MM Play With Fire

Marie HJ · Chapitre 58 sur 58

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MM Play With Fire

Extrait "Be with me" de Sophie Augier

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BE WITH ME

 

Extrait premiers chapitres

 

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À Ben

Parce que j’ai toujours su

Mais j’ai attendu que tu me le dises

Parce que ça n’a rien changé

Que tu aimes les garçons

Tu étais toujours Ben

Mon Ben

Ce type qui dansait comme un dieu

Qui riait comme un fou

Qui faisait d’un petit rien, un grand tout.

Tu me manques…

***

« Shine the headlight, straight into my eyes,

Like the roadkill, I’m paralysed,

You see through my disguise. »

« Braque les phares droit sur mes yeux,

Comme la carcasse sur la route, je suis tétanisé,

Tu me mets à nu. »

Placebo, Teenage Angst

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Prologue

 

La première fois que j’ai croisé Sun, je n’aurais jamais imaginé le bordel qu’il allait semer dans ma vie.

Et pourtant…

Je m’en souviens comme si c’était hier.

C’était au concert de ce groupe de rock alternatif anglais.

Zoe m’avait supplié presque à genoux de l’accompagner. C’était la seule option proposée par nos parents pour qu’ils la laissent s’y rendre. J’étais pris en otage sans même le savoir. En grand frère un peu trop sympa, j’avais fini par céder.

De toute façon, ça a toujours été comme ça dans notre famille. On m’a autoproclamé fils prodige sans que j’aie mon mot à dire. Raphael le plus brillant, Raphael le plus sportif, Raphael le plus beau, Raphael le plus droit, Raphael le plus gentil, et j’en passe.

Il faut croire qu’ils ont eu raison de moi. Diplômé du Bac mention Très bien à 16 ans, capitaine de l’équipe de basket de la ville pendant dix ans, président des élèves de mon université, je me retrouvais huit ans plus tard diplômé de la prestigieuse École nationale vétérinaire d’Alfort, en banlieue parisienne, avec les honneurs du jury. De quoi offrir à ma mère un sujet de conversation à vie auprès de ses copines.

Bref, cet été-là, alors que je venais profiter à la maison, j’avais dit oui à Zoe. Et sans le savoir, j’avais aussi dit oui à une soirée qui allait à tout jamais chambouler mon existence.

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Chapitre 1

 

 

– Raphael, accélère ! Je te préviens, si je ne suis pas tout devant, contre les barrières, je te ferai la tête toute ma vie !

Je suis sur la route qui nous mène direction Le Transbordeur, la grande salle de concert de la ville de Lyon. Il fait très chaud pour un début de mois de juillet, et je roule les fenêtres grandes ouvertes.

J’amène Zoe, ma petite sœur de 16 ans, voir son groupe favori. Un genre de U2 mélangé à l’excentricité de The Cure version « moins de 20 ans ». J’avais d’autres projets pour mon samedi soir, mais c’était la condition sine qua non de mes parents pour la laisser s’y rendre : que je l’accompagne. Je me voyais mal refuser et porter toute ma vie sur mes épaules le poids de la frustration d’une adolescente en pleine crise.

– Je vais peut-être ralentir, alors… m’amusé-je.

Elle me donne un coup sur le bras.

–Tu n’es pas drôle, Raphi ! Pas drôle du tout !

Je l’observe et je lui souris.

Elle croise les bras sur son petit torse menu et me jette un regard noir en coin. Elle m’amuse. Elle ne me ressemble tellement pas. Au même âge, j’étais son radical opposé.

J’ai toujours été ce gamin droit, réglé comme du papier à musique, sur lequel l’honneur de la famille repose. Un destin tout tracé. Jamais de caprice, jamais de colère, pas de crise d’adolescence, scolarité sans défaut. Le gendre idéal, dans la lignée de mon père, parfait pour lui succéder dans sa clinique vétérinaire en plein cœur de Lyon.

Zoe n’est ni mauvaise élève, ni bagarreuse. Elle sait juste dire non et ne pas rentrer dans le rang. Elle travaille bien, mais ne se foule pas. Elle répond si bon lui chante et claque les portes quand on l’énerve. Elle sort en cachette pour rejoindre ses copines le soir et a déjà prévu de partir un an à Londres après le bac, que ça plaise ou non.

– T’aurais pu faire un effort sur tes fringues. Sérieux, Raphi, tu vas me mettre la honte !

Elle me sort de mes pensées.

– Tu voulais peut-être que je me maquille et que je porte un jean slim qui me couperait la circulation au niveau des burnes ? ironisé-je.

Elle pouffe, portant une main à sa bouche, puis tente tout de suite de reprendre son sérieux.

– Non, mais déjà que tu fais deux têtes de plus que moi, alors avec ce jean et ce tee-shirt, on va croire que tu es mon garde du corps, dit-elle en me désignant du doigt.

– Zoe, je ne saisis pas bien. Où est le problème ?

Elle lève les mains en l’air et s’agite.

– Je n’en sais rien mais ça me soûle. Tu es trop…

Elle réfléchit.

– Je suis trop ? répété-je.

– T’es trop baraque, me sort-elle spontanément.

Je lâche un petit rire étouffé.

– Oui, c’est sûr que c’est un réel problème, ironisé-je.

– Ben ouais ! T’es pas vraiment à la mode, tu vois !

De mieux en mieux. Au moins, je ne m’ennuie pas.

– Non, mais sérieux, Raphi, tu vas vraiment faire tache là-bas. Ne me colle pas trop, hein. Je ne voudrais pas qu’on pense que tu es avec moi, insiste-t-elle.

– Pas de souci, ma chère petite sœur, je me tiendrai à l’écart. J’ai amené mes boules Quies pour ne pas avoir à supporter ta musique de fou, lui précisé-je.

Elle se redresse presque entièrement sur son siège.

– Quoi ! Non ! Non ! Ne me dis pas que tu m’as fait ça !

J’hésite à la faire marcher un peu plus longtemps

– Non. Je t’embêtais. Mais ce n’est pas l’envie qui m’en manquait.

– Tu es ringard, Raphi. Totalement et complètement ringard… soupire-t-elle.

Elle passe sur ses oreilles son casque rose, allume sa musique pour ne plus avoir à m’entendre.

La soirée s’annonce sous ses meilleurs auspices.

***

– Oh ! la vache ! Oh ! la vache ! Tu vois ça ! Hein, dis-moi que tu vois ça !

Je suis à présent à quelques mètres de l’entrée du Transbordeur. J’ai fini par me garer dans le parking souterrain à cinq euros la demi-heure pour être sûr de trouver une place.

Zoe est tout excitée en apercevant la queue devant les portes de la salle. Elle sautille sur place en hurlant.

– Oui, je vois, Zoe. Je vois… soupiré-je.

– Regarde ! C’est les filles tout devant ! Elles sont trop chou, elles m’ont gardé une place ! Viens ! s’exclame-t-elle en se faufilant dans la foule.

– Mais, Zoe, on ne va pas doubler tout le monde. Les gens attendent depuis des heures !

Je suis gêné par la façon dont elle bouscule les personnes qui patientent.

– Et alors ? Ce n’est pas de ma faute s’ils ne sont pas futés !

Je lève les yeux au ciel et elle me précède sous les grognements des mécontents que l’on dépasse un à un.

– Faut pas te gêner surtout !

Un type bouscule Zoe. Je me retourne et lui adresse un regard qui suffit à le faire taire. Mes yeux en amande deviennent aussi noirs que mes cheveux. Je n’ai pas pour habitude de me comporter ainsi, même si j’ai un sens de la famille qui n’est plus à prouver.

L’homme s’écarte et nous laisse passer sans broncher. Il faut dire que Zoe n’a pas tout faux. En vingt-quatre ans, j’ai toujours fait du sport et j’ai une carrure qui effraie les plus courageux. Sans compter sur mon mètre quatre-vingt-dix. Ironie du sort, je ne me suis jamais battu de ma vie. Comme quoi, parfois, la première impression suffit.

– Les filles ! se réjouit ma petite chipie.

Zoe saute dans les bras de ses copines qui poussent les mêmes cris hystériques qu’elle.

– On va voir Brian, on va voir Brian ! clament-elles en chœur.

Brian, c’est le chanteur. Je le sais parce que les murs de la chambre de ma sœur sont couverts de photos de lui.

De ce côté-là, c’est pareil, on est encore bien différents. Je n’ai jamais admiré aucun chanteur ou groupe quelconque ni à son âge, ni maintenant. J’aime la musique mais pas au point d’idolâtrer qui que ce soit.

Je me cale en appui sur une des barrières pendant que Zoe glousse avec les autres groupies.

Je sors mon téléphone et je fais défiler les messages. Léa, Julie, Nathalie. Mon portable déborde de SMS de mes anciennes collègues de promo. Mon père se moque souvent de mon côté aimant à filles. Moi, il m’indiffère. Je n’ai eu que deux ou trois histoires à peu près sérieuses dans ma vie et la dernière a justement pris fin il y a quelques mois après quatre ans de relation. À mon initiative. Laura ne l’a pas vraiment digéré. Mais je n’y peux rien. Il manquait ce petit quelque chose. Je ne sais pas ce que j’attends, mais une chose est sûre, je ne l’ai pas encore trouvé. Alors pour le moment, je me contente de quelques petits flirts par-ci par-là, sans lendemain. J’ai le sentiment que toutes les filles sont les mêmes. Aucune n’a encore réussi à briser mes habitudes. Un jour viendra.

Je suis plongé dans mes pensées, ne regardant plus vraiment mon écran, quand quelqu’un me bouscule.

– Sun ! Tu es là ! entends-je alors.

Les filles poussent de nouveau des cris alors que je pivote pour faire face à celui qui vient de m’accrocher et qu’elles accueillent comme le messie.

Je toussote pour lui faire gentiment comprendre que je suis là et il se tourne vers moi. Je marque un temps d’arrêt, surpris par le style de ce garçon. Ce qui ne lui échappe visiblement pas. Il me sourit alors que je l’observe. Il porte une tenue noire des pieds à la tête et des rangers négligemment lacés. Ce qui pourrait sembler banal sur n’importe qui semble parfaitement travaillé chez lui. Il est légèrement typé, un petit quelque chose d’asiatique. Ses yeux noirs sont soulignés de crayon et ses cheveux tout aussi sombres sont coiffés d’un carré sur un côté et rasés sur l’autre. Il est bien plus petit et menu que moi mais il émane de lui une assurance qui me fait perdre la face.

– Fais pas gaffe, Sun, c’est mon frère. Il me chaperonne et ça le soûle grave d’être là, rétorque Zoe.

Le charme de son langage. De quoi faire pâlir nos académiciens. Elle s’adresse à ce type qui tend alors sa main dans ma direction. Je remarque ses tatouages et ses énormes bagues qui couvrent ses doigts fins mais étrangement ça ne me choque pas plus que ça.

Il me fixe d’une façon qui, je dois bien l’avouer, me met légèrement mal à l’aise.

Je saisis sa main et le salue. Un petit frisson me frôle la nuque. Comme un courant électrique. Et mon malaise se démultiplie.

– Enchanté, je suis Sun, lance-t-il.

Quel drôle de prénom. Sans doute un surnom. Nous restons quelques secondes ainsi, main dans la main. Je me surprends à noter que sa peau est douce, que son contact est chaud. Je me surprends à rester, à ne pas quitter sa main.

– Tu peux le lâcher, Raphi, là, je pense, toussote Zoe.

Elle me sort de son emprise alors que le temps semble étrangement suspendu.

– Raphi ? demande-t-il, intrigué.

Il lève un sourcil dans la direction de ma sœur.

Je remets les choses dans leur contexte :

– Raphael, pour être exact, reprends-je.

– Le prénom d’un ange, s’amuse-t-il, un sourire au coin des lèvres.

Il plonge de nouveau son regard dans le mien. Ses iris sont noirs comme jais. Une petite lueur étincelle à l’intérieur. On y devine la malice, l’insouciance, le mystère. Tant de choses se lisent dans les yeux de ce garçon… C’est la première fois que je perçois ça chez quelqu’un. C’est comme si… Comme s’il m’ouvrait la porte de son intérieur. C’est… déstabilisant. Oui, c’est le mot.

– Ouais, enfin, pas vraiment, reprend Zoe en voulant souligner qu’elle ne me considère pas vraiment comme un ange.

Sun ne dit rien. Il se contente de continuer à sourire, me dévisageant sans la moindre gêne. Il parcourt ma silhouette de haut en bas. Je le sens s’attarder sur mes mains, mes hanches, mon torse. Il mordille sa lèvre, les sourcils froncés. Il ne semble pas perturbé par les gamines qui nous entourent. Non. Il me scrute, m’observe. Je me sens mis à nu. Et pour ma part, je commence à me sentir vraiment mal à l’aise.

Il semble le comprendre, puisqu’il s’arrête net, revenant à la conversation. Il se tourne vers les filles, amusé par leur pseudo-fanatisme.

– Très bien, alors, bon concert les filles. Ne faites pas trop peur à ce pauvre Brian…

– Hi, hi, hi ! gloussent-elles. Mais, tu ne restes pas, Sun ? Tu vas où ?

Elles s’agitent de nouveau comme des hystériques.

– Je vous l’ai dit, je vous réserve une petite surprise, répond-il en leur faisant un clin d’œil.

– Oh ! Sun ! Dis-nous !

Les groupies ne sont pas calmées pour autant.

– Ah ! ces nanas, elles en veulent toujours plus… Vous le verrez bien assez tôt, croyez-moi, lâche-t-il en s’éloignant.

Et il se décide enfin à repartir derrière la foule, les saluant d’un petit geste de la main.

Elles restent toutes collées à la barrière, la bouche ouverte, prêtes à avaler les mouches.

– Je tuerais pour être avec Sun, soupire une copine de Zoe.

Je me retourne vers elle.

– Et moi donc, ajoute une autre.

– Il est presque plus beau que Brian, renchérit Zoe.

– Version asiatique, plaisante la troisième.

– Je m’en moque, il est divin !

– Carrément !

J’ai l’impression d’être devenu totalement invisible et je remercie intérieurement mes parents de m’avoir mis dans cette galère…

– Raphi, tu ne trouves pas que Sun est superstylé ! m’interpelle Zoe, des paillettes plein les yeux.

– Euh…

Je n’ai pas le temps d’ajouter quoi que ce soit qu’elle me coupe d’un geste de la main.

– Ouais, laisse tomber, tu ne peux pas comprendre, affirme-t-elle.

Elle me tourne de nouveau le dos en repartant dans sa discussion.

– Je me demande ce que c’est que cette surprise, s’interroge sa copine brune.

– Moi aussi !

– Il est si mystérieux… constate Zoe.

– Ah ! Sun… soupirent-elles en chœur.

Peut-être que si je prie assez fort, j’arriverai à disparaître. Heureusement pour moi, la libération est proche. Les portes s’ouvrent enfin et tout le monde peut rentrer dans la salle. Zoe et ses copines courent comme des furies pour être au premier rang. Je cherche un coin stratégique pour l’observer de loin sans avoir à me coltiner une heure devant la scène. Car, oui, le concert ne commence que dans une heure. Joie et bonheur.

Mais le ciel est conciliant avec moi ce soir. Le bar situé à gauche va me permettre de m’asseoir tout en sirotant une bière et en gardant un œil sur ma petite crapule. Pourvu que tout ça passe vite, très vite…

***

Deux bières et soixante minutes plus tard, la salle est pleine et j’ai parcouru toutes les notifications de mon téléphone en long, en large et en travers.

Et pour couronner le tout, Zoe vient de m’annoncer qu’il y a encore un groupe en première partie avant son Brian.

Il est vraiment temps que j’aie une discussion avec mes parents et qu’ils lâchent un peu les rênes pour leur petite dernière. Parce que je ne me coltinerai pas une soirée de plus dans ce genre. Et je sens que mon retour à Lyon leur serait trop profitable.

Zoe qui joue les dures mais qui a un cœur de guimauve est venue me tenir compagnie pour quelques minutes prétextant un besoin de boire un coup. À cet âge-là, il est difficile d’exprimer ses sentiments. Mais au fond, je sais qu’elle ressent un peu de pitié pour moi de m’avoir mis dans cette gonfle.

– Je vais rester ici pendant la première partie. Les filles me gardent ma place. Et de toute façon, si une seule idiote ose me la prendre, elle va voir comment je m’appelle.

Elle fronce les sourcils d’un air mauvais, mimant un combat de boxe avec ses poings.

– Tu es charmante ce soir, Zoe, tu sais ?

– Oui, je sais, mais tu m’aimes quand même, non ? plaisante-t-elle.

Elle me regarde en forçant son sourire au maximum.

– Je suis obligé de répondre ?

Elle me frappe l’épaule et je l’attrape dans mes grands bras. Elle se laisse glisser et vient se blottir comme elle aime le faire depuis qu’elle est toute petite. Il y a encore un gros bébé qui se cache sous cette petite liane aux cheveux longs et aux grands yeux bleus.

Soudain, les lumières s’éteignent et Zoe pique dans ma bière alors que je la réprimande.

Le groupe fait son entrée sur scène tandis que le public applaudit.

C’est à ce moment que Zoe se redresse et se met à hurler :

– J’y crois pas ! Oh ! bordel, j’y crois pas !

Elle semble sous le choc, trépigne, en transe totale.

– Zoe, ça va ? m’inquiété-je.

Je hurle dans la foule pour me faire entendre et elle fait de même.

– Oui, oui, ça va super ! Je n’arrive pas à croire que c’est lui qui est là !

Elle tend le doigt en direction de la scène.

– Lui qui ?

Je lève les yeux et je regarde le chanteur qui s’empare du micro. Ses yeux maquillés de noir viennent trouver les miens au milieu de cette salle pleine à craquer. Sun. Je tourne la tête, gêné, et il sourit. Les premières notes tombent sous les cris déchaînés du public.

– Mais il chante, ton copain ?

Zoe se dandine devant moi.

– Premièrement, ce n’est pas mon copain, et deuxièmement, à ton avis, qu’est-ce qu’il fait, là ?

Elle remonte les mains au-dessus de la tête et tape sur le rythme de la mélodie.

– C’est énorme ! continue-t-elle de s’exclamer.

Je regarde Zoe puis je regarde la scène. Ce gamin est magnétique. Il n’a pas ouvert la bouche que le public est déjà hors de lui. Il ne chante sûrement pas mieux qu’un autre, mais il a le mérite d’avoir le profil qui plaît.

Et quand il commence à fredonner, ce sont toutes mes convictions qui s’écroulent une à une. Je reste bouche bée, je dois avoir l’air aussi ridicule que ma sœur et ses copines tout à l’heure. Je me ressaisis tandis que Sun reprend des tubes connus allant de Bowie à Brel version… rock and roll.

Sa prestation dure un peu moins de trente minutes et avant de laisser place au groupe principal, il décide d’en faire une dernière sous les réclamations de ses fans.

Zoe ne tient plus en place. Elle n’est plus avec moi depuis un moment, mais je la vois sautiller devant les barrières.

Les premières notes résonnent. Une reprise française, cette fois. La chanson me dit quelque chose, elle n’est pas bien vieille. Mais oui ! C’est ce groupe dont Zoe était folle à une époque, les Bébés quelque chose. Sun s’éclate avec son public et au moment du refrain, il se tourne en direction du bar. C’est alors qu’un sentiment étrange s’empare de moi. Il me fixe. Comme si chacune des paroles m’était destinée. Je bois lentement ma bière pendant qu’il m’adresse des « Viens avec moi sur les toits, voir la ville qui se lève » et j’essaie de relativiser. Ce n’est qu’une chanson et des centaines de personnes dans la salle doivent avoir la même impression que moi. Comme à n’importe quel concert. Ce n’est pas nouveau.

La chanson se termine, il retire son tee-shirt et le jette dans le public. Les filles se ruent dessus comme des sauvages. Il a le sens du spectacle, on ne peut le nier. Il a le dos et le torse tatoués de ce qui me semble être un immense dragon. Il est fin mais musclé. Le profil sec. Je comprends mieux pourquoi elles sont toutes au bord de l’évanouissement.

Il disparaît dans la nuit et le groupe tant attendu fait enfin son entrée sur scène.

Encore une heure trente à tenir et mon quota d’alcool touche à sa fin. La nuit risque d’être longue…

***

Je surveille d’un œil ma chipie qui connaît tous les refrains quand une voix attire mon attention.

– Un coca, s’il vous plaît.

C’est de nouveau lui, ce fameux Sun.

Il est appuyé contre le bar, transpirant, le maquillage étalé sur son visage et les cheveux lui tombant dans les yeux. Il a remis un tee-shirt identique à celui qu’il portait tout à l’heure et je ne peux m’empêcher de me perdre sur sa silhouette fine.

– Je t’offre un verre, Raphael ?

Il s’adresse à moi, surprenant mon regard. Je reste sans voix, un peu surpris, tandis que le barman attend ma réponse.

– Non merci. Je conduis et j’ai atteint mes limites.

– Un coca, peut-être, insiste-t-il.

– Ce n’est pas vraiment mon truc.

Nous crions tous les deux pour nous faire entendre au milieu des gens déchaînés et de la sono à fond.

Le barman se retire, comprenant qu’il n’a plus rien à attendre de moi.

– Moi non plus, mais en sans alcool, nous sommes limités par le choix comme tu peux constater, me dit-il en balayant le bar du regard.

– Ils ne servent pas les mineurs ? Ils sont si pointilleux ? lui demandé-je.

Sun lève un sourcil face à ma question.

– Les mineurs ? répète-t-il à mon intention.

– Eh bien, tu es mineur. C’est pour ça que tu ne prends pas d’alcool, non ?

Il éclate de rire.

– J’ai l’air si jeune que ça ? Je vais le prendre comme un compliment alors.

Il attrape son coca avant de se placer dos au bar, face à la scène, dans une position décontractée.

– Tu ne t’ennuies pas trop ? me questionne-t-il.

– Ça va. C’est moins pire que ce que je pensais.

– Tu n’aimes pas le rock ? dit-il en pivotant vers moi.

– Si. Je ne suis juste pas du genre à idolâtrer qui que ce soit. C’est un concept qui m’échappe.

Un petit rictus se dessine sur le bord de ses lèvres. Je sens de nouveau cette tension électrique indéfinissable. Il se décale, avançant vers moi lentement, presque sournoisement.

Il n’est plus qu’à quelques centimètres, un petit air provocant dans l’attitude. Il se redresse alors dans ses rangers, se penche encore un peu, et vient murmurer à mon oreille :

– Et de quel genre es-tu donc, Raphael ?

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Chapitre 2

 

 

– Raphi ?

Zoe m’interpelle alors qu’elle se trouve assise à côté de moi. Nous sommes dans ma voiture en direction de la maison. Le concert est enfin fini et je la ramène saine et sauve.

– Oui ?

– Merci de m’avoir accompagnée. J’ai passé une excellente soirée, sourit-elle. Tu ne t’es pas trop ennuyé ?

– Non, ça va. Ce n’était pas si horrible que ça.

Je lui adresse un petit sourire rassurant.

– Je t’ai vu discuter avec Sun à un moment. Vous avez parlé de quoi si ce n’est pas trop indiscret ?

Mes doigts se crispent instantanément sur le volant alors que Zoe se tourne vers moi.

– Rien de spécial. Simple échange de banalités. Nous avons été interrompus par sa copine, je crois.

Je tente de m’en sortir du mieux que je peux. Je ne sais pas pourquoi mais sa question me rend nerveux.

– Sa copine ? me demande-t-elle, surprise.

– Oui, une grande brune toute tatouée qui l’a attrapé par la main et tiré vers la foule.

Elle réfléchit quelques secondes.

– Tu veux parler de Lola ?

– Euh… Aucune idée.

– Ce n’est pas sa copine.

Mais pourquoi insiste-t-elle sur ce sujet à la fin ?

– Oui, enfin, il est tellement entouré de minettes que je ne sais pas laquelle est sa copine, laquelle est sa fan, laquelle est sa sœur, m’agacé-je gentiment.

Zoe se met à rire.

– Mais, Raphi, tu le fais exprès ?

Elle semble vraiment amusée.

– Exprès de quoi ?

Elle secoue la tête, un brin moqueuse.

– Sun n’a pas de copine. Ni Lola ni une autre. Je ne sais pas comment tu as fait pour ne pas t’en rendre compte… Quand je dis que tu es « déconnecté de la vie »…

Et c’est reparti… Foutue crise d’ado.

– Me rendre compte de quoi ?

– Sun est gay ! Il aime les garçons ! lance-t-elle d’un air blasé, comme si j’étais le dernier des abrutis.

Je pile d’un coup sec et la voiture derrière nous klaxonne en manquant de finir dans notre coffre. Zoe, surprise et projetée en avant, prend appui sur le vide-poches.

– Eh ! Mais t’es fou ou quoi ?

Je tente tant bien que mal de reprendre mes esprits, ne comprenant pas pourquoi ce qu’elle vient de me dire me rend aussi maladroit.

– Pardon, Zoe. Je suis désolé, j’ai cru voir un truc sur la route…

Elle secoue la tête en s’accrochant à la poignée au-dessus de sa fenêtre.

– Donc, tu me disais ? tenté-je de reprendre.

– Je te disais que Sun aime les mecs ! Tu connais beaucoup d’hétéros qui se maquillent et qui idolâtrent Bowie ?

Elle agite les mains au-dessus de sa tête comme pour me faire de grands signes. Je la regarde, un peu ahuri. Et c’est elle qui me reproche toujours d’être plein de principes !

– Dans la musique, les gens sont excentriques. Cela ne signifie par pour autant qu’ils sont homos, lui rétorqué-je.

Elle penche son doux visage sur le côté, regardant par la fenêtre.

– Ouais, pas faux. Mais Sun, lui, il l’est. Ça nous déprime déjà assez comme ça !

Elle s’enfonce dans son siège comme si elle portait tous les malheurs du monde sur ses épaules.

– Il est dans ton lycée ? lui demandé-je.

– Qui ça ? Sun ?

– Non, Bowie…

Je rigole tout seul à ma blague, continuant mon interrogatoire, ne sachant même pas pourquoi je suis aussi curieux.

– Oh ! ça va, hein. C’est toi qui es bizarre ce soir, pas moi ! Non, il n’est plus au lycée depuis un bout de temps. T’as cru quoi, qu’il avait 15 ans ou quoi ?

– Je n’en sais rien, Zoe. Je demande ça comme ça.

Elle lève les yeux au ciel.

– Il est à la fac. À l’Université Catholique de Lyon. En troisième année de droit, je crois.

Je fais de gros yeux en regardant Zoe.

– À l’UCLY ? En droit ?

Je suis bouche bée et Zoe est agacée par ma réaction.

– Ben oui. Pourquoi ça t’étonne ? Genre, parce qu’il est tatoué et qu’il chante dans un petit groupe, il est forcément aux beaux-arts à refaire pour la troisième fois sa première année ? T’es plein de préjugés, Raphi. Tu crains !

– C’est toi qui es pleine de préjugés. Je n’ai jamais dit ça. Je suis juste… surpris. Il fait beaucoup plus jeune.

Je tente comme je peux de me rattraper et heureusement pour moi, elle ne relève pas plus.

– Il a 21 ans, je crois. Je demanderai à ma copine Lisa si tu veux, elle l’a en ami sur Facebook.

– Non, ça ira, Zoe. Ça ne m’intéresse pas. C’était de la curiosité, tout simplement.

Je réalise que je deviens un peu trop intrusif et je me demande ce qui m’arrive.

– Bon, et sinon, c’est lundi que tu commences avec papa ?

La voilà qui change de sujet, ce qui m’arrange grandement.

– Oui.

– Ça te soûle pas trop de bosser avec lui ?

– Non, Zoe, ça ne me soûle pas trop, me moqué-je en reprenant son expression.

– Je me souviens, quand on était petits, tu me disais tout le temps que tu voulais être vétérinaire toi aussi, mais avec les animaux de la jungle. Même quand tu étais au collège. Tu voulais bosser dans une réserve, un truc comme ça. Pourquoi tu as changé d’avis ? m’interroge-t-elle d’un air très sérieux.

Mais pourquoi vient-elle m’embêter avec ça ? Son casque ne fonctionne plus ?

– Je n’ai pas changé d’avis, Zoe.

– Euh… Raphi, tu m’excuses, mais Lyon, ce n’est pas vraiment l’Afrique. Le caniche de la vieille mamy, c’est moins « kiffant » que les crocodiles.

Elle n’a pas tort, mais je me dois de garder le cap. Je ne veux surtout pas lui donner un mauvais exemple.

– Je sais bien. Mais papa compte sur moi pour la clinique. C’est comme ça. C’est ce qu’ils ont décidé pour moi et je le respecte. Je sors à peine de l’école que je suis déjà associé de la plus grosse clinique de la région. Ce n’est pas donné à tout le monde. C’est une chance inouïe.

– Mais tes rêves dans tout ça ?

Oh ! bordel ! Cette foutue insouciance de la jeunesse…

– Parfois il faut savoir mettre ses rêves de côté, Zoe, et faire face à la vie. J’ai des responsabilités pour cette famille et je compte les assumer jusqu’au bout.

– Ouais… lâche-t-elle sans conviction.

Elle tourne la tête vers la vitre, le regard sur les rues éclairées de la ville.

– Un jour, tu finiras par exploser, Raphi, murmure-t-elle.

– Quoi ?

Je suis étonné par sa remarque.

– À force de vouloir faire plaisir à tout le monde et de ne jamais t’écouter, tu finiras par tout envoyer bouler, précise-t-elle.

Elle va finir par me faire peur si elle continue !

– Tu dis n’importe quoi. Tu es trop jeune pour comprendre.

– Pense ce que tu veux, Raphi. Tu verras que j’ai raison, l’enfant prodige. Ce jour approche. À grands pas. Bien plus vite que tu ne le penses…

***

Je me réveille soudainement en pleine nuit.

Mes draps sont moites et je transpire comme si je venais de faire un cauchemar.

J’essaie de reprendre ma respiration et par la même occasion mes esprits.

J’allume la lampe de chevet dans ma chambre d’ado que j’occupe encore en attendant de trouver un appartement. Je passe mes mains sur mon visage.

Coup d’œil sur mon portable. Il est exactement trois heures trente.

Mais bordel, que m’arrive-t-il ?

J’essaie de remettre mes pensées dans l’ordre et de me souvenir de mon rêve.

Je crois bien que j’étais au Transbordeur. Il y avait Zoe qui s’agitait devant son groupe. Et moi au bar. C’était presque aussi réel que quelques heures plus tôt. Puis Sun est apparu. Il s’est penché sur moi. J’ai entendu sa voix, senti son souffle, son odeur, mon corps qui se réveille et qui s’embrase. Non. Ce n’est pas possible.

Je me lève d’un coup et je fonce dans ma salle de bains. Je me passe le visage sous l’eau froide. J’efface toutes ces pensées de ma tête.

Je prends appui sur le lavabo et fixe mon reflet dans le miroir.

C’est la dernière fois que j’accompagne Zoe. Cette soirée m’a complètement déboussolé.

J’ouvre un tiroir et en sors un Doliprane que j’avale d’un trait. Je cherche à me guérir de cette chose qui s’empare de moi et que je ne connais pas. Je déteste ça. Ma vie entière est placée sous le signe du contrôle. Je souffle une dernière fois et retourne me coucher. Demain, tout ira mieux. J’en suis sûr.

***

Voilà pratiquement une semaine que j’ai rejoint mon père dans sa clinique.

Je n’ai pas encore été officiellement nommé associé, mais tout le monde me connaît déjà. Quand ton père est lui-même véto, tu n’as pas à te décarcasser pour chercher un maître de stage. J’ai donc passé la moitié de mes trois dernières années ici et les clients comme le personnel sont habitués à ma présence. Je connais les lieux par cœur, j’ai déjà mes habitudes et je suis à la lettre le code de fonction. Nous sommes quatre docteurs, deux assistantes et une secrétaire. Nous avons une spécialiste aviaire et je suis le spécialiste de ce qu’on appelle vulgairement les NAC, nouveaux animaux de compagnie. Ma passion pour les animaux exotiques m’a conduit à cette spécialité. Pourtant je suis plutôt réfractaire au fait qu’aujourd’hui tout le monde peut avoir chez lui un serpent, un iguane, une mygale, et j’en passe. Mais mon boulot est justement de les conseiller et de les aider pour éviter les bêtises caractéristiques.

À présent, il est dix-sept heures et jusqu’à dix-neuf heures, ce sont les consultations libres. Les gens qui ne peuvent pas prendre de rendez-vous attendent en salle d’attente et la secrétaire les répartit en fonction de nos disponibilités.

Je suis dans la salle de repos en train de me faire couler un café quand Julie, une des deux assistantes, m’interrompt.

– Docteur, lance-t-elle timidement.

– Hum ?

Je lève les yeux de ma tasse.

– Il y a un client qui demande à passer avec vous. Il n’est pas enregistré chez nous, mais il prétend vous connaître.

Je fais tourner le gobelet entre mes doigts tandis que Julie reste sur le seuil.

– C’est pour quoi ?

Elle regarde sa fiche.

– Rappel de vaccin pour un chien. Un certain monsieur Evans.

– OK, envoyez-le-moi, réponds-je sans hésiter.

Julie a l’air gênée.

– Vous pouvez jeter un œil à la caméra si vous préférez.

Elle doit penser qu’elle me dérange, la pauvre.

– Non, non, c’est gentil, Julie. Un rappel, c’est vite fait. Et puis, si ce monsieur dit qu’il me connaît…

Elle sort en me souriant gentiment et je file dans ma salle de consultation.

Vanessa, la secrétaire, me demande si j’ai besoin d’elle en me tendant le carnet de santé.

Je jette un œil rapide : Romy, femelle, bouledogue anglais.

– Ça ira, Vanessa. Merci.

Elle part chercher le client et je m’installe à mon bureau en l’attendant.

Vanessa frappe à ma porte, elle se glisse dans ma salle de consultation, précédant le client. Je manque de vaciller lorsque je l’aperçois. Devant moi, au bout de la laisse de la grosse bouledogue à la bouille sympathique, se tient le fameux monsieur Evans : Sun.

– Docteur, voici M. Evans. Et Romy.

Vanessa les introduit avant de m’abandonner en fermant la porte, et moi je n’ai qu’une envie, lui hurler de rester.

– Salut.

Sun rompt le silence.

Je reste plusieurs secondes sans voix. À vrai dire, si je l’ai tout de suite reconnu, il aurait pu en être autrement. Il est vêtu d’un simple ensemble jean, sweat, Converses, en parfait contraste avec sa tenue de samedi. Mais ses yeux restent les mêmes. Noirs, puissants, insaisissables.

– Bonjour, réponds-je poliment.

J’essaie de dissimuler mon trouble du mieux que je peux et de rester professionnel. Je ne sais d’ailleurs même pas pourquoi je suis troublé. Ce n’est que Sun, le copain chanteur de Zoe. Qu’est-ce que j’ai encore à paniquer pour rien ?

– Ta sœur m’a dit que tu bossais ici avec ton père. Je me suis dit que tu pourrais t’occuper de moi.

Un petit sourire en coin se dessine sur son visage.

– Du moins de Romy, précise-t-il.

Il s’avance et je recule instinctivement, ce qui semble l’amuser.

– Elle ne mord pas, Raphael, tu sais.

Il prononce mon prénom et je suis de nouveau obligé de lutter contre la sensation qui s’empare de moi à cet instant : ce sentiment d’être cerné. Je sens les battements de mon cœur qui tambourinent dans ma poitrine. La moiteur dans la paume de mes mains. Ma température corporelle qui prend dix degrés. J’ai l’impression que ma salle de consultation rétrécit. Une sensation d’oppression me fait perdre le nord. Me voilà comme une bête prise au piège. Ironique pour un vétérinaire… Je suis vraiment ridicule. Je dois me ressaisir.

Je l’invite à faire monter sa chienne sur la table et je l’abaisse afin qu’il n’ait pas à la porter.

– Elle n’est pas légère, je te l’accorde, dit-il avec humour devant ma difficulté à la soulever.

Je suis maladroit. Je m’y reprends à trois fois pour l’installer. Je manque même de la faire tomber. Je baisse encore plus la table au lieu de la monter. Mon cerveau ne répond plus. Et pour clôturer le tout, Romy tourne dans tous les sens, tentant de me faire de grosses léchouilles. Je dois avoir l’air d’un parfait abruti. Il faut que je reprenne mon sérieux.

– On la pèsera après. Elle ne m’a pas l’air en surpoids. Ces chiens ont un profil assez imposant de nature.

Je lui fais une réponse des plus professionnelles afin de ne surtout pas me concentrer sur l’état dans lequel je me trouve.

J’attrape le carnet pour m’assurer du vaccin et je note par la même occasion l’adresse sur la pochette. Vaise. Le neuvième. Il y a d’autres cliniques bien plus proches de chez lui qu’ici, en plein centre-ville. Je le lui fais remarquer et il secoue la tête en souriant.

– Je sais, Raphael. Mais, vois-tu, c’est ici que je voulais venir…

Il insiste sur la fin de sa phrase. Je sais que cela n’a rien d’innocent, qu’un message se cache derrière ces quelques mots. Mon malaise se multiplie d’un coup.

– Ah.

Voilà le seul son qui est sorti de ma bouche. Je suis définitivement une cause perdue.

– Je vais lui faire son injection. Il faut que tu la tiennes. Ce n’est pas douloureux.

Je sors une seringue et le vaccin du frigo.

Romy me regarde avec la langue qui pend sur le côté. Je laisse échapper un petit rire discret, attendri par cette mimique amusante.

– OK, tiens-la.

Sun agrippe sa chienne et je lui injecte le produit. Je dois m’y reprendre à trois fois. Trois putain de fois… La pauvre Romy perd patience et Sun me dévisage, perplexe et amusé. Me revoilà plusieurs années en arrière quand je n’étais qu’un stagiaire dans ce cabinet. Je perds tous mes réflexes, tous mes acquis. Ma main est à moins d’un centimètre de la sienne et cette proximité me fait trembler lorsque je retire enfin l’aiguille et que je réussis cette injection. Le pire, c’est que je sens que je n’ai pas fini de me ridiculiser.

Et ça ne manque pas. Je renverse papiers d’emballage et seringue. Tout tombe sur le sol, et lorsque je me penche pour les ramasser, je manque de me cogner dans l’angle de la table d’auscultation.

Sans m’en rendre compte, je soupire un peu fort. Sun penche son visage sur le côté, la mine enjouée. Il sourit encore. Il le fait exprès !

– Ça va ? me questionne-t-il, alors que je suis encore accroupi sur le sol.

– Oui, oui, me reprends-je en me redressant.

Je lui tourne le dos quelques secondes, faisant semblant de chercher quelque chose sur les étagères.

Mes mains tremblent alors que je les pose sur le comptoir. Je dois reprendre mon calme.

Je n’arrive absolument pas à me maîtriser face à lui. Je ne peux expliquer pourquoi. Je veux dire, je n’ai aucun problème avec le fait qu’il aime… les garçons. Alors pourquoi ? Pourquoi Sun fait de moi ce type qui perd pied.

Je finis par attraper une friandise et me retourne pour la tendre à Romy qui ne se fait pas prier, et j’imprime la facture afin que Sun aille régler à la réception.

– Voilà. Prochain rappel dans un an. Pour le reste, elle est à jour.

Il attrape la feuille que je lui tends et ses grands cils saisissent mon regard. Il reste ainsi plusieurs secondes. Je finis par tourner la tête, ne me reconnaissant pas dans cette attitude.

Il mordille sa lèvre. Le silence est pesant et particulier. J’ai des fourmis dans le bout des doigts et les battements de mon cœur semblent venir exploser contre mon torse. Je ne vais quand même pas m’évanouir, là, au milieu de la pièce.

– Raphael ? m’interpelle-t-il.

– Oui ?

Ma tension est à son apogée.

– Tu peux lâcher le papier, je pense.

Et merde.

Il sourit avant d’attacher Romy et de quitter mon bureau.

Sur le pas de la porte, il se retourne une dernière fois, alors que je n’ai toujours pas bougé.

– J’ai été ravi de te revoir, Raphael. Vraiment ravi.

Et il disparaît.

Putain de fin de semaine.

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Chapitre 3

 

Ce soir, ce sont les feux d’artifice de la ville de Lyon. Cette année, ils seront tirés au parc de la Tête d’or. Depuis hier et jusqu’à dimanche, l’endroit est envahi par des stands en tout genre : shop de bonbons, de ballons, de divers bibelots, et des petites scènes de théâtre, de mimes, de concert. Une sorte de fête foraine mélangée à la fête de la musique. Pour résumer, quelque chose de vraiment très sympa.

Pour le moment, il est midi et nous sommes tous à table, en famille, pour ce jour férié. Zoe est en crise. Ce soir, toutes ses copines sont de sortie et comme à leur habitude, mes parents se refusent à la laisser les accompagner.

– Mais maman, toutes les filles y seront ! Ce n’est pas juste, pleurniche-t-elle.

– Zoe, ton père et moi sommes catégoriques sur ce point. Tu es encore trop jeune pour sortir si tard le soir, conclut-elle au nez de ma sœur.

Je dois avouer, pour le coup, que mes parents sont un peu trop vieille école. Ils ne comprennent pas qu’avec un caractère comme le sien, plus ils vont la brider, plus l’explosion sera vertigineuse lorsqu’elle quittera le cocon familial. Combien j’en ai vu en prépa… Ces gosses qu’on a privés de tout jusqu’à la fac et qui, une fois « libres », bravent tous les interdits, avec des conséquences plus ou moins lourdes.

Je ne dis rien mais n’en pense pas moins. Raphael le pacifiste, le discret, celui qui suit les règles à la lettre. À bien y repenser, c’est étonnant que je n’aie jamais ressenti le besoin de tout exploser moi aussi. Zoe n’a peut-être pas tort. Et si l’implosion était proche…

En attendant, la pauvre est au bord des larmes et ne sait plus quels arguments utiliser pour faire céder l’autorité parentale.

– Je rentrerai directement après les feux. Je vous promets.

Elle est presque suppliante et ça me fend le cœur.

– Zoe, ça suffit maintenant. C’est non.

Ma mère n’en démord pas et mon père, comme à son habitude, acquiesce d’un signe de tête. Je crois qu’en vingt-quatre ans, je ne l’ai jamais vu une seule fois s’opposer aux décisions de sa femme. Ici, c’est elle qui tient les rênes et il faudrait être aveugle pour ne pas s’en rendre compte. C’est peut-être pour ça qu’il est aussi dur et perfectionniste avec l’équipe de la clinique. Il a besoin d’avoir le pouvoir ailleurs pour contrebalancer.

Je suis sorti de mes pensées par Zoe qui quitte la table en envoyant valser sa chaise et ma mère qui prend son air le plus offusqué. Elle se lève pour la poursuivre dans l’escalier qui monte à sa chambre mais mon père la retient. Il ne parle peut-être pas mais il sait quand intervenir dans les moments qui le nécessitent.

– Je ne sais pas ce qu’on va faire avec elle. Plus le temps passe, plus je me dis qu’on devrait l’envoyer en pension en Suisse pour finir son lycée. Quand je pense qu’à son âge, tu avais déjà le bac…

Ma mère se tourne vers moi en me souriant. Cette attitude qu’elle a de toujours me faire passer pour le plus brillant des deux m’excède de plus en plus depuis que je suis rentré. Quand j’étais à Paris, j’avais le droit à ce type de réflexions au téléphone. Mais ici, c’est continuellement qu’elle me compare à Zoe en me mettant sur un piédestal et je commence à mieux comprendre pourquoi ma sœur est parfois si distante avec moi.

Mais comme à mon habitude, je me tais. Je ne suis pas taillé pour les conflits.

Je finis le repas dans un silence de mort et je prie en pensée pour que mes recherches d’appartement avancent. Mardi, j’ai visité un duplex magnifique dans le sixième, à dix minutes à peine de la clinique. Les propriétaires, dont l’histoire est assez originale, ont donné vie à un vrai petit bijou. En fait, ils se sont rencontrés alors qu’ils étaient voisins. Comme aucun des deux ne voulait quitter l’immeuble ancien au charme certain, ils ont eu l’idée de passer de deux à un seul. Seulement, aujourd’hui, la famille s’agrandit et ils ont fait le choix de s’éloigner de la ville pour offrir à leur enfant les joies d’une maison avec jardin. Le loyer qu’ils proposent est élevé mais adapté aux prix du quartier. Pourtant, ça ne les empêche pas d’avoir des dizaines de dossiers. Ils ont dit qu’ils me tiendraient au courant mais j’ai peu d’espoir. C’est dommage car en plus ils ne vivent déjà plus dedans et je pourrais emménager tout de suite.

Je regagne donc ma chambre d’adolescent qui me sert de refuge en attendant le Saint-Graal.

Je monte à mon tour les escaliers et lorsque je passe devant la chambre de Zoe, j’hésite quelques secondes. Je m’arrête. Tends la main pour frapper. Renonce. Puis retends la main. Et frappe. Je ne sais pas ce qui m’arrive depuis quelques jours, mais j’ai des envies de changement. Et ça commence maintenant. Il est temps que ma sœur ait une épaule sur laquelle s’appuyer dans cette maison et non un point de comparaison qui lui sert de frère.

– Zoe ? C’est moi. Je peux rentrer ? chuchoté-je à son intention.

Pas de réponse.

– Zoe ?

Toujours rien.

Je m’apprête à frapper une troisième et dernière fois quand la porte s’ouvre brutalement sur une Zoe aux yeux rouges et gonflés.

– Qu’est-ce que tu veux ?

Visiblement, elle n’est pas calmée.

– Rien. Rien de spécial. Je me disais juste que tu avais peut-être envie de parler.

Elle fait de gros yeux sans lâcher la poignée.

– Parler ? grogne-t-elle, surprise.

– Oui, parler.

– Avec toi ?

– Non, avec le chat, me moqué-je.

– On n’a pas de chat.

– Raison de plus.

Je tente le petit sourire sympa et elle finit par capituler.

– Ouais, OK, mais je te préviens, j’ai pas grand-chose à raconter.

Elle joue les dures en me laissant pénétrer dans son antre, mais je sens qu’au fond, elle est contente de ce pas que je fais vers elle.

J’observe plus attentivement cette pièce dans laquelle je ne suis que très rarement venu. Les posters du fameux Brian recouvrent à présent tous les murs et sa housse de couette est à l’effigie du drapeau anglais ainsi que beaucoup d’autres objets. Zoe voue un véritable culte à Londres. En cinquième, elle a fait un voyage scolaire là-bas et elle est tombée en amour pour la ville. Mes parents ont cru à une lubie passagère. Quatre ans plus tard, il est temps qu’ils réalisent que ça n’en est pas vraiment une.

– C’est joli chez toi, constaté-je.

– Ce n’est pas trop tôt que tu t’y intéresses.

Ping. Premier coup.

– Il n’est jamais trop tard pour bien faire.

– Ça fait quand même seize ans que j’attends.

Ping. Deuxième coup.

– Je suis désolé, Zoe.

Elle se retourne tandis qu’elle cherche je ne sais quel papier sur son bureau et je m’assois sur le lit.

– Quoi ?

– Je suis désolé de ne pas avoir été le grand frère que j’aurais dû être.

Elle reste stupéfaite et moi-même je suis surpris par cette facilité et ce besoin que je ressens de lui dire les choses.

– Mais…

– Je n’ai pas assuré.

Je vois ses petits yeux rouges qui s’humidifient de nouveau.

– Quand je suis parti en prépa, tu n’avais que 8 ans, et les rares fois où je revenais à la maison, je ne m’occupais plus de toi comme avant. Je ne t’ai pas vue grandir. Je suis passé à côté et je t’ai laissée te débrouiller avec papa et maman qui sont… ce qu’ils sont.

– Chiants et stupides, répond-elle spontanément.

Je me retiens de rire.

– On peut dire ça comme ça.

– Ils ne me font pas confiance et ça me rend folle.

– Je crois que le problème ne vient pas de toi, Zoe, mais des autres. Ils ont peur de ce qui pourrait t’arriver si tu leur échappais. En te cantonnant à la maison, ils gardent le contrôle.

– C’est nul, soupire-t-elle.

– C’est ce qu’ils pensent être le mieux pour toi, tenté-je de minimiser.

– C’est nul quand même.

– Je vais essayer de leur parler pour ce soir.

Elle ouvre de grands yeux.

– Tu vas quoi ?

Elle se jette sur son matelas, à deux centimètres de moi.

– Je vais essayer de leur parler pour que tu puisses sortir ce soir.

– Sérieux ?

– Sérieux, confirmé-je.

Et en moins de deux, la voilà qui s’agrippe à mon cou et me serre de toutes ses minuscules forces contre elle.

– Oh ! Raphi ! Merci ! Merci, merci, merci !

Je regrette alors d’avoir mis autant de temps à réaliser que j’avais une place à tenir, là, au milieu.

– Je ne te promets rien mais je vais essayer.

– Merci, Raphi.

– Attends. Ce n’est pas encore gagné !

Elle se redresse et prend un air sérieux.

– Non. Pas merci pour ça. Merci d’être venu. J’attendais ça depuis trop longtemps, tu sais.

Je la reprends dans mes bras et elle se débat faussement pour m’embêter.

On ne va pas trop lui en demander. On a déjà fait un grand pas. Un énorme pas.

– Bon, j’y vais. Croisons les doigts, lui dis-je en faisant le signe.

Je me lève et elle m’accompagne à la porte.

– J’espère que ça marchera. Après tout, si c’est leur petit chouchou qui leur demande…

Je grimace et elle sourit. Je quitte sa chambre avec notre nouveau départ.

Puis je redescends pour une tentative de pacte, priant pour ne pas la décevoir.

***

– Zoe ?

Je frappe pour la deuxième fois à sa porte en moins de trente minutes.

Elle ouvre et j’essaie de garder un visage le plus neutre possible.

– Ils ont dit non, c’est ça ?

Elle semble dépitée.

– Tu as la permission de minuit.

Et la voilà qui revit.

– Quoi !

– Tu as la permission de minuit !

Elle explose de joie en sautant sur place.

– Oh ! Ce n’est pas vrai ! Merci, merci, merci !

Et la revoilà dans mes bras.

– Attends, attends. Il y a des conditions, tu penses bien.

– Je m’en moque ! Du moment que je peux sortir !

Elle tourne en rond sur elle-même dans une danse joyeuse.

– La première : tu dois leur laisser le numéro de Lola.

Elle s’arrête net.

– Ils sont vraiment paranos.

– La deuxième : c’est moi qui te récupère à minuit devant l’entrée est du parc. Alors sois à l’heure parce que sinon c’est moi qui vais trinquer.

– Tu vas aussi voir les feux ?

– Oui, je rejoins Alex.

– Mais tu vas rentrer super tôt à cause de moi…

– Zoe, tu connais ton frère. Je ne suis pas ce qu’on pourrait appeler un oiseau de nuit.

– Oui, mais minuit, quand même… reprend-elle.

– Je t’assure que ça ne me dérange pas.

– Oh ! je suis trop heureuse. Je file direct chez Lola à quatorze heures. Elle ne va pas me croire. Pour une fois que je vais pouvoir sortir sans devoir faire le mur !

– Je vais faire comme si je n’avais rien entendu.

– Comme si tu ne t’en doutais pas ! s’amuse-t-elle.

– Je préfère jouer les imbéciles sur ce coup.

– Hi, hi ! En tout cas, c’est vraiment génial. Peut-être qu’on se croisera !

– Vu le monde, cela risque d’être compliqué. Zoe ?

– Oui ?

– Pense à remercier les parents. Je sais bien qu’à tes yeux, il n’y a rien d’exceptionnel, mais si tu leur montres que tu es touchée, il y a des chances pour que les choses se produisent plus souvent à l’avenir.

– OK, répond-elle, blasée.

Elle replonge alors le nez dans le sac qu’elle est en train de préparer et je l’abandonne pour aller à mon tour rassembler mes affaires.

***

Je suis assis à la terrasse d’un restaurant éphémère en plein parc avec Alex, mon meilleur ami d’enfance, et Maria, notre amie de lycée, jamais perdus de vue.

– Et tes recherches d’appartement, ça avance ?

Alex déguste sa pizza en m’interrogeant.

– J’ai visité deux trois trucs sympas mais je n’ai pas donné suite. J’en ai vu un vraiment top mardi, dans le sixième. Un duplex avec deux chambres dans un immeuble classé monument historique. Un bijou. Mais pas de nouvelles.

– C’est compliqué le logement sur Lyon, se désespère Maria.

Elle sait de quoi elle parle, elle est agent immobilier. Seulement, elle ne fait pas de locatif.

– Pourtant, avec le dossier que tu as, il ne devrait pas y avoir trop de souci, ajoute Alex.

– Il faut croire que non.

– Bon, les garçons, je vous aime bien, mais ce serait cool de vous dépêcher. Les feux commencent dans vingt minutes et j’aimerais être bien placée, cette fois.

– Oh ! tu ne vas pas encore nous ressortir le coup de l’année dernière !

Alex taquine Maria car l’an passé nous nous étions déjà retrouvés en ville dans le même but sauf qu’il avait perdu les clefs de sa voiture… Le temps qu’on arrive, les feux étaient déjà tirés !

Ils me font rire ces deux-là. Ça fait dix ans qu’ils se cherchent sans jamais se trouver. Alex a un penchant pour les grandes blondes suédoises et les filles d’un soir tandis que Maria, une petite brune pulpeuse à l’opposé de son style, collectionne les relations longues mais compliquées.

Je ne sais pas ce qu’il leur faut pour qu’ils comprennent. Même moi qui ne vois jamais rien, ça me crève les yeux que ces deux-là s’aiment.

Alex se dépêche de terminer sa pizza et Maria attend, les bras croisés sur le ventre, en remuant les jambes.

Il y a foule ce soir. Le parc est noir de monde.

– Bon, Alex, ça y est, tu as fini ?

Maria, excédée par la lenteur de notre ami, se lève pour aller payer sans lui laisser le temps de commander un dessert.

– Elle me fatigue… soupire mon ami.

– Mais tu aimes ça, au fond.

Je lui donne un petit coup de coude amical.

– J’ai un côté maso, tu sais bien.

– Je me demande juste ce que tu attends.

– Ce que j’attends ? répète-t-il, étonné.

Alex ne comprend pas de quoi je parle.

– Pour lui dire ce que tu ressens !

– Mais à qui ? s’agace-t-il.

– À Maria, gros malin !

Il explose de rire au milieu de la terrasse.

– Maria ? Mais ça ne va pas, mec ! Cette fille est un vrai calvaire à elle toute seule !

Je soupire en secouant la tête, plus amusé qu’excédé.

– Et toi ? me balance-t-il.

– Moi ?

– Depuis Laura le boulet, rien ?

Alex n’est pas très fan de mon ex. Il la trouvait trop mesquine et mielleuse.

– Pas vraiment.

– La bonne viendra ! renchérit-il.

– Je me demande si elle existe !

– En même temps, on a 24 ans. Je pense qu’on a le temps, tu ne crois pas ?

Je n’ai pas le temps de répondre à Alex. Maria nous rejoint et nous empresse de nous diriger vers la roseraie où sont déjà installées des centaines de personnes venues admirer les feux.

– C’est dingue, il y a encore plus de monde que pour la fête des Lumières !

Maria marche devant nous et bouscule tout le monde.

– Il faut toujours que tu exagères, Maria.

Alex, comme à son habitude, lui lance une réplique du tonnerre.

Chien et Chat.

On finit par trouver un petit coin sympa sous un arbre entre différents groupes de personnes. Maria sort de son sac une nappe sur laquelle nous nous installons tous.

Le feu d’artifice commence à vingt-trois heures. Nous nous transformons instantanément en trois grands gamins émerveillés. Comme à chaque fois, ils ont mis le paquet. Je suis émerveillé tout le long du spectacle. Le ciel est rempli de couleurs et de formes plus belles les unes que les autres. Les explosions se répandent comme une pluie de magie au-dessus de nos têtes. J’ai l’impression d’avoir 4 ans. Et la tête d’Alex vaut tous les mots du monde. Je crois que personne ne veut voir cet instant s’arrêter. Il n’y a plus un bruit dans le parc. Plus une différence. Plus un mot. Il y a juste des milliers de personnes réunies, admirant la même chose. Le bouquet final est si grandiose que les feux de Dubaï ressemblent à un pétard à deux euros à côté. À la fin, tout le public est sans voix et finit par se lever pour applaudir.

Qu’est-ce que j’aime quand l’humanité met ses différences de côté. Quand elle s’unit dans une globalité parfaite. Il est dommage de devoir attendre des événements magiques ou tragiques pour que ce soit le cas. Nous sommes tellement beaux quand nous sommes tous debout à regarder dans la même direction.

– C’était magique !

Alex semble sous amphétamines tellement ses pupilles sont dilatées.

Les gens ont des étoiles dans les yeux. C’est un moment magique.

À mon tour, je perds mon regard au milieu de la foule. Je vois des sourires d’enfants, d’amis, d’amoureux, de jeunes, de moins jeunes. Je vois… Je vois… Sun.

Je stoppe net. Je crois à une hallucination, une ressemblance. Mais non. C’est bien lui. Aucun doute.

Il ne m’a pas remarqué et pourtant je n’arrive pas à me détacher de lui. Ses cheveux négligemment coiffés, ses yeux maquillés, ses gestes légers, son rire que je devine.

Je suis en train de m’extasier devant un rire de mec. Les feux me rendent trop sensible.

Et soudain, son regard accroche le mien. Il n’y a plus un bruit, plus un souffle, plus un mot au milieu de cette foule. Il y a juste Sun et moi.

Je reste planté au milieu des gens en mouvement. Alex et Maria ne remarquent rien, trop occupés à se chamailler au sujet de je ne sais quoi et je m’en fous. Je m’en contrefous. Je ne vois que Sun.

Je m’apprête à m’avancer vers lui, sans savoir exactement pourquoi, et c’est alors que ce garçon aux cheveux blonds et frisés et aux airs de minet surgit de je ne sais où. Il se jette au cou de Sun. Et l’embrasse. Ici. Au milieu de ce parc. Au milieu de nous.

Je freine mon élan mais nos regards ne se quittent pas. C’est horriblement troublant. Il me fixe alors qu’il embrasse un autre garçon. Comme une provocation. Comme s’il cherchait à réveiller quelque chose en moi. Ses yeux fouillent dans les miens. Son expression est dure. À quoi joue-t-il ? Il ne croit quand même pas que cela va me déranger ? Il fait bien ce qu’il veut de sa bouche. De son cul. Et d’abord, qu’est-ce qui me prend à penser ce genre de trucs ? Je tourne la tête. Il faut vraiment que j’arrête avec ce petit con. À chaque fois que je le croise, c’est le bordel.

– Bon, on y va ?

Je n’ai pas besoin d’en rajouter plus. Alex me tire de mes pensées.

Il est vingt-trois heures quarante-cinq et je dois retrouver Zoe devant les grilles dans quinze minutes.

Mes amis m’accompagnent jusqu’à la sortie et me saluent avant de partir ensemble boire un dernier verre. Ce n’est pas encore ce soir qu’ils vont passer le cap. Peut-être même jamais. Il y a des gens pour qui c’est ainsi. Ça brûle les yeux du monde entier qu’ils sont faits l’un pour l’autre, et il n’y a qu’eux qui sont aveugles à cette lumière.

– Raphi !

Je reconnais le cri discret de ma sœur qui se précipite vers moi, suivie de ses copines.

– J’ai un peu bu mais tu ne dis rien, hein, me demande-t-elle en titubant.

Elle n’avait pas besoin de me le préciser. Elle me tombe dans les bras et chacun de ses mots sent le cocktail pour filles.

Elle dit au revoir à sa troupe qui part finir la nuit dans les bars et nous nous dirigeons vers la voiture. J’ai réussi à trouver une place juste en face. Une chance de cocu comme on dit. Mais comme je suis célibataire, cela n’a pas vraiment d’importance.

Nous montons dans ma Mini et je remarque alors que Zoe n’est pas vraiment habillée comme cet après-midi. Elle porte des rangers sur une robe noire un peu trop courte et moulante à mon goût.

– Zoe, c’est quoi cette tenue ? Tu vas rentrer comme ça ?

– T’inquiète, Raphi, j’ai mes vêtements dans mon sac. J’étais bien obligée de me changer pour le concert.

Elle glousse, me fixant de ses petits yeux vitreux.

– Zoe, tu es vraiment bourrée. Ce n’était pas un concert, c’étaient des feux.

– Je suis vraiment soûle effectivement mais je sais encore faire la différence entre un concert et des feux d’artifice ! On est allé voir le groupe avant les feux et avec Lola on voulait porter la même tenue.

– De quel groupe tu parles ?

Je démarre et recule pour sortir tout en l’interrogeant.

– Ben celui de Sun !

Et la voiture cale.

– Raphi, tu sais pas conduire ou quoi ! Oh ! mais attends. En parlant du loup, regarde !

Elle tend la main devant nous, au milieu des gens qui traversent la route.

– Quoi ?

– Sun ! Il est juste devant !

Je suis la direction qu’elle m’indique sans le vouloir vraiment. Il est là. Avec cette espèce de petit blond rachitique qui ne ressemble à rien. Ils se donnent la main et partagent la même cigarette. Je me mets à bouillonner. Mon sang ne fait qu’un tour. Je ne maîtrise plus rien. Je fais démarrer la voiture et donne un méchant coup d’accélérateur.

Zoe pousse un petit cri de surprise et je fais se retourner tous les passants. Tous les passants y compris Sun.

Je ne regarde pas, je ne le vois pas, mais je le sens. Je fixe la route droit devant en lançant un rapide coup d’œil dans le rétro. Il est arrêté, tourné dans notre direction. Et je l’aperçois d’ici. Il vient exploser dans la vitre de mon rétroviseur. Il vient me provoquer au plus profond de moi. Le sourire de Sun.

Son putain de sourire.

 

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Be with me

Raphael est un garçon sans histoires. Brillant, charmant, modeste, il est ce qu’on pourrait appeler « le gendre idéal ». Tout juste diplômé d’une prestigieuse école et fraîchement séparé de son ex-copine, il est de retour à Lyon pour rejoindre son père comme associé dans sa clinique vétérinaire. Raphael a toujours fait ce qu’on attendait de lui… jusqu’au jour où il rencontre Sun, le chanteur d’un groupe de rock à succès. Solitaire, torturé, beau comme le diable, Sun repousse sans cesse les limites qu’on ne lui a jamais données et fait chavirer le cœur de bien des filles et des garçons. À lui seul, il va bousculer la vie bien rangée de Raphael, et le dévoiler à lui-même.

Entre tentation, passion, désir et obsession… jusqu’où ira leur histoire d’amour impossible ?

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My Dominant Boss – Apprends-moi

Lorsque l’agence d’hôtesses qui l’emploie fait signer à Lake un contrat de confidentialité avant de l’envoyer arroser des plantes dans une splendide townhouse, celle-ci hésite entre hilarité et consternation. Mais quand elle découvre que cette demeure est celle de Jarden Pearson, elle reste sans voix. Le jeune milliardaire, à la tête d’un empire high-tech qu’il a lui-même fondé quand il n’avait que 22 ans, a une réputation sulfureuse, controversée… Et quand Lake casse un objet d’art de sa précieuse collection, tout bascule. Elle a une dette envers lui, un contrat à honorer, aussi sensuel qu’inquiétant. Lake est entraînée dans un monde qui la dépasse, un monde qui va la changer : un monde de plaisir, de cruauté, de raffinement et de dangers. Car Jarden porte un masque et, à trop vouloir percer ses secrets, Lake pourrait bien causer leur perte à tous les deux…

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© Edisource, 100 rue Petit, 75019 Paris

Avril 2019

ISBN 9791025746295

 

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