MM Play With Fire
Chapitre 6
Jared
J’ai pas dormi. Déjà parce que Hugh, qui partage ma chambre, a eu un sommeil agité, voire inexistant. Il était nerveux, se retournait dans tous les sens, en sueur, allait pisser, puis revenait en soufflant, pour mieux se relever et partir marcher dans le couloir avant de recommencer son bordel dans la chambre.
Ensuite, parce que je me demandais ce qui se passait dans la chambre que Corey est allé rejoindre. Était-il revenu dans la sienne, partagent-ils déjà le même lit ? Qu’est-ce que ça peut me foutre, l’endroit où il a passé la nuit, franchement ?! Pourquoi Corey me perturbe à ce point ? Je n’en ai aucune idée. Mais c’est présent. Je n’ai pas aimé, mais alors vraiment pas, la manière dont il a rejeté ma tentative de créer un contact. J’ai peut-être des défauts, mais je ne suis pas détestable, enfin je ne crois pas. D’habitude, les gens m’apprécient. Je recherche un peu plus parfois qu’un simple sentiment aimable et poli, l’amabilité ne me suffit pas pour me sentir bien, mais quand même, c’est toujours plus agréable que le mépris. Et surtout lorsqu’il vient d’un mec pareil. Je ne sais pas, je ne décrypte pas tout, mais je ressens le besoin de me rapprocher de lui, de sentir qu’il ne me déteste pas, ce serait déjà un premier pas, et peut-être que l’on deviendrait potes… Peut-être qu’il m’ouvrirait une porte sur son univers, que je puisse avoir cette chance de découvrir ce qu’il est vraiment, partager la richesse de ce musicien qui se fout de tout sans frémir un instant.
Pour résumer, c’est du grand n’importe quoi. Mais, égoïstement, je le prends comme un échec personnel. Je me sens rejeté, inintéressant, sans valeur, parce que si lui m’éblouit par son talent, de mon côté, je ne le fais même pas tressaillir. Ça m’énerve. Après toutes ces années de travail sur mon chant, mon jeu de scène, et dans le milieu musical en général, après toutes les concessions que je me suis imposées, je n’ai aucun signe de l’approbation d’un grand du milieu. Un artiste impressionnant et envoûtant. Je crois que c’est ça le truc. J’aimerais faire partie de ce club, briller moi aussi, ou au moins qu’il s’intéresse, qu’il soit percuté par un truc que je fais bien, gagner son respect en résumé. Mais non. Je suis transparent. Pire, je le révulse quasiment. Il s’intéresse à Hugh. Il l’écoute et l’aide. Mon pote, lui, a touché le personnage. Mais moi, je reste sur le bord de la route. Putain ça me saoule ! Du coup, je fais des trucs bizarres, des actes que je n’avouerais à personne. Juste pour comprendre le personnage qui ne me laisse pas l’approcher.
Comme, depuis six heures du mat, je suis assis au bout du couloir du deuxième étage, une revue rock à la main, en train d’attendre. Mon Dieu, rendez-moi transparent, le ridicule de la situation me tue. Mais je suis comme ça, quand il faut que je comprenne, je me donne les moyens de le faire. Objectif : percer à jour Corey Kingstone. Donc pour ce faire, j’ai prétexté les ronflements de Hugh, qui n’arrive même pas à dormir, et je me suis installé au bout du couloir, à côté de la machine à café de l’étage, et je lis. Enfin, j’attends. Sortira-t-il de sa chambre pour aller vers l’ascenseur ? Ou de l’ascenseur pour rejoindre sa chambre ? Je suis conscient que je frôle le harcèlement, mais il aurait dû y penser avant de m’envoyer sur les roses. Je ne suis pas arrivé à faire une tournée mondiale, frontman d’un groupe qui marche super bien, alors que je viens de rien et d’encore moins, abandonné à la naissance par ma mère, je ne parle même pas du père que je ne connais pas plus, échappé de je ne sais combien de foyers d’accueils pas accueillants du tout, en passant par des nuits dans la rue, sans un minimum d’acharnement. S’il croit qu’il suffit d’une pichenette pour que je m’écrase, il a tout faux ! Je vais le coller comme une moule colle son rocher, et, putain, il va finir par m’apprécier, de gré, ou de force ! J’en ai besoin, je sens que c’est important pour moi.
Donc je feuillette et relis pour la quatrième fois l’interview de Nikki Sixx qui revient sur la séparation des Mötley Crüe, catastrophe interplanétaire selon moi, mais c’est un autre sujet. La porte de l’ascenseur émet un petit bip et s’ouvre à sept heures deux. Corey en sort, habillé comme la veille, les cheveux en vrac, le jean à peine fermé, les pompes non lacées, son sweat à la main. Bon, là, c’est clair qu’il ne rentre pas d’un footing. Plutôt un autre genre d’activité tout aussi sportive. Sa chambre se trouve à l’opposé de ma cachette qui n’en est pas une dans le couloir. Il ne m’a pas vu. Et c’est tant mieux. Affalé dans mon coin, je ne sais même pas ce que son apparition fait sur moi. Je me sens… trahi. Enfin, non, pas trahi. Nul. Oui, je me sens nul. Parce qu’il s’est définitivement intéressé à ce mec, qu’il ne connaissait pas et qui avait l’air franchement lourdaud avec sa drague à deux balles, et moi, il ne me laisse même pas voix au chapitre… Je sais que ça n’a aucun rapport, qu’il vient juste de baiser, et que ce n’est pas ce que je demande, mais merde ! Ça me fait chier, voilà tout… Pas besoin d’expliquer, c’est comme ça, point barre ! Ça me dérange. Je referme mon magazine et rentre dans ma chambre, saute sous la douche alors que Hugh dort enfin. Puis j’attends une petite demi-heure avant de descendre déjeuner.
Pratiquement toute la troupe de la tournée est présente. Éparpillée sur plusieurs petites tables, ouvrant les yeux, bâillant, allant et venant autour du buffet. Corey est déjà là, attablé en face de Lee, je crois. Il va vraiment falloir que je m’y intéresse, à ce staff, il avait raison là-dessus ! Je prends place à la table juste à côté, en face de Chica, et en diagonale du roadie. Il est en pleine conversation qu’il interrompt un court instant pour me dévisager sans aucune amabilité. Je lui rends son regard en essayant d’avoir l’air encore plus en rogne que lui. Puis j’embrasse Chica qui n’arrive à ouvrir qu’un œil sur deux, le nez dans ses céréales.
Je vais me servir un café au buffet. J’en profite pour attraper un croissant. Au même moment, Corey arrive pour se resservir un jus de fruits à quelques mètres de moi, à l’autre bout du buffet. Puis le mec d’hier apparaît, se colle à son flanc, l’air de rien, en attrapant une viennoiserie devant lui. Décidément, dans le genre pot de glu, il fait fort le type ! Je ne dirais pas ce que j’en pense. Parce que je ne le sais même pas moi-même. J’observe l’échange du coin de l’œil.
– Stixx a bien dormi ? demande l’inconnu.
Corey laisse un sourire frais illuminer son visage, sans se retourner vers son interlocuteur. Ben voyons… il fait dans le cucul maintenant ? Ridicule !
– Stixx a très bien dormi. Et Kevin a-t-il passé une agréable nuit ?
Le mec croque nonchalamment dans son croissant.
– Kevin a passé une nuit merveilleuse, il vous remercie… Il faut dire qu’il a été bercé par un pieu magique, qui, je le confirme, ne pourra jamais être égalé par un chanteur de country, quel qu’il soit !
Corey éclate de rire, passe son doigt dans le saladier de fromage blanc devant lui, en récupère une bonne dose et l’essuie ensuite sur la joue du mec qui retient un rire.
– Ouais, mais un chanteur de country ne ferait pas un truc pareil… C’est peut-être plus tranquille finalement.
Le type essuie sa joue en souriant avant de porter le fromage blanc à sa bouche.
– Non, justement. J’adore qu’on me recouvre de fromage blanc… Et autre substance s’en rapprochant d’ailleurs… Si t’as un besoin urgent, tu sais quoi faire. Salut superhéros, et surtout prends soin de toi pour moi…
Ce qui me choque, me bouleverse presque, c’est l’air enfantin que « Stixx » arbore. Il est à mille lieues de ce visage fermé et soucieux qu’il nous offre d’habitude. Là, tout de suite, avec ce type qu’il a rencontré hier, il semble ouvert, loin de sa réserve, presque joyeux, léger, un ado sans soucis qui chahute sans appréhensions. C’est presque une libération de le voir au naturel, finalement, parce que le masque qu’il porte à longueur de temps face à l’équipe n’est pas lisse. Il porte les stigmates d’une grande souffrance refoulée, d’un certain mal-être à peine contrôlé. Je le réalise seulement maintenant que je vois l’autre visage du personnage. Kevin tourne les talons et disparaît. Corey remplit enfin son verre de jus de fruit et repart d’où il est venu en me jetant un coup d’œil rapide, sans aucune expression particulière, ni gêné, ni fier, bref, il ne doit rien à personne et se contrefout d’afficher sa vie privée devant moi. Ce qui est normal. Alors pourquoi ça me dérange ?
J’étais curieux, je voulais percer le personnage, je crois que j’ai certaines de mes réponses. Lorsque je rejoins Chica à table, il a remis son masque habituel en place. Finie la parenthèse.
Chica est toujours en pleine observation de ses céréales, les cheveux devant les yeux, en plein exercice de paupières. Ouverture à gauche, ouverture à droite puis on referme tout. Elle a dû se prendre une de ces cuites hier soir… Je lui épargne toute conversation superflue. Mélanie fait sonner mon téléphone, je réponds sans prendre la peine de me mettre à l’écart. L’avantage d’être un Français au milieu d’une troupe d’Américains. Je pourrais lui faire l’amour par téléphone que personne ne le remarquerait. Je l’ai déjà fait d’ailleurs, dans le car l’autre jour. C’était très drôle.
– 5 Salut ma belle.
– Hello Frenchy, comment ça va ?
– Toujours mieux quand tu m’appelles… Quoi de neuf à Paname ?
– Ben pas grand-chose, c’est toi qui m’as envoyé des messages cette nuit, et ce n’est pas ton genre. Tout va bien tu es sûr ?
Je penche la tête en dépouillant ma viennoiserie dans mon assiette. Non, ça ne va pas. Mais oui ça va. Enfin je ne sais pas. Je n’ai pas envie de lui expliquer que je suis en train de me focaliser sur un type parce qu’il m’ignore. C’est un véritable bordel dans ma tête, et même celle qui me connaît depuis tant d’années risquerait de s’y perdre. Je me force à sourire, comme si elle était en face de moi.
– Ça va. Tu me manques je crois.
– Tu crois ? C’est rassurant…
Elle émet un petit rire froid qui m’oblige à me redresser sur ma chaise. Reprends-toi, c’est pas le jour pour une prise de tête, tu n’as pas dormi, alors assure !
Je croise le regard clair de Corey en trouvant une position plus adéquate. Je me détourne parce que je me sens gêné. Et on garde les bonnes habitudes, on ne se demande pas pourquoi, on évite la question, et surtout la réponse, merci… Mélanie s’impatiente. Elle me connaît trop bien surtout.
– Nicolas ? Qu’est-ce qui t’arrive ?
– Non, rien, je n’ai pas dormi cette nuit, excuse-moi.
– Pas de problème.
Je ne trouve rien à lui dire. Un silence s’installe entre nous, ce qui n’arrive jamais. Mais là, j’ai une bonne raison. Le regard, toujours ce regard, est resté posé sur moi, je le sens sur mes épaules, sur mon visage, brûlant, insistant, déstabilisant. Putain, le mec m’évite depuis le début, soit quinze jours, et il ne trouve rien de mieux à faire que de s’apercevoir de mon existence au moment pile où moi j’aimerais bien qu’il n’existe pas. Il le fait exprès, c’est pas possible. Et du coup je perds le fil de mes pensées. J’ai pourtant toujours plein de trucs à dire à Mélanie. Mais là… rien. Même pas une banalité sur le temps, il ne fait ni beau ni pas beau, le ciel est un peu gris et il fait bon. Je tripote mon croissant…
– J’aime pas les croissants américains. Ils sont tout mous.
Elle éclate de rire.
– Ben quoi ?
– Tu m’as appelée à quatre heures du mat pour me parler des viennoiseries aux États-Unis ?
– Non, non, je t’ai laissé des messages parce que j’avais envie de…
De baiser ? Mauvaise idée…
– De parler. Nous sommes à Atlanta pour deux jours, alors j’ai pensé à ton film, tu sais, là, où y a un mec avec des moustaches affreuses et une espèce de connasse qui dit toujours « taratata » !
Je dis vraiment n’importe quoi ! J’imite la nana du film dans une voix de crécelle ignoble. Son rire frais arrive à mes oreilles… Mon imitation doit être au top, parce que Chica se réveille et pointe un index vers moi.
– Gone with the Wind !
– Oui, c’est ça, Autant en emporte le vent ! C’est qui la fille avec toi ?
– C’est Chica.
Je relève le visage vers Chica… et lui parle dans sa langue en tendant le téléphone vers elle.
– Dis « bonjour » à Mélanie, Chica…
Ma collègue fait un petit signe inutile en souriant.
– « Bonjour » Mélanie. J’aime Rhett Butler !
Quel effort ! Je lève le pouce vers elle en lui adressant un clin d’œil et elle éclate de rire, fière d’elle. Mélanie reprend la conversation.
– Elle a l’air sympa. C’est…
– La petite main du groupe. Elle est lesbienne, no panic mon cœur !
– Mais je ne panique pas, c’est juste que…
– Mélanie… Tu veux qu’on arrête notre liberté stupide ? Tu as bientôt tes exams, le plus dur est passé, maintenant.
Je ne sais pas pourquoi je lui propose un truc pareil, parce que franchement, je ne sais pas si je pourrais le gérer. Mais j’aime Mélanie, elle est mon âme sœur, et je me plierai sans sourciller à ses demandes, quelles qu’elles soient. Mais elle décline la proposition, comme à chaque fois.
– Non, ce n’était pas le plan initial. Profite encore un peu, avant que je vienne te mettre la corde au cou…
– Quelle jolie corde. J’attends avec impatience…
– Moi aussi. De toute manière, on se voit dans quinze jours, non ? C’est toujours d’actualité ?
– Évidemment ! Julia a travaillé pour nous ?
– Carrément, elle est à fond, là ! Et Paul est OK pour vous dépanner avec les percus. Il a bloqué la date, il est un peu fier aussi !
– Dis-lui de se détendre, ce sera à la tranquille.
– Je n’arrête pas de lui dire ! Mais tu le connais, il en peut plus, il répète et tout ! Il ne connaît même pas les morceaux, mais il les répète quand même ! Trop marrant !
Je m’esclaffe. Notre tournée fait une pause dans dix jours avant de partir en Europe. Ce qui me permet de rentrer en France quelques jours. J’ai une date de prévue la veille de la reprise de la tournée avec Hugh. Paul est le pote qui m’a fait répéter et passer sur YouTube à l’époque, suite à quoi j’ai été repéré par Marcus, puis enrôlé dans les Metal Dolls. Paul a maintenant un studio d’enregistrement, mais c’est avant tout un musicien, percussionniste. Il est ravi de participer au concert. Un concert acoustique guitare-voix principalement, au profit du foyer d’accueil de Julia. Celui qui m’a sauvé la vie, celui où j’ai rencontré Mélanie, la fille de Julia. La moindre des choses est de faire un petit geste pour les œuvres de celle qui m’a quasiment élevé. Les places sont déjà sold out, c’est-à-dire que nous jouerons à guichets fermés, la salle est déjà complète. Je pourrai passer la semaine à Paris avec Mélanie, puis je redescendrai pour le concert sur Aix. Et ensuite, retour sur les routes pour Rome, Milan… La vie est merveilleuse.
– On verra avec lui sur place. Dis-moi, Julia me fait la gueule ou quoi ? Elle ne prend plus mes appels depuis le début de la tournée.
Silence.
– Mélanie ?
– Elle… elle a vu certaines photos sur le Net… Tu sais, ce n’est pas la femme la plus libérée qui soit. Elle a du mal avec notre façon de voir les choses. Je crois qu’il est temps que tout redevienne plus… normal.
Merde, Julia fait la gueule. À moi ! J’ai horreur de ça, c’est ma hantise. Sans le savoir, Mélanie vient de me rajouter du stress… Génial !
– Mélanie, je vais arrêter ces conneries, c’est n’importe quoi.
– Nicolas, arrête un peu ! En tout cas, tu fais ce que tu veux, je ne veux pas le savoir, pour moi, nous restons sur ce que nous avions prévu. Et si tu décides d’arrêter, sache que ça n’engage que toi, ne t’attends pas à ce que je fasse de même.
– Pardon ? Ça veut dire quoi ?
– Enfin, Nicolas, tu dois bien te douter que cet arrangement marche dans les deux sens ?
Euh… Oui, enfin, effectivement, mais non…
– Attends, là… OK, d’accord, tu te fais plaisir, pas de soucis, mais là, je te parle de moins de six mois à attendre, nous sommes quand même un couple, on devrait pouvoir, enfin, je sais pas moi…
Je suis con. Con, con, con. En fait, elle fait exactement comme moi de son côté. À la différence près qu’elle ne veut pas arrêter avant la date fatidique. Mélanie est une femme moderne, un peu farfelue : maîtrise de peinture aux beaux-arts, pétard, alcool et soirée en mode grand n’importe quoi. Voilà sa vie. Son but dans la vie future et à long terme ? Vivre de sa peinture. Fumer des pétards, boire de l’alcool et participer à des soirées en mode grand n’importe quoi, jusqu’à ce qu’elle ne puisse plus lever le coude. Ben oui, qui d’autre qu’une femme comme Mélanie aurait pu proposer et accepter une telle liberté dans notre couple ? Elle est zinzin, comme sa mère le dit souvent. Et c’est pour ça que je l’aime. Parce qu’en plus de sa légèreté qui fait du bien, elle a un cœur énorme et a toujours pris soin de moi. Elle est aussi sensible, et je sais que même si elle butine, comme moi, elle sait que notre avenir est commun.
Mais merde, je n’aime pas qu’elle refuse de calmer le jeu. Qu’a-t-elle de si important pour refuser ?
– Mélanie, tu as un mec ? Enfin, je veux dire, un truc sérieux ?
Je me mets à trembler comme une feuille. Cette question est évidemment essentielle pour mon équilibre émotionnel. Et pour mon avenir, et pour mes projets, et pour mon cœur, et pour moi, pour le concert, je sens que ça va partir en vrille… Et elle prend son temps pour répondre ! Voire, elle ne répond pas du tout ! Bordel de putain de merde. Une seconde. Deux secondes. Vingt secondes. Je frappe du poing sur la table, Chica sursaute et les yeux bleus reviennent sur moi, mais pour tout dire, je m’en tape.
– MÉLANIE ! Réponds bordel !
Toujours pas de réponse. Silence. Ce putain de silence.
Je pense en français pour le coup, parce que je suis Français, et qu’en cas de stress maximum, je m’emmêle un peu à ce niveau.
– Mélanie, réponds, s’il te plaît.
Elle se décide enfin.
– Nicolas, calme-toi. Je ne te demande rien sur ta vie, moi, et je ne veux même pas savoir. En ce qui nous concerne, rien ne change. Je serai disponible pour toi quand tu rentreras, et encore dès la fin de mes examens. Pas de soucis. Simplement, je ne veux pas me restreindre au fait de t’attendre, alors voilà. Je ne vois pas pourquoi tu t’énerves, nous étions d’accord depuis le début, c’est toi qui changes tout !
Saloperie de nana !
– Mais t’es au moins consciente que c’est n’importe quoi ce que tu dis ? Tu viens de te prendre ton joint en intraveineuse ou quoi ? T’as sniffé ta peinture ?
– Nicolas !
– Il a une grosse bite au moins ? Tu prends ton pied combien de fois par jour, et quoi ? Tu penses à moi quand tu grimpes aux rideaux ?
– Nicolas !
– Il vit chez toi ? C’est quoi son putain de nom ? Mélanie, réponds bordel de merde ! T’es au courant que tu viens de me tuer là ? Tu vis avec un putain de connard et tu m’appelles trois fois par semaine avec ton air de sainte-nitouche de merde, là, à qui je donnerais le bon Dieu sans confession… Est-ce qu’il lui arrive de te bouffer la chatte quand tu es avec moi au téléphone ? Ou autre choses que je ne veux même pas savoir ? Oh putain je vais gerber, là !
– NICOLAS !
– Oui ? Quoi ? Quoi Nicolas ? Tu sais ce qu’il te dit Nicolas ?
Inutile de décrire mon humeur à ce moment précis ! Elle me répond doucement.
– Ben non, justement, je ne sais pas ce que tu me dis ! Tu parles anglais, Nic ! Je peux suivre un peu, mais là, tu vas trop vite, tu m’as perdue à ta deuxième phrase.
– Hein ? Quoi ? Comment ça, je parle anglais ?
Je lève les yeux comme pour vérifier ses dires. Et oui, effectivement, je devais parler anglais. Eh merde ! Toute la salle a les yeux tournés vers moi. Chica n’est plus intéressée par ses céréales subitement. Lee à côté de moi de l’autre côté de l’allée me dévisage sans aucune pudeur, la bouche ouverte, Todd et John un peu plus loin sont morts de rire, et les yeux bleus, putain, les yeux bleus me sondent, s’engouffrent dans mon regard, s’insinuent plus loin, viennent toucher mon âme, alors que je ne comprends rien au message qu’ils transportent, et que pour le moment c’est le dernier de mes problèmes. J’ai le cœur déchiré. J’imagine que je l’ai bien cherché, qu’à force de jouer avec le feu, on se brûle, que je ne devrais pas me plaindre d’avoir une nana aussi « cool » et j’en passe.
Mais moi, tout ce que je vois, tout ce que je comprends, c’est que je pensais que notre petit accord parlait de plaisirs charnels. Simplement et surtout uniquement quelques orgasmes sans conséquences. Jamais d’histoires sérieuses ou d’amour. Moi, connement, je pensais que nos âmes n’en rencontreraient jamais d’autres, que cette partie de nous resterait pure et innocente. Mais non. Elle vient de salir la seule chose à laquelle je me raccrochais depuis cinq ans. Elle est comme toutes les autres, à s’engager sans respecter, à faire semblant de donner, puis tout reprendre. Elle est comme…
– Ma mère ! C’est ça, t’es comme ma mère ! Une belle pouffiasse !
– Quoi ? Je ne comprends pas Nicolas ! Parle-moi français, je t’en prie, que je puisse au moins t’expliquer.
– Y a rien à expliquer, Mélanie. J’ai pas compris les règles du jeu. Sinon, je ne les aurais pas acceptées. Oui, j’ai baisé un nombre incalculable de nanas. Mais jamais je ne leur ai donné plus. Toi, tu vis avec un autre, c’est bien ça, j’ai bien compris ?
– Mais non, je vis seule. Simplement, j’ai une relation un peu plus stable.
Je serre mes poings sur la table en essayant de me calmer.
– Est-ce que tu l’aimes Mélanie ?
Elle s’empresse de répondre.
– Non, non ! Bien sûr que non. C’est toi que j’aime, Nicolas.
– J’ai du mal, là. Il va falloir me laisser un peu de temps. C’est toi et moi face au destin, Mélanie.
– Très bien. Je comprends. Enfin non, je ne comprends pas tout.
– C’est dommage que tu ne comprennes pas ! Bref, j’ai plus envie de te parler, là, tout de suite. Salut.
Je raccroche. Les ricanements de Todd me fatiguent. Je lui balance mon téléphone en pleine tête de la manière la plus brutale possible. Il ricoche sur son crâne de piaf et va s’écraser au sol, en miettes. Mais ça ne me calme même pas ! Je préfère me tirer de cette pièce où tout le monde me mate comme une bête curieuse. Ma chaise tombe à la renverse lorsque je me lève, histoire de me faire remarquer encore plus, au cas où certains auraient manqué le grand spectacle du queutard qui apprend qu’il est cocu. Quelle ironie ! Je dois reconnaître que ma réaction doit paraître affligeante aux yeux des non-initiés. Mais je les emmerde tous ! Je me casse, dans ma chambre, pour retrouver Hugh, le seul encore à même de me comprendre, enfin, s’il n’est pas tombé dans la dope encore une fois…
Seul. Isolé. Délaissé. Isolé. Orphelin. Rejeté. Je peux les réciter tous, le dire de multiples manières différentes, le résultat est le même, solitude éternelle qui me colle à la peau depuis toujours. Pas assez bien ni assez intéressant pour retenir quiconque avec un peu de jugeote. Une pauvre merde. Point barre.
***
Hugh a du retard sur son planning ? Étonnant. Il est presque neuf heures et il n’est même pas encore stone. Une grande première ! Je ferme la porte de la chambre alors qu’il se lève difficilement de son lit. Je m’allonge sur le mien, épuisé de trop réfléchir. Éreinté de me flageller. Fatigué de moi-même. Rompu de mes constats sur ma vie désespérante. Lassé de respirer. Harassé de ce besoin de tenir une main, quelle qu’elle soit, pour survivre.
– Jad, il se passe quoi ? s’inquiète mon ami.
Fidèle à mon habitude, je saisis l’attention qu’on me porte. Parce que je ne sais pas faire autrement. Parce que je n’existe pas si ce n’est dans les yeux des autres. C’est, et ce sera toujours, mon problème. Ce sera toujours moi.
– Mélanie me trompe.
Il ricane en sortant de sa valise une poche de poudre.
– Oh, quelle surprise !
– Ta gueule !
Il ouvre son sachet et se prépare une ligne. Il m’agace.
– Putain, Hugh ! T’es vraiment un pote à deux balles ! Tu vois pas que j’ai besoin de soutien, là ? Laisse ta coke deux minutes et parle avec moi !
Il hausse les épaules.
– Je peux faire les deux. Je t’écoute mon ami…
Je lui crie dessus.
– NON ! Non, tu ne peux pas ! Quand t’es shooté, t’es plus là ! J’ai besoin d’un pote, mec, et tu ferais bien d’en avoir besoin toi aussi ! Je suis là pour toi, alors pourquoi tu la choisis, elle !
Je désigne la poudre et ajoute :
– Je te préviens, je ne vais pas le supporter encore longtemps. Cette merde te détruit ! C’est elle ou moi, Hugh !
Il ricane.
– Oh oh, le grand Jared est jaloux ! Tu me fais une scène de ménage ma parole… Allez, arrête tes conneries, et viens prendre une ligne, ça te calmera.
– Alors là tu rêves ! Dégage-moi ça de là, putain ! Tu vas foutre ta vie en l’air !
– Ah, parce que tu trouves que toi, tu la fous pas en l’air, ta vie ? Et t’as pas besoin de coke pour ça mon grand !
– T’es vraiment un connard !
– Va te faire ! Je t’emmerde Jared !
– Idem !
– Alors dégage !
– Ouais.
Et je dégage. J’ouvre la porte de la chambre et retourne dans ma cachette pas du tout cachée de ce matin. Mon coin près de la machine à café. Je me recroqueville entre le mur et la paroi froide de la machine, replie les jambes devant moi, pose ma tête sur mes genoux, penchée vers le mur à ma droite, et je ne bouge plus. Je m’enfonce dans la solitude, comme je l’ai fait tant de fois dans mes familles d’accueil. Je deviens une boule, la plus petite possible, me confondant avec les murs, que plus personne ne voit. Enfin, c’est tout ce que j’espère. Parce que si j’existe à travers les yeux des autres, l’inverse est vrai aussi. Si personne ne me voit, je n’existe pas non plus.
5 Les dialogues sont en italique lorsque c’est le français qui est employé.
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