MM Play With Fire
Chapitre 46
Nicolas
Corey a lâché mes poignets depuis dix bonnes minutes. J’en profite pour m’asseoir. Sa main essuie les larmes encore collées à ma joue. Je ne me débats plus, mais je reste suspicieux. J’inspecte les uns après les autres les visages qui m’entourent. Corey a les yeux cernés, inquiets, humides. Je ne demande qu’à croire sa version. Chica pique une clope dans le paquet de Josh et l’allume, l’air sereine, pas du tout inquiète. Josh… Josh se mord la lèvre inférieure, nerveux. Ses yeux me fixent, il n’a pas l’air mal à l’aise, ni repenti, enfin il n’affiche aucune espèce de culpabilité ou autre. Il s’allume une clope à son tour.
– Putain, allez à la fenêtre pour fumer vos merdes ! On voit que c’est pas vous qui allez respirer l’odeur toute la nuit ! Bande de malappris !
Chica me lance un regard assassin et se lève, suivi de Josh, ouvre en grand la fenêtre et s’adosse au mur pour laisser une place à l’autre bouffon. Corey se lève à son tour et va piocher une clope dans le paquet sur la table d’appoint. Petit calcul rapide : fenêtre pas très grande, ils sont déjà deux devant, trois, ça fait trop, ils vont s’agglutiner, se coller. Corey-Josh collés ?
– Corey, qu’est-ce que tu fais ?
Il me lance un regard surpris.
– Je vais en griller une, tu m’as fait monter la pression, là !
– Non, toi, tu restes là ! Tu bouges pas. Ta clope ne sent pas pareil.
Il se retient de rire.
– C’est la même que les autres !?
– Oui, mais toi, tu sais fumer… Ça sent pas. Et puis, c’est bon, tu la fermes et tu ne discutes pas, tu restes, point barre !
Il hausse les épaules, amusé, allume sa clope et revient s’asseoir sur le bord du lit. Il écarte sa clope de moi et me caresse le visage de sa main libre.
– Tu me crois, alors ?
– Il va me falloir les messages sur mon portable. Et les vidéos. Je veux voir les deux. Et aussi les messages que tu as envoyés à Marcus. Et à l’autre fils de pute.
Josh s’insurge.
– Eh ! Parle pas de ma mère, OK ?
– Ta gueule !
Il se retourne vivement.
– OK pour traiter mon frère de tout ce que tu veux, j’en ajouterai même des couches à l’occasion. Mais un peu de respect tout de même !
Ce mec est possiblement un mec bien, au lieu d’être le putain d’enfoiré de service que je pensais. J’ai dit « possiblement » pour le moment, je n’ai que leur parole. J’attends de voir les preuves. Donc je modère mes propos. Dans l’éventualité d’avoir à lui dire un merci qui va m’écorcher la tronche dans pas trop longtemps.
– Ça marche. Mais toi, t’évites de me parler, de me mater, de parler à Corey, de le mater, même d’être trop près… Voire tu retournes dans ta chambre si le cœur t’en dit, te gêne surtout pas pour moi.
Corey grimace.
– Jared, t’es un peu dur, là.
Je penche la tête vers lui, un sourire sarcastique aux lèvres.
– Comme toi tout à l’heure, non ? T’as bien dû bander quand même, je me trompe ?
Il soupire en secouant la tête de gauche à droite.
– Tu as écouté ce que je viens de te raconter ?
– Oui, enfin, tu peux dire ce que tu veux aussi…
Il me prend pour un bleu. Josh soupire en virant sa clope par la fenêtre.
– Non, je confirme il ne bandait pas.
Je plisse les yeux vers Corey.
– Pas du tout ?
Il secoue la tête.
– Même pas une demi-molle ?
– Non.
– Même pas, genre un peu, un spaghetti après trois ou quatre minutes de cuisson…
– Ça dépend si c’est des pâtes à cuisson rapide ou non ! Précise ta question.
Chica éclate de rire. Je hausse les épaules.
– Donc, tu étais genre flasque, tout petit, ratatiné, rabougri, un escargot dans sa coquille, une limace en fin de vie, un ver de terre, un…
Il retient un rire.
– Oui t’as l’idée.
– Aucun effet d’aucune sorte ?
– Non !
Josh s’énerve en attrapant une seconde clope.
– Bon, c’est bon, là ? On ne va peut-être pas passer deux heures à commenter l’effet proche du zéro absolu que je fais à Corey ?
– Proche de zéro ? Ça veut dire un peu quand même ?
Ils soupirent tous les trois d’exaspération. C’est Chica qui répond.
– Non, ça veut dire pas du tout ! Tu changes de disque maintenant !
Je les examine longuement. Je crois ? Je ne crois pas ?
– Montrez-moi les vidéos.
Corey se lève et attrape les portables sur la table déverrouille celui qui n’est pas le sien. Je hausse un sourcil.
– Comment tu connais le code ?
Josh répond.
– Je n’ai pas la mémoire des chiffres. Tous mes codes sont les mêmes. Depuis toujours.
Je regarde Corey.
– Et, toi, bien entendu, tu t’en souviens ?
Il soupire, agacé cette fois.
– Putain, Nicolas ! C’est 666666. Tout le monde se souviendrait de ça !
– Pas moi !
Josh laisse filer un petit rire.
– Moi non plus, au début je me plantais.
Je retiens un rire. Ce n’est pas parce qu’il est drôle que je dois rire.
Corey me file le téléphone sur lequel apparaît une vidéo que je mets en route. Et je suis écœuré. Je ne mate que quelques secondes puis le rends à Corey.
– Ces mecs sont vraiment des ordures ! Qu’est-ce que ça peut leur foutre, sérieux, deux mecs dans une douche ? Ils n’ont vraiment pas la lumière à tous les étages !
– C’est clair. Il fallait que nous nous mettions à leur niveau de stupidité pour réussir à nous faire entendre.
Oui, j’avoue. Leur sortir un texte de loi sur la diffusion illégale de vidéos privées aurait été inutile, vu le niveau, ils auraient sans doute mis une bonne année à déchiffrer ne serait-ce que l’intro de l’article.
– Qui a vu ce truc, au final ?
– Derek, et tous les Pussy certainement, Marcus, Josh. Toi et moi.
– Chica ?
Elle émet un signe de dégoût.
– Non, mais ça va pas ! Si je suis lesbienne c’est que vos trucs ridicules entre les jambes ne m’intéressent pas du tout… Alors aller mater la vôtre, les mecs, merci, mais non ! Beurk !
– T’as tort, c’est magnifique…
– Oui mais non.
– OK. Bon, l’autre vidéo maintenant.
Corey semble hésiter.
– T’es sûr ? C’est du faux, Nicolas.
– Corey, file-moi ce truc. Je veux tout voir.
Il s’assied près de moi, et me prend dans ses bras, embrasse mes cheveux puis me donne son portable calé sur sa conversation avec Marcus. Bonne idée, comme ça, je vais pouvoir tout lire, tout savoir. Il passe ses bras autour de moi, et je cale ma tête sur son torse. La vidéo me dégoûte encore plus que la première. Elle est sans doute fausse. Tous les éléments sont trop flagrants pour que ce ne soit pas un bateau monté de toutes pièces. Mais il n’empêche que cette vision me tue. J’attrape la main de Corey en tentant de m’enfoncer dans la tête que c’est du cinéma. Ses doigts se resserrent autour de ma main.
– Du cinéma, Nicolas.
Je hoche la tête.
– Oui.
Il attrape le téléphone alors que je la relance.
– C’est bon, tu as vu.
– Attends, redonne-moi ça ! Je veux lire ta conversation avec Marcus.
– Non.
Je redresse la tête.
– Et pourquoi ?
– Il y a des choses… dont je dois te parler avant.
– Corey, si tu n’as rien à cacher, donne-moi ton téléphone.
Chica se redresse du mur sur lequel elle s’était avachie.
– Bon, c’est pas tout ça, mais on doit y aller, nous.
Elle frappe le cul de Josh.
– Et toi, tu viens avec moi, je vais vérifier si tu n’as pas de contusions, avec les coups de latte que tu t’es pris, il vaut mieux être prudent. Et ce soir, tu dors dans ma chambre, je pense que la tienne, avec ton frère, n’est pas un terrain sécurisé pour l’instant.
Le chanteur soupire.
– Il va falloir que je gère Derek à un moment ou à un autre de toute manière. Mais j’accepte l’invitation pour ce soir.
Ils reprennent leurs petites affaires, nous saluent rapidement et quittent notre chambre. Je me reconcentre sur Corey.
– Fais-moi lire cette conversation.
– Nicolas…
– Corey…
Il soupire et me tend son téléphone, je consulte la conversation.
***
Je laisse choir le portable sur mes genoux et relève les yeux vers l’homme qui me maltraite le cœur. Deuxième fois dans la journée. Je dois être fatigué, parce que je n’ai plus de filtre au niveau des émotions. Les larmes remontent instantanément.
– Pourquoi tu as fait ça, Corey ?
Il est toujours derrière moi. Il resserre ses bras autour de mon cou et embrasse ma tempe. Mais il ne répond pas. Je me love contre lui.
– Tu pars réellement cette fois ?
Je le sens hocher la tête.
– Tu m’abandonnes réellement en définitive ?
J’ai envie de hurler. Ma gorge se noue. Les larmes brûlent mes joues. Ses bras m’enlacent plus étroitement.
– Je ne t’abandonne pas, Nicolas. Je te laisse vivre au contraire.
Je hurle.
– Mais comment veux-tu que je vive sans toi ?
Il reste calme, mais sa voix est rauque, empreinte de douleur.
– Ma présence ici n’est pas bonne pour ta carrière.
Je retiens un sanglot.
– Mais si, putain. Je n’ai jamais été aussi performant que depuis que tu es avec moi !
Il me berce doucement.
– Je ne parle pas de ça. Et tu n’as pas besoin de moi pour être le meilleur. Tu le sais maintenant. Mais notre couple n’attirera que les problèmes. Aujourd’hui c’est Marcus, mais demain ? Une maladresse en public, un membre du staff qui claque la porte et décide de se venger de je ne sais pas quoi, enfin bref, il y a trop de pièges autour de nous. Ça finira, à un moment ou à un autre, par nous péter à la tronche.
– Mais on s’en fout de ça, putain ! Il y a plus important que le groupe et que cette carrière de merde ! Je veux être avec toi, Corey. Ne me quitte pas, je t’en supplie… Je t’aime, je ne veux pas que tu m’abandonnes.
Je me love contre lui, entre ses mains que j’aime tellement. Il pose ses lèvres sur mes cheveux alors que son corps est animé de petits soubresauts discrets. Moi aussi je pleure. Il se décale doucement pour me faire face et attrape mes joues. Approche son visage du mien.
– Je ne t’abandonnerai jamais. Je te laisse juste vivre ton rêve, Nicolas. Tout ça, la tournée, le public, les fans, c’est ta vie à toi. Ton putain de paradis. Ce n’est pas le mien. Tu comprends ? Je ne m’éclate pas dans tout ça.
– Mais tu aimes jouer sur scène, c’est tellement évident !
Il ferme les paupières.
– Oui. Mais tout le reste me révulse. Marcus, la pub, le fric, les jalousies, la haine… Je ne peux plus supporter ça. Tu crois que ce que j’ai fait tout à l’heure m’a amusé ? Et me voir sur cette vidéo ne m’a pas éclaté non plus.
Je hoche la tête.
– Je comprends. Pour ma part, je l’ai pris pour un viol, en quelque sorte. Je ne veux même pas y repenser. Mais, Corey, on fera attention, c’est tout… J’ai été con d’ouvrir la porte de cette salle de bains devant eux, c’est de ma faute et…
Il secoue la tête.
– Non, Ce n’est pas une vie, Nicolas.
– C’est toujours mieux que loin de toi…
J’attrape ses poignets, et m’y agrippe de toutes mes forces.
– Corey, ne m’abandonne pas ! Je t’en supplie !
– Je te l’ai dit, je ne t’abandonne pas. Je rentrerai simplement à San Diego un peu plus tôt. Et je t’attendrai.
– La tournée doit encore durer six mois !
Il soupire.
– Je sais. Mais comprends-moi, je ne veux pas te causer de soucis, je veux que tu vives ton rêve, et ne pas être une contrainte pour toi.
J’attrape ses joues. Je ne le vois même plus tellement mes larmes embuent mes yeux.
– Mais c’est toi mon rêve Corey… Tu ne l’as toujours pas compris ?
Il se mord la lèvre inférieure en baissant les yeux.
– Je t’en prie, Nicolas, ne me rends pas les choses encore plus difficiles. Tu ne vois pas que tout cet équilibre est fragile ? Que le moindre détail peut faire tout basculer ? Et ça pourrait te tuer, Nicolas. Faire descendre Jared dans la haine et l’oubli. Je ne veux pas que ce genre de choses arrive et encore moins par ma faute. Tu m’as dit tout à l’heure que tu comptais passer des années sur les routes, à faire des concerts. C’est ta vie à toi, Nicolas ! Pas la mienne. Je ne suis pas à l’aise dans ce monde, tout me dérange, et même si te laisser seul dans cette tournée est la dernière chose que je souhaite, c’est la seule qui me paraît cohérente. Pour toi. Pour moi.
– Mais pas pour nous, Corey. Pas pour nous.
Il baisse les yeux.
– Je sais. Mais « nous » ne survivra pas si toi et moi ne nous y retrouvons pas personnellement. Et moi, Marcus et ses magouilles, les Pussy dans les parages, les apparences à sauvegarder… Ce n’est pas pour moi, Nicolas.
Je soupire.
– Et donc, quelle est la suite des plans ? Tu arrêtes quand ?
– Demain soir. Je finis la tournée française, et je pars après le show de Marseille. C’est Ray, le guitariste des Iguana qui fera l’intérim jusqu’au retour de Hugh. C’est un bon guitariste, et il a de bonnes idées. Il fera le boulot parfaitement.
– Donc, il ne nous reste qu’une nuit ? C’est ça ?
Il évite mon regard, les yeux rouges et embués.
– C’est ça.
– Oh, putain, Corey !
Mes bras se jettent autour de lui en urgence. Je cache ma tête dans son cou.
– Non… Je ne peux pas te laisser faire une chose pareille. C’est impossible.
Ses lèvres trouvent les miennes. Il m’embrasse ardemment. M’enlace étroitement, je fais de même. Nous nous enroulons l’un à l’autre, les joues ruisselantes. Entre deux baisers, il murmure :
– Je suis désolé, Nicolas. Mais je ne peux pas rester. C’est trop difficile pour moi.
Je ne réponds plus. Je comprends même si je ne le veux pas. De la même manière que lui, ne veut pas être une entrave à mes rêves, je ne veux pas lui imposer une position qui le rendrait malheureux. Je ne veux pas le rendre malheureux. Je ne veux que son bonheur. Tellement. Tellement fort au plus profond de moi. Je veux que ce sourire qu’il affiche quand il est bien reste sur ses lèvres. Qu’il oublie ce masque qui ne lui va tellement pas. Qu’il soit épanoui en quelque sorte. Et s’il a besoin de ça, je ne peux pas lui retirer. Son bonheur avant le mien.
Je me laisse tomber, le dos au matelas, et je l’entraîne sur moi. Je passe mes mains sur son corps, j’essaye d’emmagasiner les sensations, de me souvenir de tout, même si je sais que c’est déjà le cas. Je ne survivrai jamais six mois loin de lui, c’est inimaginable.
– Je t’écrirai, je t’appellerai, je t’enverrai des fleurs et du chocolat tous les jours, je…
Ma voix tremble d’émotion. Il pose ses lèvres sur les miennes.
– Contente-toi de me faire l’amour. Je n’aime pas le chocolat. Et je n’ai pas de vase chez moi.
– Je te ferai livrer une cargaison de vases alors. En plus de te faire l’amour.
Mes mains passent sous son T-shirt. Je le déshabille. Je le recouvre de tout l’amour présent au fond de moi. Tout pour lui. Et j’en ai tellement que ça prend des heures. Je lui fais l’amour en pleurant. Je ne veux tellement pas qu’il parte. Je risque de ne jamais m’en remettre. Même six mois… C’est impossible.
J’ai la réponse à ma dernière interrogation « technique ». À l’instar de nos cœurs, de nos âmes et de nos mains qui ne se quittent plus, nos corps s’emboîtent à la perfection. Nos membres s’emmêlent, nos peaux s’attirent, nos lèvres se soudent, nos sexes s’appellent. Nous ne formons plus qu’un, l’un contre l’autre, l’un autour de l’autre, avec la passion pour seul ciment. La voilà ma maison. Je ne le laisserai jamais partir…
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