MM Play With Fire

Marie HJ · Chapitre 3 sur 58

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MM Play With Fire

Chapitre 1

 

 

Corey

Los Angeles, Californie, de nos jours

Est-ce que quelqu’un pourrait me dire ce que je fous là, exactement ?

Je me décale à la dernière seconde pour laisser passer devant moi deux roadies courant vers la scène, les bras remplis de bouteilles de whisky. OK, certaines choses ne changent jamais à première vue. Ils se faufilent derrière le batteur pour commencer la distribution de l’élixir miraculeux aux musiciens à bout de forces en plein show. Le gratteux est en plein solo, comme emporté.

Relax mec, t’es même pas accordé !

C’est bon, je me casse. Je n’ai définitivement rien à foutre ici. Je tourne les talons pour me heurter à une armoire à glace. Service de sécurité. Réflexe, je brandis mon passe backstage sous son regard suspicieux. Il hoche la tête et s’écarte de mon chemin. Je range le passe magique dans ma poche en soupirant. C’est par où la sortie déjà ? Je traverse les coulisses en priant pour que Marcus n’apparaisse pas, comme à son habitude, juste avant mon évasion de ce festival infernal. Oui, parce que j’y suis, ce n’est pas un putain de cauchemar. J’ai bien traversé la moitié de la Californie pour venir m’enterrer dans ce déferlement de notes agressives et définitivement beaucoup trop fortes pour moi, au fin fond des coulisses du festival qu’on ne présente même plus, celui qui fait peur aux grands-mères et aux religieux convaincus du coin. Cuir, jeans et décadence l’espace d’une réunion de fils du diable. Tout un programme. Programme que je connais par cœur. Sexe, drogue et rock’n’roll… Un monde à part. Un monde que j’aime. Mon monde. Rectification. Mon ancien monde. Oublié depuis longtemps. Inutile et sans avenir… Alors, je réitère ma question : « Qu’est-ce que je fous dans ce bordel ? »

Parce que c’est ton monde, justement, Du Gland !

Ex monde. Il n’a plus rien à voir avec ça.

Ben voyons !

Une troupe de jeunes hardos hyper lookés encombre la sortie, je patiente donc en écoutant le rockeur à corne et queue fourchue assis sur mon épaule droite se chamailler avec le non-rockeur à ailes d’ange assis sur mon épaule gauche. Personnellement, je serais assez de l’avis du non-rockeur, c’est d’ailleurs pour ça que je me barre.

Ouais, sauf que t’es quand même venu jusqu’ici mon grand !

Ta gueule !

– Stixx ! T’es venu !

Eh merde !

Je l’aurais parié. Marcus déboule de la cohue devant moi, les bras en l’air comme s’il venait d’apercevoir le messie. Je le laisse me serrer contre lui en levant les yeux au ciel. Un mec arrive derrière lui. Bandana dans les cheveux, jean crade et pétard au bec. Il hausse un sourcil surpris.

– Stixx ?

Marcus hoche la tête en bombant le torse. Le type m’inspecte, alors je fais de même. Hyper looké, forcément, apparence oblige ! Il pointe un index vers moi.

– LE Stixx ?

Je hausse les épaules. Il continue ses questions.

– LE Stixx comme Stixx des Pink Pussy ?

– Ouaip !

– LE Stixx du 1 lineup initial des Pink Pussy ?

C’est quoi son jeu à la con ? On rajoute un mot à la phrase à chaque fois ? Il joue tout seul ou faut qu’on participe ? Je soupire. On va faire simple :

– Ouaip !

– LE Stixx du lineup initial des Pink Pussy qui s’est barré du groupe au milieu d’une tournée ?

On va refaire ma biographie, là ? C’est moi où il est un peu lourd le type ?

– Ouaip !

Il se gratte la tête, les yeux exorbités.

– Putain, je suis en face du Stixx du lineup initial des Pink Pussy…

Bon, ça va, on a compris… Si on pouvait faire court ! Je l’interromps.

Détends-toi chéri !

– Non ! Moi c’est Corey. Désolé.

Marcus soupire lourdement en posant une main sur l’épaule du type.

– Il te fait marcher. Bien sûr que c’est Stixx ! Stixx je te présente Hugh, le guitariste des Metal Dolls.

Serrage de main, le type est à la limite de baver.

Seigneur, faites-moi disparaître de cet endroit ! Et vite, j’ai besoin d’air.

Bon, rien ne se passe ?

Non, t’es toujours là !

Petit commentaire inutile du diable en train de se limer les griffes, assis jambes croisées sur mon épaule droite.

Au risque de me répéter… Ta gueule !

Hugh tient toujours ma main serrée dans la sienne.

– Oh, putain, mec, tes solos ! J’adorais tes solos, sans toi les Pink Pussy n’ont jamais plus eu le même son, je veux un autographe, attends, je vais chercher ma gratte, si tu peux la signer et…

Je l’arrête avant qu’il ne s’envole trop haut :

– Non, je signe rien. Je suis Corey, rien à voir avec Stixx. Marcus délire.

Le promoteur hausse les épaules.

– Bon, OK, Stixx est de mauvais poil ! Comme au bon vieux temps. Hugh, t’as vu le groupe ? Vous montez dans deux minutes.

Le musicien renifle et se frotte le nez de manière explicite. Ah ? En plus du pétard il se poudre ? Sympa…

– Ouais, ils sont derrière. Sauf Jared, qui est… Ben je sais pas trop, je l’ai vu se barrer avec une nana y a… trente minutes…

Il regarde à gauche, à droite, l’air perdu. Puis il pousse un cri satisfait.

– Ah, ben le voilà !

Un mec se pointe vers nous, une nana sous le bras, l’air nonchalant. Jean tombant sur les hanches, T-shirt Metallica élimé coupé en marcel, lunettes de soleil aviateur qui ne cachent que partiellement sa belle gueule de tombeur, cheveux courts juste comme il faut… J’avoue, j’ai beau détester ce milieu…

Tu adores !

Donc je disais, j’ai beau détester ce milieu et tout ce culte de l’apparence, du « Live to Rock, Rock to die » , le fameux Jared a quelque chose de magnétique.

Et t’as vu ce qu’il trimballe entre ses jambes ? Vive les slims, hein ?

Y a un moment où tu vas la fermer ?

Non, je ne crois pas non…

Je ne regarde pas !

Dommage pour toi !

Je soupire. Cette journée est en train de mettre un peu trop à l’épreuve toutes mes barrières, érigées depuis trop longtemps pour être si vulnérables. Ça ne colle pas du tout ! Jared arrive à notre niveau.

– Jared, je te présente Stixx… Enfin, Corey, se reprend Marcus. Des Pink Pussy. Enfin, un membre originel du groupe. Corey, Jared est le chanteur des Metal Dolls.

Le mec, arrivé devant moi, me considère de haut. Et ce n’est pas parce qu’il est grand. Enfin, il EST grand, mais en l’occurrence, il doit certainement se sentir important, vu le regard neutre, à la limite du mépris qu’il me glisse par-dessus ses lunettes. Il me méprise, moi ?

Connard !

Ah, grand retour de l’ange de gauche. Merci !

Ben faudrait savoir, tu veux passer pour Corey, oublier Stixx, alors c’est normal que tu ne sois personne. C’est ce que tu voulais, non ?

Depuis quand tu joues les psys, toi ?

Ta gueule mon ange !

Non, non, toi ta gueule !

Machinalement, je balaye mes épaules d’une main. Ça suffit le dédoublement de personnalité !

Jared hoche la tête, roule une pelle à la nana sous son bras. Sympa le spectacle… Et la discrétion, sinon, on en parle ? Pathétique le mec !

– Salut Jeanne.

– Non, Diane !

– Ouais, j’voulais être sûre que tu suivais. Bon ciao, c’était sympa !

– Je t’attends si tu veux ?

– Non, merci, ça ira !

– Ah ? OK.

Elle tourne les talons et elle se barre. Vu comme ça, effectivement, pourquoi se priver ! Le musicien passe devant moi sans me considérer et monte sur scène pour s’installer devant le micro pendant que le public hurle son nom. Dans la famille connard, j’ai demandé le chanteur !

Canon mais connard…

Je soupire alors que Marcus passe son bras autour de mes épaules et se sent obligé de s’excuser pour le petit merdeux qui vient de nous faire un beau numéro de superstar à deux balles.

– Ils sont jeunes. Et tout leur est tombé dessus très vite. Ce n’est pas à toi que je vais apprendre que ça rend fou, non ?

– Possible.

Je n’ai pas envie de m’éterniser sur le sujet. De toute manière, Marcus sait tout. Marcus a tout vu, Marcus a tout tenté pour que je reste sur le devant de la scène. Sans succès. Je me suis barré. J’ai rangé ma guitare sous une couche de poussière, viré mes frocs en cuir, coupé mes cheveux et changé de ville. Stixx est mort. À son grand dam. Et j’en suis vraiment désolé pour lui. Parce que, vraiment, j’aime beaucoup le promoteur. Entre nous, c’est une longue histoire. Une histoire de rêves d’ados qui un jour sont devenus réels. Je me souviens de lui, dans le garage où nous répétions, assis par terre à chercher par tous les moyens à nous trouver des dates. Il a remué ciel et terre parce qu’il croyait en nous. Les Pink Pussy, le nom le plus ridicule du monde inventé un soir de beuverie est toujours resté. Nous étions des potes, nous aimions la musique, et elle nous aimait bien aussi. Et Marcus nous a toujours soutenus, suivis et poussés dans le bon sens. Il nous promettait qu’il nous propulserait. Je crois que, de tous, c’est lui qui bossait le plus. Et il a réussi. Non seulement il nous a propulsés, mais il est devenu un promoteur de talent. Tout le monde s’en sort bien, au final. Tout le monde sauf moi.

Si, tu as ce que tu voulais… La tranquillité. Non ?

Petite vanne ironique de mon diable, réinstallé sur mon épaule. L’ange, lui, c’est carrément fait la malle ! Tu m’étonnes !

Oui, aujourd’hui je me contente de ma nouvelle vie. Loin de tout ça. Ce monde m’a détruit. Parce qu’avoir du talent c’est bien. Mais ça ne suffit pas. Je n’étais pas comme eux. Il me manquait un truc essentiel. Une bite capable de se lever devant une paire de seins. Voilà ce que je n’avais pas. Pour moi, c’était secondaire, et j’avoue que lorsque j’ai compris qu’une queue me parlait beaucoup plus qu’un vagin, je ne me suis pas inquiété pour ma carrière. Je suis resté discret, pour comprendre ce qui se tramait en moi, mais jamais je n’aurais pensé que ça poserait un tel problème aux Pussy. Nous étions potes depuis des années, la passion de la musique, nos premiers succès prometteurs, ça c’était important… le reste… chacun sa vie.

Sauf que je me plantais. Pas chacun sa vie du tout. Le jour où Derek, l’autre guitariste, a compris que lorsqu’il me traitait d’enculé il ne se plantait pas vraiment, ce jour-là, le rêve s’est terminé. Plus d’amis. Plus de complicité. La bête curieuse. Je n’avais plus le droit de les toucher, ils ne me parlaient même plus. Ça a duré deux semaines. Et ça m’a détruit. Parce qu’au-delà de la scène, j’ai perdu tellement plus… Les visages amis et toujours connus qui deviennent haineux, les certitudes et les liens forts, voire très forts pour certains, qui se déchirent et disparaissent… Sans eux, je n’étais plus rien. Alors, je me suis barré. À quoi ça sert de faire ce truc si c’est un supplice ? Marcus est venu me rechercher avec un message des Pussy. « Tape-toi des meufs et t’es le bienvenu. Ne louche plus jamais sur nos culs. » Bande de cons ! On fait difficilement plus lilliputien de l’esprit. En attendant, je n’avais pas trop le choix. J’ai choisi de leur faire un gros doigt ! Je n’y suis jamais retourné. Jamais. Et la nouvelle a fait boule de neige. Les types des autres groupes que je connaissais, eux, ne me connaissaient plus. Les groupies non plus, bref, il n’y a rien de nouveau là-dedans, le jour où tu n’es plus rien, tu n’es plus personne non plus. C’est cliché, mais c’est tellement vrai. Mais qu’ils ne s’en fassent pas, ma vie a été parfaite depuis.

Ben voyons ! C’est pour ça que tu es ici, tellement serein que ton esprit voit des diables et des anges sur tes épaules. Normal. Tu essayes simplement de te convaincre, mais tu es encore salement accro, ouais ! Tiens, il est passé où le cul béni de ton épaule gauche ?

Il s’est barré !

Tant mieux, il était lourdingue.

Oui, possible, mais j’aurais bien aimé l’avoir encore un peu avec moi, figure-toi !

Pourquoi, t’as peur de retomber dans les flammes de l’enfer ?

Ta gueule !

***

Les Metal Dolls déchirent. C’est vrai. Le chanteur fait le show. Il EST chaud ! Même un mec blasé comme moi, il m’hypnotise. Encore une fois, Marcus a eu l’œil, et le bon, pour ce groupe. Ce n’est pas moi qui le dis, d’ailleurs, ce sont les charts, les critiques et le public déchaîné à quelques mètres. Je ne mate que lui depuis les trois titres qu’ils jouent. Marcus ricane doucement.

– Je savais que ça te plairait, lance-t-il.

Ce mec me connaît depuis trop longtemps, il me fatigue. Je hausse les épaules en acceptant la bière qu’un roadie me tend.

– Ce mec va se casser la gueule. Et ça va lui faire mal !

– Pas forcément. Il n’est pas ce que tu imagines. Et en ce qui concerne son ascension trop rapide et les risques, tu pourrais lui parler. Le calmer. Tu as cette expérience.

À mon tour de ricaner.

– Je passe mon tour.

Il prend un ton suppliant.

– Qui d’autre que Stixx pour l’aider à garder les pieds sur terre ?

– Marcus, arrête avec Stixx. Il n’existe plus depuis longtemps. Je suis Corey. Et toutes ces histoires ne me concernent plus. Trouve-toi un autre mec, je ne suis pas intéressé. Je n’encadre pas ces branleurs.

– Alors viens comme roadie, et garde un œil sur eux… ?

– Non.

Je termine ma bière et la balance dans une poubelle derrière nous.

– Écoute Marcus, oui, j’ai besoin de thunes. Oui Randy s’est barré en me laissant une pile de dettes longue comme le bras, et oui, je suis dans la merde. Mais non, je ne repars pas dans tout ce cirque.

– Le milieu n’est plus le même. Beaucoup de musiciens sont gays, aujourd’hui, et tout se passe bien pour eux.

– J’en suis ravi ! Ça n’a pas été mon cas. Alors, merci, mais non merci. Et supporter tes superstars, là, je ne pourrais pas de toute manière. Désolé.

– Corey ! Me fais pas ce coup-là ! J’ai besoin d’un manager logistique, et tu connais le boulot.

– Non.

Marcus m’a fait venir pour assister les Metal Dolls pendant leur tournée. Lui ne pourra pas les suivre tout le temps, et ces mecs ont la grosse tête. Il pense donc que me mettre en responsable logistique de la tournée serait le super plan. Je me demande s’il se came toujours… À mon avis oui, sinon, pourquoi une telle idée ? Pour aider son vieux pote et lui éviter la rue ? Mouais… En tout cas il a l’air d’y tenir :

– Je double tes salaires.

Intéressant. Il s’agit d’une tournée. Et j’ai vraiment, vraiment besoin de thunes pour éponger les dettes que mon salopard d’ex a contractées en mon nom dans mon dos. Jusqu’à s’acheter une bagnole neuve pour mieux se barrer deux jours après avec…

Et puis avoue-le, t’en meurs d’envie… Et Jared… T’as vu son cul ?

Putain, Vas-tu. Fermer. Ta. Gueule ?

Je ne fais que traduire ta pensée…

Putain de bordel ! Je suis foutu…

– Chambre individuelle lorsque nous descendons dans les hôtels.

Marcus s’insurge, il est un peu près de ses sous… déjà, le double salaire, c’est inouï !

– Putain ! Même les gars du groupe partagent les piaules.

– Ils sont tous hétéros. Je me trompe ? Si c’est pour que tout le monde redoute les attributions de chambre, c’est non.

Mon ami pince les lèvres.

– Bon, OK. Chambre individuelle. On part dans trois jours. États de l’Est, pour quelques semaines, puis Europe de l’Est, France, Royaume-Uni, et j’en passe. Je t’envoie le contrat et les infos sur la tournée.

– OK.

Nous nous serrons la main en signe d’accord tacite alors que Jared se pelote ostensiblement les parties dans une pose qui ne peut pas plus appeler au sexe, devant un public en délire. Il est bon l’enfoiré ! Et certainement insupportable parce que justement, il le sait. On va bien se marrer…

Putain, dans quoi je m’engouffre ?

Tu retrouves ta vie, chéri… Tu préfères ton boulot de manutentionnaire dans lequel tu te fais royalement chier ? Allez, haut les cœurs, t’as raison sur un point, on va se marrer !

TA GUEULE !

 

1 Le lineup correspond à la formation d’un groupe, chanteur(s) et musiciens.

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