MM Play With Fire
Chapitre 9
Corey
Nashville. Il pleut des cordes. Comme si les éléments essayaient de me prévenir. Très mauvaise idée de me pointer ici. Les rues que nous traversons se rappellent à mes souvenirs amers et inutiles. Les gens font la gueule sur les trottoirs, c’est normal, cette ville est un enfer. Je préfère détourner le regard et attendre que le convoi se gare devant la salle de concert que nous devons occuper pendant deux jours. Je tente de me plonger dans la conversation de Lee et Chica, même si elle m’emmerde au final. C’est toujours mieux que l’observation de Nashville.
Notre car stationne enfin devant… le Nashville Stadium. Putain ! Un stade ! C’est-à-dire en plein air. Ou plutôt en pleine tempête ! Ça commence bien ! J’appelle Marcus, qui a tenu parole et ne s’est pas montré, l’enfoiré. J’abrège les salutations habituelles.
– Salut, on annule ce soir.
– Hé ! Corey, comment tu vas ? Pourquoi on annulerait ?
– Parce qu’ici, c’est le déluge ! Et un déluge dans un stade, c’est pas les meilleures conditions pour jouer.
– Attends, attends, ils annoncent des éclaircies, j’ai vérifié !
– Des éclaircies mon cul, la scène doit déjà être inondée. Pas question de bosser dans des conditions pareilles.
– Corey, on affiche complet, alors on joue. La seule chose qui autoriserait une annulation serait qu’aucun spectateur ne se pointe. C’est le cas ?
Je jette un œil vers les entrées guichets. Une queue immense est déjà présente, sous la flotte, attendant patiemment l’ouverture des portes dans plusieurs heures. Eh merde !
– Non. Ils sont déjà là !
– Bon, ben voilà ! On joue.
– Connard !
– Merci… Eh, Corey ?
– Ouais !
– Ça va bien se passer. Ça fait cinq ans maintenant, les gens ont oublié.
– Je ne vois pas de quoi tu parles ! Salut !
Je raccroche. Bien sûr qu’ils n’ont pas tous oublié ! Et pour cause ! Bref… On va éviter d’y penser. S’ils sont restés dans le passé, ce n’est pas mon cas, j’ai tourné la page, de mon côté.
Ben voyons ! C’est pour ça que tu as cherché toutes les excuses, jusqu’aux conditions climatiques, pour éviter cette étape ? Parce que tu as oublié toute cette histoire ?
Il pleut, ça va être un vrai bordel, C’est pas une excuse, mais bien un problème !
Oui oui… Pas de soucis, t’inquiète !
Je préfère.
J’enfonce un bonnet sur ma tête et remonte mon chèche sur mon menton. Subterfuge stupide, tout le monde sait que je suis dans ce bus. Si on veut me trouver, ce n’est pas un pauvre bonnet qui empêchera quoi que ce soit. Chica pousse un petit cri alors que je sors de ma place.
– Quoi, Chica ?
Elle ne répond pas, les yeux perdus dans la foule qui attend devant l’entrée des artistes. Je suis la direction de son regard. Des panneaux dégoulinant sous la pluie, mais clairement lisibles :
Dégage Stixx, ta ville te renie
Va te faire enculer
Celui-là est d’une subtilité magnifique ! Au niveau des gens qui le brandissent !
Metal Dolls = Gay pride
Bon, Voilà voilà, on y est. Et maintenant, j’ai pas le choix, je dois affronter tout ça ! Je déteste Marcus de m’avoir tendu un piège pareil. Et de s’être barré à des milliers de kilomètres pour ne même pas assumer ses conneries ! Et surtout je hais cette ville et tout l’État du Tennessee pour le nombre impressionnant d’abrutis qu’il comporte ! Dont deux ou trois en particulier. Je pense très certainement en croiser un ou deux pendant ce séjour qui s’annonce définitivement idyllique.
La porte du bus s’ouvre alors que je récupère mon sac en cherchant une solution au problème. Jared grimpe les trois marches et déboule dans l’allée, déjà trempé par le déluge qui sévit à l’extérieur. Ses cheveux plaqués sur son front, comme s’il sortait de la douche, son T-shirt collé à ses pectoraux, c’est une torture de regarder ça. Oui, j’ai un peu changé d’avis à son sujet. Disons que je le trouve à tomber. Mais je reste sur mon idée du connard. Parce que je ne peux pas y songer autrement. Je m’autorise déjà à le reluquer sans me maudire, je n’irai pas plus loin. Mais ce petit aparté d’hier m’a mis à rude épreuve. Cette main sur mon épaule, cette atmosphère beaucoup trop intimiste… Très très très mauvais pour moi. Ce mec a une voix magnifique, et j’ai bien compris qu’il ne le sait même pas, aussi bien quand il chante que quand il parle, parce que, oui, j’ai découvert que l’accent français ne me laissait pas indifférent. Loin de là, même.
Les yeux du chanteur parcourent les rangés de sièges et s’arrêtent sur moi. Il m’a trouvé, il paraît content. Ça en fait au moins un ! Il me rejoint en deux pas et attrape mon bras.
– Tu gères pas le déballage de matos aujourd’hui, tu rentres direct en coulisses. Viens.
Je me dégage de sa poigne.
– Ah ouais ? Et depuis quand t’es manager, toi ?
Il soupire d’agacement.
– Corey, fais pas chier, pour une fois, viens, on t’emmène à l’intérieur. Certains mecs dehors ont l’air dégénérés, on va éviter les débordements.
Ses doigts reprennent leur place, mais je ne bouge pas alors qu’il tente de m’emporter à sa suite.
– T’es pas ma mère, laisse-moi gérer ça !
– Tu vas voir comment je vais le gérer « ça », moi ! Si tu ne me suis pas tout de suite je t’en balance une dans la tronche, c’est assez clair pour toi ? Tu viens, point barre !
Il ne me laisse pas répondre et me pousse dans l’allée jusqu’à la porte.
Les Dolls et les Iguana sont en formation devant la porte, sous la pluie, et m’attendent. Ils n’en font pas un peu trop, là ? On va se détendre, nous parlons juste de trois ou quatre enragés avec des pancartes ridicules, perdus dans une foule de fans des Dolls, derrière des barrières de sécurité. On n’est pas non plus en pleine guerre civile !
Je n’ai pas le temps d’exposer mon point de vue cela dit. Jared me pousse dans les escaliers et je me retrouve sous le déluge, entouré de mon service d’ordre personnel et très personnalisé, habillé de cuir, tatoué et, en règle général archi looké. Jared saute du bus, se positionne derrière moi et passe son bras autour de mon torse avant de me pousser vers la porte d’entrée des artistes. Nous faisons quelques pas avant que je ne me dégage de ses bras dans un mouvement d’humeur. Je me retourne vers lui brièvement pour le fusiller du regard.
– Eh, t’as cru que j’étais ta nana, ou quoi ? Tu peux me rendre ma virilité s’il te plaît ?
Il m’énerve quand il me traite comme une pauvre petite chose ! Merde, je mesure un mètre soixante-dix-sept, je passe ma vie à porter des trucs, donc je suis loin d’être frêle, j’ai même une ou deux barres d’abdos plutôt bien dessinées, bref, je ne suis pas un brin d’herbe, et ce n’est pas parce qu’il fait une bonne tête de plus que moi que j’ai besoin qu’il me dorlote ! Et de surcroît, il n’est même pas un putain de pote ! Faut qu’il me lâche !
La surprise passe sur son visage avant de laisser place à la haine. Il lève les mains en signe de reddition et recule de deux pas. Je fais volte-face et suis les autres musiciens vers le stade, sous les cris habituels de leurs fans, mais aussi sous les sifflets de quelques rageurs au cerveau d’huître sous sédatifs.
Nous sommes déjà trempés lorsque nous rejoignons les coulisses. Jared m’interpelle avec furie.
– Ça te ferait vraiment chier de dire merci, une fois de temps en temps, plutôt que de m’envoyer chier constamment ? Tu sais que t’es vraiment un abruti fini ?
– Ah ouais ? C’est moi l’abruti ? Qui est sans cesse en train de me tripoter en public ? Tu veux passer pour mon mec ? Je te rappelle que tous ces gens, dehors, tes fans, les journalistes, mon comité d’accueil personnel, ils savent tous que je suis homo ! Continue comme ça et tu tourneras en icône gay metal en moins de temps qu’il ne faut pour le dire. Et putain, ARRÊTE de me tripoter ! Merde !
– Je m’en tape de la rumeur ! Et je ne te tripote pas !
– Tu dis ça maintenant ! On en reparle quand tu auras tes propres pancartes décorées de jolies insultes, toutes aussi sympas que complètement connes ! Et si, putain, tu n’arrêtes pas de me tripoter !
– Les gens ne sont pas aussi cons que tu le croies, Corey ! Et je te protégeais, c’est tout !
– Si, les gens sont très cons figure-toi ! Ça fait cinq ans qu’elle me pourrit la vie cette connerie, je sais de quoi je parle ! Et je n’ai pas besoin que tu me protèges, bordel ! Occupe-toi de ton cul et laisse le mien tranquille !
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