MM Play With Fire

Marie HJ · Chapitre 4 sur 58

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MM Play With Fire

Chapitre 2

 

 

Jared

– Ah ! Oh ! Ouiiii Jarrreeeeeddddd…

Ce que je préfère dans les tournées, c’est le moment des vocalises. Surtout quand ce n’est pas moi qui les fait… La nana, Jenny, ou Julie… se propulse contre moi en montant sa voix dans les aigus. Elle ne fera pas carrière celle-là, c’est carrément inaudible ! D’un autre côté, ce n’est pas ce qu’on lui demande non plus. Son petit minou se resserre sur ma queue, c’est bon, elle a son compte, à mon tour ! Je laisse un orgasme assez sympa prendre possession de mes couilles et me déverse dans la capote, au fond d’elle.

De toutes les préparations avant concert, c’est vraiment celle-ci qui fonctionne le mieux. Rien de tel qu’un orgasme pour me faire oublier l’espace d’un instant que je me prépare à aller affronter une foule enragée prête aussi bien à m’aduler qu’à me lancer des verres de mousse à travers la tronche. ! Jusqu’à présent, je n’ai jamais rien reçu, je suis toujours resté dans la case « dieu vivant », mais tout peut arriver. Je ne l’oublie jamais. Une extinction subite de voix, un oubli de paroles, une chute ridicule au milieu de la scène, tout ou n’importe quoi peut me tomber sur le coin de la tronche. Et tous les soirs c’est pareil. Je panique. Je crois que ça s’appelle le trac. Alors, pour me changer les idées, je baise. Tout et n’importe quoi. Et aujourd’hui, elle est mignonne, ce qui arrange encore plus mes affaires. Mais je ne suis pas fâché de mettre un terme aux hurlements dont elle m’emplit les tympans.

Je l’écarte doucement de moi en relevant son bustier sur sa poitrine. J’évite soigneusement de croiser son regard, parce que ce genre de nana se fait culbuter pour une seule raison, qui n’est pas un pauvre orgasme dans un coin des coulisses. Non. Ce genre de nana donne son corps comme appât pour ensuite tenter de rester. De marquer mon esprit plus que celle de la veille et de barrer la route à celle de demain. Ce qui n’est évidemment pas mon but, à moi. Donc j’évite les regards profonds et autres conneries. C’est sans doute dégueulasse, mais je me tape d’elle et de sa vie. Je n’ai rien promis, c’est elle qui m’a sauté dessus, et même si les règles ne sont pas citées ouvertement, elles sont très claires. Rien, absolument rien de possible dans un avenir proche comme lointain. Je suis la star, elle est la groupie avide de sensations. Ce n’est pas moi qui ai fixé les règles, ni elle, mais c’est comme ça. Elle repart gagnante elle aussi, il ne faut pas croire que je suis le salaud de l’histoire. Ses copines l’attendent certainement à la sortie backstage, elle sera la star de la soirée à coup sûr, et en plus, elle pourra montrer de belles photos.

Effectivement, à peine sa robe redescendue sur ses cuisses, elle dégaine son portable de son sac en minaudant.

– Est-ce que je peux…

Je me place contre elle, elle tend le bras devant nous, téléphone en mode rafale, j’embrasse sa joue, elle sourit, elle est contente. Parfait. Et voilà, dans une petite demi-heure je suis sur son mur Facebook, Instagram, voir Twitter. Et moi, je suis prêt à chanter, totalement détendu… J’adore les rapports humains. C’est simple en fait. Une fois que tout est clairement balisé, tout roule. La seule chose que j’espère, c’est que Mélanie ne passe pas ses journées sur Facebook à la recherche de ce genre de clichés. Nous avons beau avoir décidé la liberté, ce n’est pas une raison pour retourner le couteau dans la plaie. Tout ceci n’est qu’une manière pour moi de décompresser et de me mettre dans la peau du personnage, la star sexy qui charme tout ce qui bouge, mais ce n’est pas sans conséquences. Même si elle m’affirme à chaque coup de fil qu’elle sait. Qu’elle comprend.

Elle sait que j’ai besoin qu’on me montre qu’on a confiance en moi. Et l’abandon de ces femmes, même si elles ne me connaissent pas autrement que sur un clip ou quelques photos dans les magazines, me suffit à garder cette confiance en moi qui me fait clairement défaut en temps normal. Ce n’est pas si facile que ça de se jeter devant la critique, de se mettre en scène face à une horde d’êtres humains pour les séduire, juste avec quelques paroles sur une musique. Le risque est toujours grand. Une corde raide constante, un travail de chaque minute. Vivement qu’elle finisse son putain de cursus, qu’elle revienne auprès de moi. Que ce cinéma cesse et que seul son corps se colle au mien pour me réconforter… J’en ai marre de ce cirque. Il prend fin dans quelques mois. Dès l’obtention de sa maîtrise, je la fais rappliquer sur la tournée.

J’abandonne Jenny-Julie sur sa table et déverrouille la porte. Chica, une jeune portoricaine du staff se tient derrière la porte, un stylo coincé entre les lèvres, calepin à la main. Elle ne fait pas cas de ce qu’elle vient très certainement d’entendre, nous sommes à Jacksonville, cela fait dix jours que la tournée est commencée, les habitudes sont prises et les questions oubliées. Et puis, je crois qu’elle s’en fout, très honnêtement. Elle est lesbienne, et elle-même ne se prive pas de séances de vocalises après les concerts. Nous sommes tous des animaux sur cette tournée. Juste bons à faire notre boulot, baiser, manger et picoler. Et nous sommes payés pour ça ! La vie est merveilleuse. J’adore…

En l’occurrence, Chica n’attend pas devant la porte pour ce sujet. Elle est notre petite main. Notre nounou. Donc si elle est là, à m’attendre, c’est qu’elle a besoin de moi. Ce qu’elle ne tarde pas à me confirmer.

– Tu veux manger quoi ce soir Jad ? Je commande un traiteur, tu veux la brochure ? Nous mangeons dans vingt minutes, dans le réfectoire… Enfin, la salle que tu viens de transformer en baisodrome pour être plus exacte. J’espère que t’as nettoyé la table au moins !

Euh…

Je pince les lèvres d’un air absent. Elle lève les yeux au ciel. No comment ! Sauf qu’aujourd’hui j’ai d’autres plans pour manger.

– Commande-moi un sandwich, je ne mange pas avec vous.

– OK.

Elle sort son portable et repart à ses occupations. Et moi aux miennes. En l’occurrence, trouver Hugh. Depuis le début de la tournée, il disparaît pendant les repas. Je ne sais pas ce qu’il glande et ça m’énerve. Il est censé être mon meilleur pote, tout me dire, et supporter mes humeurs à la con. Et moi les siennes. Du moins, c’est ce qu’on a toujours fait. Mais depuis le début de cette tournée, il n’est pas là. J’ai décidé d’enquêter.

Je le retrouve dans la loge, assis devant une ligne de poudre.

– Putain, Hugh !

Il me sourit en faisant disparaître la came dans ses narines.

– Si on te demande, tu diras que t’as rien vu. Que puis-je pour toi, jeune Français décadent ?

– Tu viens becqueter avec nous ce soir ?

Il secoue la tête d’un air mystérieux avant de se relever de sa chaise pour s’étirer.

– J’ai d’autres plans mon lapin… Je te manque à ce point ? T’as personne à baiser ce soir ?

– Déjà fait. J’ai changé mon planning. Avant de manger, maintenant. Ce qui me laissera le temps de te filer au train pour comprendre ce que tu mijotes.

Il hoche la tête, déjà loin de moi à mon avis. Putain, j’ai horreur quand il fait des trucs comme ça… Le côté écorché de mon guitariste de pote. Jusqu’à présent je supportais, parce que c’était occasionnel, mais depuis quelques mois, ses shoots sont quotidiens, et même s’il reste avant tout mon pote et le meilleur guitariste que je connaisse, je commence à m’inquiéter. Marcus m’a dit qu’on verrait après la tournée. Ce qui reporte à neuf mois. Long. Mais pour le moment, Hugh a l’air de se porter comme un charme et de suivre le rythme alors on va dire que tout va bien. Parce qu’un Hugh qui disparaît, c’est toute la tournée qui part aux oubliettes. Et ça, c’est hors de question. Donc on en reparle dans neuf mois. Et de toute manière je n’ai pas envie de me prendre la tête avec lui. Il est censé savoir ce qu’il fait.

Il se dirige vers la porte.

– Tu vas où ? Tu fais quoi depuis qu’on a commencé la tournée ? Je te vois plus…

Il fait danser ses sourcils d’un air mystérieux.

– Je prends un pied d’enfer avant chaque concert… comme toi en quelque sorte… mais sans nana.

– C’est-à-dire ?

Il soupire en se grattant la tête.

– Jad tu sais que t’es un putain d’ignare de merde ? Nous avons dans l’équipe un truc qui vaut de l’or, un truc qui fait bander, un truc qui s’apparente à la perfection auditive… et tout le monde s’en fout… Tout le monde à part moi. Suis-moi, jeune ignorant…

Il passe la porte sans plus attendre, et surtout sans m’attendre. Je le rejoins à travers les couloirs des coulisses, jusqu’à la scène en cours de mise

en place. Les bruits habituels des balances 2, déballage de matériel et j’en passe se font entendre. Mon pote se frotte les mains et s’installe sur une caisse, la scène en pleine ligne de mire, croisant les bras sur son torse. Je pose mes fesses à côté de lui.

– OK, d’accord, et maintenant ?

– Maintenant, tu la fermes et tu attends. On arrive pile poil.

L’un des roadies de la tournée installe mon micro pendant qu’un autre frappe sur la batterie de manière mécanique. La voix de Lewis, notre ingénieur du son se fait entendre depuis le poste des balances au fond de la salle.

– OK pour les percus. Micro ?

Le type qui gère le micro se lance dans une série d’onomatopées dignes de ce nom.

Je m’esclaffe.

– Super, les balances ! T’as raison c’est mortel ! T’as vraiment fondu un câble ! Arrête la poudre s’il te plaît, tu m’inquiètes !

Mon ami hausse les épaules.

– Attends ! Ou barre-toi, remarque, je m’en fous. Tu ne sais pas ce que tu perds. Mais c’est normal, t’es Français après tout. Aucun goût ni aucune fibre musicale. Une imposture, voilà ce que tu es.

– Le Français t’emmerde, cow-boy de mes deux !

Il s’esclaffe alors que nous assistons à la fin du test micro. Quel spectacle ! Hugh attrape mon bras alors que je me lève, dépité par son abrutissement profond. Passionné des balances, on ne me l’avait jamais faite celle-là. Il me force à me rasseoir.

– Pose ton cul et ferme-la, Jad. Vraiment.

J’obéis. Lewis se fait entendre à nouveau.

– Micro, OK. Stixx, guitare ?

Une voix, venue d’on ne sait où au fond de la scène, l’envoie clairement chier :

– Appelle-moi encore une fois Stixx et la gratte t’arrive en pleine poire, Du Con.

Envoyer chier Lewis ? Faut être fortement taré, ce mec est le gourou de la tournée, il est respecté et vénéré, sans lui, rien ne se fait. En plus il a le physique d’une superstar du catch catégorie « faites pas chier ». Pourtant, un type apparaît sur le devant de la scène, l’air menaçant, la guitare de Hugh accroché au cou. Lewis répond, une pointe d’amusement dans la voix.

– Stixx, fait pas ta starlette !

Le mec lui adresse un majeur bien dressé et gratte les cordes d’un coup sec.

– C’est bon pour toi tête de quiche ?

Hugh pouffe dans sa barbe.

– OK, si sa seigneurie Corey pouvait nous gratter une petite berceuse, nous en serions très honorés, répond Lewis.

Le mec retient un rire en secouant la tête.

– Ben voilà, quand tu veux. Alors elle est pour toi, celle-là. Accroche-toi petite fille, tu risquerais de mouiller ta culotte…

Stixx. Ça me parle, mais très vaguement. Oui, Marcus m’a présenté à ce type au Ozzfest, quelques jours avant la tournée, je m’en souviens, mais je ne m’y suis pas attardé plus que ça. Pourquoi tout le monde à l’air de s’intéresser à ce type ? Lewis ne l’envoie pas chier, Marcus avait l’air super fier qu’il rejoigne la tournée, et là, tout de suite, Hugh a les yeux qui brillent, je dirais même qu’il serait bien à deux doigts de bander vu son air d’abruti, les yeux figés sur le roadie. Un illustre inconnu qui tient un rôle de roadie, un mec de l’ombre dont le boulot consiste en la mise en place du matos. C’est moi ou tout le monde devient timbré sur cette tournée ?

Le type interrompt brutalement mes pensées en débutant le solo d’un morceau que je reconnais trop bien, Voodoo Child de Jimmy Hendrix. Rien que ça. La guitare pleure les notes légendaires sans aucune erreur, fluides, fortes et affirmées. Justement dosées. Parfaites. Avec un je-ne-sais-quoi d’interprétation personnelle qui rend chaque note encore plus vivante et incisive. Ce bon vieux Jimmy ne pourrait être qu’honoré d’une telle reprise. Il me donne envie de deux choses : de chanter pour l’accompagner, ce qui ressemblerait à un honneur, franchement, et de prier pour que ce moment continue, alors qu’il arrive malheureusement à la fin de sa prestation, laissant un silence vide et glacial remplacer le paradis auditif qu’il vient de nous offrir. Comme une couverture moelleuse que l’on nous arrache au milieu du blizzard, ce mec, ce roadie, ce Stixx, ou Corey, ou Dieu sait qui d’autre, vient de m’envelopper dans un cocon de notes chaudes et addictives pour mieux tout arracher d’un coup sec.

Enfoiré ! Connard ! Si tu donnes, donnes à fond, pas juste deux pauvres minutes !

Je retire ce que je viens de dire, Marcus est loin d’être tombé sur la tête, Hugh non plus, et je comprends le respect dont fait preuve Lewis. Ce mec est un putain de magicien. Pour mon plus grand bonheur, l’ingé-son lui demande un autre essai, pour soi-disant gommer une erreur dans le réglage des graves. Puis encore pour les aigus. Pendant vingt bonnes minutes, ce mec obéit et joue tout et n’importe quoi, d’un air neutre, ni content ni blasé, il fait son job. Alors que nous, Hugh, Lewis, et les autres roadies, nous sommes au spectacle, pendus à ses notes, muets, en pleine félicité sensorielle.

J’adore ce métier. Parce rien d’autre que la musique ne me met dans un état pareil. Je pourrais prendre un vrai pied dans ce genre de moment. Beaucoup plus puissant que ceux que je me tape avec toutes ces nanas fadasses qui défilent quotidiennement. Au moins, ça, ça a un sens. C’est beau, profond et pur. Hugh, à mes côtés, ne parle pas et semble emporté tout autant que moi. Voilà ce qui l’empêche de manger. Ce qui l’écarte de la banalité du quotidien. Je sens que je vais faire de même. Mon nouveau rendez-vous d’avant-scène sera les balances.

Le magicien repose la guitare et repart à ses occupations. Hugh se lève alors que je reste encore immobile et subjugué par ce que je viens d’entendre. Et tout aussi dubitatif. Pourquoi réserver un talent pareil à de simples préparations de matériel ? Pourquoi personne n’est venu chercher ce mec par la peau du fion pour le planter au beau milieu d’un concert, dans notre groupe ou dans un autre, alors qu’il serait, à coup sûr, un putain de performeur susceptible de faire grimper un groupe plus haut que beaucoup ne le seront jamais ? Pourquoi Marcus, qui est le roi des emmerdeurs, le laisse-t-il végéter dans l’ombre ?

Hugh m’observe, amusé, lisant clairement dans mes pensées. Il répond aux questions même pas formulées :

– Cherche pas à comprendre. C’est Stixx. La scène ne l’intéresse pas. C’est une putain d’erreur, si tu veux mon avis, mais c’est comme ça. Personne ne pourra le forcer. Ni Marcus, ni moi, ni Lewis.

Je me lève pour retourner dans la loge avec lui.

– Mais il a déjà été sur scène ?

– Oui. Il a tout largué au milieu d’une tournée. Courte carrière.

– Pourquoi il a fait ça ?

Hugh ouvre la porte et s’engouffre dans la loge.

– Paraîtrait que c’est parce qu’il est gay.

Pardon ? C’est quoi cette raison débile ?

– Et donc ?

Il hausse les épaules.

– Et donc c’est tout. J’ai cuisiné Marcus, mais ce con ne veut rien lâcher. Ce mec est gay, il ne joue plus et il prépare notre matos. Basta. Rien d’autre à comprendre. Moi, je crois qu’il n’est pas gay, que c’est une manière de cacher autre chose, et qu’il s’est engueulé avec les mecs des Pink Pussy. Peu de temps avant le clash, il a souvent été surpris avec la sœur de Josh, leur chanteur. Il a dû se la taper, ou un truc dans le genre, et Josh aurait pété un câble. Je vois que ça… Ils ont laissé courir le bruit de son homosexualité, mais ça me paraît tellement nul comme raison de quitter un groupe en pleine ascension… C’était il y a cinq ans. À l’époque, tu n’étais qu’un petit Frenchy inculte encore dans ta campagne, et les Pussy n’étaient pas connus comme aujourd’hui, normal que cela ne te dise rien. Mais ici, ça avait fait du bordel. Surtout que Stixx déchirait, franchement. Je te ferai écouter leur premier album si tu veux.

– À l’occasion, pourquoi pas.

– OK. En attendant, hors de question que ce type garde son talent pour lui. Il m’a déjà envoyé chier, mais il est clair que s’il ne veut pas partager son art avec le public, il le partagera avec moi. Je vais l’emmerder jusqu’à ce qu’il me file ses ficelles. S’il croit que je vais abandonner, il va pas être déçu !

 

2 Équilibrage des sonorités de chaque instrument, effectué par les roadies.

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