne sommes pas. Pour le moment, il est la main qui me soutient, celle qui cajole mon cœur bien trop meurtri par toutes ces choses que je refoule, par leur retour au grand jour, par la peur qui m’a anéanti il n’y a pas une heure. Il a raison, je suis petit. Tout petit dans sa main, entre ses doigts qui me découvrent. Je devrais lui dire de partir. Je devrais l’envoyer chier. Mais j’en suis incapable.
J’ouvre les yeux et plonge aussitôt dans les siens. Le noir brille d’un éclat indéfinissable. Le diable en moi le veut. J’ai besoin de redevenir homme. Ma poitrine cherche le souffle qui lui manque tout à coup, pendant que ses dents mordent sa lèvre inférieure, que ses yeux quittent les miens pour caresser mon visage. Son autre main accompagne son examen presque sensuel de mes traits et je le laisse me découvrir, la tête toujours lovée dans sa paume. Il observe ses doigts repousser mes cheveux en arrière, descendre sur ma tempe, frôler ma joue, suivre l’arête de mon menton, tracer le contour de mes lèvres. Son visage est sérieux, concentré, serein. Il m’examine. Son pouce passe sur mes lèvres, hésitant.
Embrasse-moi…
J’ai envie de me jeter à son cou, de goûter à cet homme qui me perturbe, de lui voler sa sérénité, de la faire mienne. J’ai envie de m’emparer de cet homme tellement sûr de lui, surprenant et rassurant…
J’ai envie qu’il se barre de mon lit. De cette chambre. Je ne veux rien de lui, il n’est qu’une future douleur pour moi, rien de plus, et surtout il est hétéro.
Je m’arrache à ses mains et m’allonge sur le dos. Je n’ai pas besoin de lui. Pas besoin de ça en ce moment. La seule chose qu’il me faut urgemment, c’est de quitter cette ville, et cet État. Mettre le maximum de distance entre mon frère et moi. J’attrape une clope et mon cendard et me concentre sur la fumée, empêchant tout ce beau bordel de monopoliser mes neurones. Sous les yeux noirs, toujours en plein examen de mon profil. Les images de la soirée, mélangées à celle de cette grange il y a cinq ans, me reviennent malgré tout. Un frisson de dégoût me traverse, puis un autre, alors que j’écrase ma clope puis pose mon cendrier.
– Viens là.
Il se rapproche de moi, force ma tête à se poser sur son torse et m’enveloppe de ses bras. Encore une fois. Je ne peux pas m’empêcher de trouver un rire au milieu des larmes :
– Tu vas encore me tripoter !
– Je ne tripote jamais !
Il embrasse mes cheveux et resserre son emprise, une main dans ma tignasse, me massant doucement, la seconde allant et venant dans mon dos. Mes bonnes résolutions m’abandonnent. Il est plus têtu que moi, et il a décidé de m’offrir son attention. J’accepte ce cadeau imposé. Je me love contre lui. Contre ce grand corps qui m’offre le sentiment d’être protégé, même de moi-même.
Je termine mon récit pour détourner la sensualité sous-jacente de ce moment.
– Je n’ai pas porté plainte. Maman m’a supplié de ne pas le faire. Mais, deux jours plus tard, je me suis battu avec lui. Il a porté plainte. Et a donc invoqué la gay panic defence, en ajoutant que moi, son frère, j’avais voulu abuser de lui… J’ai expliqué ce qu’ils m’avaient fait, pour me défendre, mais ça s’était passé deux jours avant, alors il n’y avait plus de… preuve. Et comme j’étais gay, ils ont insinué que même si ça c’était passé, je devais certainement être consentant. Parce que c’est bien connu, quand on est gay, on accepte tout et tout le monde. On n’est pas difficile, on n’a pas de préférences. C’était du grand n’importe quoi. Bref, c’est Bryan qui a été cru, pas moi, parce qu’il n’avait fait que se défendre contre son frère lubrique qui en pinçait pour lui, et donc violent par nécessité. J’avais des bleus partout, et lui juste un œil au beurre noir. Mais ils lui ont donné gain de cause, à lui. Alors je suis parti. En Californie. Dans un État où cette défense n’a plus de poids.
– Et tu as laissé tomber la musique.
– C’est un autre problème. J’avais laissé tomber la musique avant tout ça.
– Ah oui ?
Je baille.
– Oui. Mais permets-moi de garder une part d’ombre, chéri. Je suis fatigué.
– Tout ce que tu veux, bébé. Je le saurai un jour ou l’autre de toute manière.
Il tend la main derrière moi, et le clic d’un interrupteur se fait entendre. L’obscurité nous enveloppe, douce et amère, et je me laisse sombrer dans l’abîme de la nuit. Le réconfort de ses bras, que je m’autorise ce soir, aide mes rêves à trouver leur chemin et repousse les cauchemars qui rôdent autour de moi. Il resserre encore son étreinte. Je suis bien.
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