MM Play With Fire
Chapitre 21
Jared
Corey en est à sa cinquième pinte en à peine plus d’une heure. Nous nous trouvons dans un vieux pub au centre d’Aix, celui où nous traînions toujours à l’âge du lycée. Je croise pas mal de têtes connues, et Mélanie ne me lâche pas. Je suis écarté sans pouvoir y faire grand-chose de mon binôme de scène. Mais c’est mieux comme ça, être entre Mélanie et lui serait un supplice. Pour tout le monde. Mais le laisser s’éloigner, comme ça, ça laisse un grand vide en moi, surtout après notre moment sur scène.
Nous avons déchiré ce soir, et je n’ai pas pu m’empêcher de passer au moins un petit bout de cette séance contre lui. Je n’en pouvais plus de cette tension sensuelle qui crépitait entre nous. Très rapidement, le public, Mélanie, Julia, Paul, tout ce petit monde autour de nous a disparu de mon esprit. Il n’y avait plus que nous. Comme pendant les répétitions, mais puissance dix mille. C’était vraiment déstabilisant. Parce que chanter avec Corey, ce dieu de la musique, m’a vraiment transcendé. Il a une présence sur scène impressionnante, alors que fidèle à lui-même, il a plutôt adopté une attitude discrète. Mais moi, et je pense le public, nous ne voyions que lui. Il m’a éclipsé par ses notes et ses cordes vibrantes d’émotions.
Et ensuite, je suis allé prendre ce qu’il me refuse. Sa joue contre la mienne, son corps contre le mien. Au diable ce que tout le monde a vu, j’en avais besoin. Je m’en serais voulu de ne pas profiter de la situation.
Mélanie sous le bras, je discute avec un ancien pote de cours en observant Paul et Corey jouer aux fléchettes au fond de la salle. Près du bar. Un mec offre une pinte à Corey. Et de six. Qu’est-ce qu’il fout ?
– Il boit trop.
– Quoi ?
– Oh, pardon ma puce. J’ai l’impression qu’il y a un truc avec Corey.
– Moi aussi, j’ai l’impression qu’il y a un truc avec Corey. Et je n’en fais pas tout un plat.
Je baisse les yeux sur elle. Elle est magnifique ce soir. Je ne peux pas enlever à Mélanie qu’elle est vraiment très jolie. Mais… ce soir, comme l’autre jour, je ne sais pas… Enfin si, je sais. J’ai l’esprit vraiment ailleurs. La situation est compliquée et me met vraiment mal à l’aise. Mais, c’est Mélanie, elle compte tellement à mes yeux. D’un autre côté, et ça c’est ma pensée du jour, si elle compte, justement, je dois être franc plutôt que de faire n’importe quoi pour, au final, perdre la face et les gens que j’aime. Il va falloir que je lui parle. Mais pas maintenant. Après mon petit moment idyllique sur scène, je suis en plein état second, je plane encore, je ne serais pas en mesure de commencer une longue explication ni d’expliquer clairement les choses.
Paul se colle à Corey alors que ce dernier lance une fléchette et loupe totalement sa cible. Il crie, Paul éclate de rire puis ébouriffe la tête de mon Corey. Mes doigts se contractent sur la taille de Mélanie. Elle me jette un coup d’œil, et tente de suivre mon regard, mais elle est petite, pas moi. Nous n’avons pas le même horizon. Elle ne voit que des torses et des têtes devant elle. Et ça m’arrange bien.
Nos deux potes traversent la foule, Paul toujours derrière Corey, lui parlant à l’oreille. Ils arrivent devant nous, l’Américain tire son paquet de clopes de sa poche et en place une entre ses dents sans me regarder, alors que moi, je ne mate que lui.
– J’vais me taper une clope dehors.
Il titube légèrement, mais rien de méchant compte tenu de la quantité de bière qu’il a bue. Paul l’entraîne vers la sortie. Je ne peux pas m’empêcher une réflexion.
– Paul, depuis quand tu fumes ?
Il m’adresse un majeur hautement levé puis suit Corey qui ne l’attend pas.
– J’y vais.
Mélanie me toise durement.
– Non, tu ne fumes pas plus que Paul, laisse-les tranquille.
– Mélanie, tu n’as pas l’air de comprendre, ce mec est l’avenir de la tournée, et Marcus me l’a confié, en quelque sorte. S’il lui arrive un truc, je me fais tuer et en plus la tournée tombe à l’eau.
– Mais tu veux qu’il lui arrive quoi exactement ?
– Je sais pas, qu’il se fasse écraser par un bus par exemple, il ne connaît pas les règles françaises de conduite et…
– Nicolas, il est sur le parking du pub, et il est minuit, il ne croisera pas de bus.
– Alors un alcoolo qui sort du parking !
– Nicolas ! Arrête un peu ! Il ne lui arrivera rien, c’est un grand garçon.
– Ouaip. Mais j’y vais quand même !
Excuse valable ou pas, après tout, je m’en tape. Elle me retient par le bras.
– Non, tu restes là ! Laisse Paul se faire un ami !
– Certainement pas !
– Nicolas, qu’est-ce qu’il t’arrive exactement ?
– Rien. Il ne m’arrive rien.
Ils reviennent dans le pub, Corey à deux mètres de Paul. Tout va bien. Je me détends. Sauf que ce bar est bondé de monde, et Corey est un très beau mec. Une nana l’aborde, bon ça, c’est pas un problème. Mais il passe le bras autour des épaules de la nénette, lui pique son verre et le vide presque. Puis il lui explique quelque chose à l’aide de ses mains, et ils éclatent de rire tous les deux. Et s’il était bi ? C’est vrai ça, il ne m’a jamais dit qu’il n’aimait pas les femmes, juste qu’il aimait les mecs. Et s’il est comme moi, inclassable dans ces putains de cases, alors tout est possible.
Mais il lâche la fille et passe devant nous, m’arrache ma bière des mains et en bois une gorgée relativement importante en plongeant son regard dans le mien. Puis il me redonne ma bière.
– Je vais écraser Paul au snooker et je reviens.
Ils se dirigent tous les deux vers la seconde salle de l’établissement. Je prends sur moi. Je ne le vois plus, il est avec Paul, tout va bien. J’essaye de me concentrer sur la conversation en cours avec mes anciens potes, mais je sais que je ne suis pas très convaincant. Mes doigts tapent nerveusement le rythme de la musique du bar sur l’épaule de Mélanie, je fais répéter chaque question au moins une fois, et mon regard est sans cesse attiré par cette porte, qui mène à la salle de billard. Au bout d’un moment, Mélanie en a marre.
– Je crois que je vais rentrer, Nic. Tu viens ?
Je secoue la tête.
– Je vais attendre Corey.
Elle soupire d’agacement.
– Il est avec Paul ! Lâche-le un peu ! Paul saura le ramener à l’hôtel… ou chez lui, qui sait…
Je me mords l’intérieur de la joue et l’observe sans bouger. Ni physiquement, ni d’idée. Son sourire se fige.
– Nic, il va falloir que nous ayons une réelle conversation cette fois. Je vais rentrer. Reste, si tu en as envie. Après tout je n’étais pas censée être là… Mais il va falloir que nous mettions les choses au clair… d’accord ?
Je pose mon front contre le sien.
– Je suis désolé, Mélanie. Je… je ne sais pas quoi te dire. C’est… je ne sais même pas ce que c’est, et…
Elle m’embrasse.
– Nicolas, arrête. Je te connais assez pour déjà savoir que tu ne sais plus où tu en es. Et je sais aussi que, tel que tu es là, tu ne dormiras pas tant que tu ne le sauras pas en sécurité dans sa chambre. Alors reste. Et réveille-moi quand tu rentres. Nous devons en parler. Pour le moment, c’est ta soirée, alors finis-la. Mais tout à l’heure…
– Je suis vraiment désolé, je t’aime, tu le sais et…
Elle pose son index sur mes lèvres.
– Je sais tout ça Nicolas. Moi aussi je t’aime. Et c’est pour ça que je veux que tu restes. OK ? Pour le moment nous sommes encore sous les termes de notre accord… Bonne fin de soirée. Et Nic, souviens-toi : toi et moi face au destin. Je veux que tu fasses ce qui te paraît important. Pas que tu restes avec moi par devoir ou je ne sais quelle promesse débile. D’accord ? Si tu es avec moi, c’est entièrement. Et sans regrets. Je ne suis pas un second choix.
Elle m’embrasse. Puis s’éclipse. Elle m’éblouira toujours par sa clairvoyance et sa patience. Je ne vais pas retrouver Paul et Corey. Après tout, s’il veut se rapprocher de Paul, autant qu’il le fasse. Le destin choisit. Aussi bien pour Mélanie que pour moi. Je vais au bar, et je commande une nouvelle bière. Et je demande au barman, qui me connaît bien, de passer un
autre morceau de Crowded House. 13 Private Universe. Un son de djembé entêtant recouvert par la voix planante de Neil Finn… Puis je la demande encore. Et encore. Il finit par la programmer en lecture seule. La musique, il n’y a que ça qui me calme. Et la bière aussi. D’habitude je ne bois pas. C’est mauvais pour ma voix. Mais là, je m’en fous un peu. La descente est dure après le spectacle. J’ai l’impression de faire un mauvais trip. Les gens autour de moi m’oppressent, me dérangent. J’ai envie de trouver un coin quelque part pour m’y glisser et regarder le monde vivre sans qu’il ne me voie. Le départ de Mélanie m’a remis les pieds sur terre. Elle est vraiment exceptionnelle, et elle m’aime vraiment pour vouloir mon bonheur au détriment de nos engagements. Peut-être que je fais n’importe quoi. Peut-être que c’est elle, finalement la personne qu’il me faut.
Une tête vient se poser sur mon épaule et se laisse aller contre moi. Je sais que c’est Corey. Mon corps se tend aussitôt et savoure la présence du sien, si proche, si chaud, si tentant. Il souffle plus qu’il ne parle.
– Je crois que j’ai trop bu !
– C’est un euphémisme. Tu as gagné au moins ?
Il rit doucement.
– Je crois. Paul est encore plus bourré que moi. J’aime bien cette chanson. On aurait pu la jouer aussi. La gratte est super simple, ça m’aurait fait des vacances !
Je ne bouge pas. Lui non plus. Nous savourons ce moment de répit. Et je me dis que, même s’il s’est éloigné de moi, même s’il était avec Paul, qui représente quand même une belle tentation, il est revenu à moi. Sans que je n’aie eu besoin d’aller lui imposer ma présence. Il est venu, parce qu’il en avait envie. Il se presse un peu plus contre moi alors que la musique colle au moment…
I will run for shelter
(Je vais courir m’abriter)
Endless summer lift the curse
(L’été sans fin lève la malédiction)
It feels like nothing matters
(On pourrait dire que rien n’a d’importance)
In our private universe
(Dans notre univers privé)
Paul sort des chiottes et nous rejoint. Corey se redresse difficilement et je me retourne pour leur faire face. Mon pote est un peu amoché aussi. Voire beaucoup.
– Bon, je crois que je vais rentrer, j’ai promis à mon boss que j’allais bosser demain. Et vu la cuite que je me trimballe, il va être temps de calmer le jeu. Je ramène quelqu’un ? Ah, ben non, je vais plutôt marcher. Salut les mecs. Corey, c’était sympa de te rencontrer. Nic, On s’appelle.
Je lui fais un check, il ébouriffe les cheveux de Corey qui ne réagit pas et sort du pub.
– J’irais bien me coucher aussi, moi !
Je retiens un rire.
– Tu m’étonnes ! Je t’avais dit de manger un truc ! T’as rien dans le ventre.
– Et moi je t’avais dit d’aller te faire foutre, tu l’as pas plus fait, alors ferme-là, « chéri » !
– Peut-être, mais moi je tiens encore sur mes jambes, ce qui n’est pas ton cas. Allez, viens, je te ramène, « bébé ».
– Je peux rentrer tout seul !
– Ouaip ! L’hôtel est par où ?
Il montre une direction, puis une autre, fronce les sourcils.
– Attends, j’ai un problème avec mes mains.
J’éclate de rire en le prenant par les épaules pour le guider vers la sortie.
– Tu me tripotes encore, Jared !
– Je ne tripote jamais.
Il marque une pause et s’allume une clope sur le parking.
– Si, moi, tu me tripotes. Et tu as l’air d’adorer ça en plus ! T’es un maniaque…
Nous repartons.
– Si je ne te soutiens pas, tu tombes.
– Pas faux. D’ailleurs j’ai pas envie de marcher. Elle est où ta caisse ?
– J’ai bu, je ne conduis pas.
– Fais chier !
Nous faisons dix mètres dans la rue.
– C’est encore loin ?
Je m’esclaffe.
– Oui, un peu quand même !
– Fais chier. J’en ai marre de marcher !
– Putain, t’es pas la moitié d’un casse-couilles.
Il ricane.
– Je te présente le Corey bourré ! Fallait pas proposer de me raccompagner !
– Tu te serais perdu.
– C’est certain !
Il s’arrête de marcher. Je m’arrête à mon tour. Il lève un index vers le ciel, l’air inspiré. Enfin, inspiré… Autant qu’on peut l’être avec un œil à moitié fermé et en tanguant dangereusement.
– J’ai une idée !
– Quoi ?
– T’as envie de marcher, toi ?
– Oui, enfin je m’en fous, pourquoi ?
– Pour ça.
Il s’élance et saute sur mon dos, s’accroche à mon cou et passe ses jambes autour de ma taille puis déclare, l’air ravi.
– C’est bon, on peut y aller ! À l’hôtel, Jared ! Je serai généreux avec le pourboire si tu me ramènes vite.
Je ne bouge pas. Déjà parce que j’adore le sentir autour de moi, j’ai besoin d’un temps d’adaptation, et parce qu’ensuite, j’ai légèrement l’impression qu’il me prend pour un con. Non ?
– Tu te fous de ma gueule ?
– Fort possible, oui. Allez, avance, on va pas passer la nuit ici ! J’suis naze !
– Moi aussi j’suis naze !
– Dommage pour toi, je l’ai dit en premier, allez !
J’abandonne ! J’attrape ses cuisses qui glissent dangereusement de mes hanches et prends la direction de l’hôtel en priant pour ne croiser personne. On a clairement l’air de deux cons comme ça. Et en plus, il continue de fumer sa clope.
– Putain, vire ta clope, merde !
– Va te faire, Jared !
– Sérieux, tu pourrais me rappeler pourquoi je te porte, exactement ?
– C’est mathématique ! Je suis un format mini, c’est toi qui l’as dit, donc j’ai des petites jambes, donc, quand tu fais un pas, j’en fais deux. Et ça, depuis qu’on se connaît. Donc, j’ai un nombre impressionnant de pas d’avance par rapport à toi. Donc ce soir, je marche pas.
L’excuse la plus pourrie du monde ! Et il continue de fumer sa clope. Il la tient dans la main droite, mais sa tête est sur mon épaule gauche, donc pour porter sa clope à sa bouche, plutôt que de la changer de main, ce qui serait quand même vachement plus simple, il tend son bras devant mon cou, m’étrangle à moitié, et bien sûr, dès qu’il ne tire pas dessus, il laisse sa main pendre négligemment sur mon torse, juste sous mon nez, donc je me respire la fumée. Ce mec est un emmerdeur.
Tout à coup il crie en me tapant sur l’épaule.
– Attends, attends, recule !
– Quoi ?
– Ouais, j’aime bien le sweat en vitrine, là, mais tu marches trop vite, recule !
– Non, mais tu te fous de ma gueule ? Va chier, Corey !
J’avance sans prendre davantage en compte ses revendications. Faudrait pas me prendre pour un con quand même… Il jette sa clope et pose sa tête sur mon épaule en resserrant ses bras autour de mon cou. Il me fait un câlin. Il va me faire mourir avec ses conneries.
– Je crois que je vais dormir un peu.
– Dans tes rêves ! On est presque arrivés.
Il rit en me pinçant la joue.
– Tu boudes ?
– N’importe quoi !
– Si tu boudes ! Tu fais la gueule !
– Merci, je comprends la signification du verbe « bouder ».
– Tu boudes parce que tu ne peux pas me tripoter !
– Mais arrête avec ça, je ne boude pas et je ne te tripote pas non plus !
Nous arrivons devant l’hôtel. Je lâche ses cuisses à regret.
– Voilà, Son Altesse est arrivée !
Il ne bouge pas.
– Corey ?
– Ben non, ma chambre est au deuxième étage !
– Il y a un ascenseur, tu vas pas me faire chier pour deux étages !
– Ben si… Allleeeezzzz Jared… S’il te plaît…
Et bien évidemment, je cède…
Je ne réponds pas, j’entre dans l’hôtel. Ce mec fait ce qu’il veut de moi. Nous n’avons pas du tout l’air débile en passant devant le réceptionniste, encore moins en attendant l’ascenseur, surtout quand un couple de petit vieux bon chic bon genre, fourrure et collier de perles, se plante devant l’ascenseur eux aussi. Nous hochons la tête en même temps, l’air le plus sérieux du monde, pour les saluer. Nous restons silencieux, en attendant que les portes s’ouvrent puis j’entre dans l’ascenseur, comme si de rien était, ils nous suivent et se retournent face à la porte. Corey se tape un fou rire sur mon épaule. Il n’émet aucun son, mais son corps est pris de soubresauts contre mon dos et il porte sa main à sa joue pour essuyer une larme. C’est communicatif. J’ai du mal à me retenir. Puis l’ascenseur s’ouvre au premier, nos charmants compagnons d’ascenseur se tournent vers nous pour nous souhaiter une bonne soirée. Nous nous redressons, retenons notre air amusé puis répondons à leur signe de tête.
Corey soupire en se laissant aller à nouveau, la tête sur mon épaule. Nous arrivons enfin au second étage, c’est pas trop tôt, j’ai le dos en compote. Il pèse son poids quand même le format mini ! Je traverse le couloir alors qu’il me pince la joue une nouvelle fois.
– Tu vas me dire pourquoi tu fais la gueule, Nicolas Vauchel ou il faut que je devine ?
Je lui réponds. La vérité.
– Parce que je ne t’ai pas assez vu aujourd’hui.
Il s’esclaffe.
– Tu m’as vu seize heures par jour pendant toute la semaine ! C’est pas encore assez ?
– Faut croire que non !
J’arrive devant sa porte. Il sort la carte de sa poche et déverrouille en manquant de glisser sur mon épaule, mais il se rattrape et s’installe à nouveau. Je pousse le battant puisque apparemment, quand il disait « le ramener », c’était vraiment jusqu’au bout ! Il allume la lumière.
– Ben là, je vois pas ce qu’il te faut de plus ! Tu veux quoi de plus, Nicolas Vauchel ?
La porte claque derrière nous. Je ne réfléchis pas. J’en ai marre. Je me déboîte le cou pour me tourner vers lui et dépose un bisou fugace sur sa joue. Il se fige. Nos regards se heurtent l’un à l’autre. Je murmure.
– Ça.
Voyant qu’il ne réagit pas, médusé, je réitère l’opération. J’embrasse sa joue, plus près de sa bouche.
– Et ça.
Il ne réagit pas plus. Ses yeux toujours plongés au fond des miens. Je penche le visage une nouvelle fois pour toucher encore sa joue. Mais il tourne la tête. Mes lèvres rejoignent les siennes. Je les retire rapidement. Puis les repose. Il glisse de mon dos en s’enroulant autour de mon bras et je finis le travail en pivotant vers lui. Ses mains agrippent mes joues et cette fois c’est lui qui m’embrasse. Nos lèvres se heurtent. Sa langue vient forcer les miennes. J’entoure son corps de mes bras en le poussant contre la porte. J’ouvre mes lèvres et l’accueille en moi.
Son baiser est violent. Je me colle à lui. Ses mains dirigent mon visage pour épouser son baiser. Nos langues luttent l’une contre l’autre. C’est viril, c’est puissant, c’est renversant. Je remonte mes mains contre ses oreilles pour pencher son visage. Nous nous dévorons furieusement. Des grognements incontrôlés font vibrer ma gorge. J’agresse sa bouche et en prends possession. Sa barbe naissante râpe mes lèvres.
Je me colle encore un peu plus contre lui. J’adore son baiser. Il tremble dans mes bras, et je ne dois pas être mieux. Ses doigts agrippent mes cheveux et tirent ma tête en arrière. Elle tourne déjà tellement… Je la laisse aller et me dégage de sa bouche à regret.
– Corey.
Il plonge à nouveau sur moi. Je perds pied. Je gémis, je grogne, j’enroule ma langue à la sienne, et je bande comme un dingue. Lui aussi. Il se déhanche contre moi. Ses mains passent dans mon dos. Je m’écarte légèrement pour le regarder. Pour être certain que je ne rêve pas. Mais c’est bien lui. Il caresse ma nuque et son bras libre vient s’enrouler autour de mon cou. Il me sourit doucement et repose ses lèvres sur les miennes. Cette fois, il est tendre. Il m’effleure doucement en passant ses doigts sur mes tempes. Le bout de sa langue vient caresser mes lèvres, puis s’insinue lentement en moi. Elle retrouve la mienne et entre dans un ballet langoureux, hypnotique. Je perds l’équilibre. Je m’accroche à lui, le laissant m’embrasser, me ravager le cerveau, emporter mon âme vers la sienne. Je tremble de peur, d’envie, de bonheur, je ne sais pas trop.
Il ondule contre moi, insaisissable, ensorcelant. Il frotte sensuellement sa queue contre la mienne à travers nos jeans. Il va me tuer. Je perds mes moyens. Je ne connais pas ça, mais je me sens pris en charge. Lui connaît. Lui ne perd pas pied. Enfin pas sur le côté technique. Ce fameux côté technique. Je suis déboussolé. Et il le sent. Il s’écarte légèrement, puis fait un pas en arrière et se cogne à la porte en chancelant. Oui, putain, il est à moitié ivre. J’ai peur tout à coup. Et si c’était une folie passagère ? Et si… Merde !
– Corey, tu es bourré ?
Il hoche la tête en riant.
– Complètement !
Putain ! Il se rapproche de moi en s’agrippant à mes épaules et m’embrasse à nouveau. Je le repousse doucement.
– Tu sais ce que tu fais au moins ?
Il hoche les épaules.
– J’suis pas sûr ! Putain, ça tourne, là !
Merde merde merde ! Il ne manquerait plus qu’il vomisse !
– Tu veux gerber ?
Il secoue la tête en posant la tête sur mon épaule.
– Non, ça va. Mais m’allonger, je serais pas réellement contre…
Je le guide sur son lit et il se laisse tomber dessus en m’emportant dans la foulée. Je me retrouve contre lui, sur lui. Il enroule ses jambes autour de mon bassin, passe ses mains dans mon dos et relève mon T-shirt pour me caresser les reins.
– J’ai envie de lécher tes tatouages, Jared. Vire-moi ce froc !
Aïe, il va un peu vite en besogne… Doucement quand même, je ne suis pas certain que la précipitation soit de mise, aussi bien pour lui que pour moi… Il est bourré, je suis un peu… inexpérimenté quand même…
– Euh, mes tatouages sont sur mon bras, pas sous mon jean, pour ta gouverne !
Il m’offre un sourire complice, qui ravage mon cœur encore un peu plus.
– T’es sûr que t’en as pas un qui traîne par-là ?
Il arrive à me faire rire et en profite pour glisser ses doigts sous mon pantalon, sur mes fesses. Chaque parcelle de ma peau qu’il touche s’enflamme. Je n’ai même pas peur, je ne suis pas en plein questionnement, à savoir si c’est vraiment ce que je veux ou pas. Je sais déjà. Je veux Corey. Par contre, lui, j’ai un gros doute, et personnellement, mon avis c’est que son état n’est pas au top… une seule question me taraude.
– Certain. Corey, tu réalises ce que l’on est en train de faire ?
J’embrasse son cou. Je le mords. Je m’imprègne de son odeur un maximum. Si lui ne réalise pas, je suis, pour ma part, tout à fait conscient de cette chance qu’il m’offre, même si je n’irai clairement pas au-delà de quelques caresses et câlins inoffensifs, je veux remplir ma tête de lui. M’enivrer jusqu’au coma de son être, me shooter de ses baisers jusqu’à en devenir toxico, hanter mon esprit de la sensation de sa queue contre la mienne, tatouer les frémissements de sa peau sur la mienne, je veux tout. Je veux que cette nuit, s’il s’avère que ce soit la seule à laquelle j’ai droit, avec le peu que je peux raisonnablement en retirer, c’est-à-dire de simples baisers, me hante jusqu’à ma mort, qu’elle soit imprégnée dans mon dernier souffle, qu’elle m’enveloppe encore de ce bonheur qui fait battre mon cœur à l’instant. Je veux… je veux que nous devenions mon absolu.
Mais, malgré ça, je sais aussi que si nous allons trop loin, le moindre revirement de situation me tuera. Il n’est pas en pleine conscience de ses actes. Je glisse sur le côté en l’embrassant. Il me retient en agrippant mes joues et suit mes lèvres alors qu’elles s’écartent de lui. Je ne résiste pas à ses baisers qui semblent tout à coup désespérés, comme s’il avait peur que je parte, que je l’abandonne. Il m’apparaît tellement vulnérable tout à coup que mon cœur se fend encore davantage devant le Corey sans armure.
J’attrape doucement ses poignets.
– Je reviens. J’ai besoin d’une pause pipi.
Feinte parfaite pour calmer le jeu et faire un point. Il hoche la tête et me regarde partir. Je m’enferme dans la salle de bains, pose les mains sur le lavabo et observe mon reflet dans le miroir. Mes yeux sont brillants et flous, la peau de mes joues est irritée par le frottement de sa barbe. Je passe ma main sur mes lèvres, plus colorée que d’habitude. Je suis un homme. Il est un homme. Il convient de se poser au moins la question une fois et maintenant ce serait pas mal. Suis-je en accord avec ce qui vient de se passer ? Suis-je prêt pour les éventuelles suites, immédiates ou futures, d’ailleurs plutôt futures vu son état actuel ? Je crois que je suis dans l’un de ces fameux virages qui dirigent la vie.
La réponse est oui. Oui je veux tester ce virage et voir où il m’emporte. Oui j’assume mon choix. Parce que, de toute manière, il est déjà fait. Depuis longtemps. Depuis que je l’ai entendu faire ses foutues balances à Jacksonville. Depuis que je l’ai vu sortir de la douche à Atlanta. Depuis qu’il m’a snobé. Depuis ce jour, je suis à lui. Donc, je suis partant pour le virage. Avec lui, de toute manière, je crois que je serais partant pour tout ! Parce que je n’ai jamais, je dis bien jamais, et pardon pour toutes les autres, mais je me dois d’être honnête envers moi-même, je n’ai jamais ressenti un tel bouleversement au fond de moi. Je n’ai jamais eu autant de vénération pour quelqu’un, mélangé à un désir quasiment incontrôlable et à un besoin physique de le sentir proche de moi à tout instant. À tort ou à raison, je l’ai dans la peau.
Je me décide finalement à me soulager, puisque c’était l’idée de base, et à aller le retrouver, en espérant qu’il n’ait pas changé d’avis. Je suis comme un collégien le jour de la rentrée en sixième lorsque je pénètre dans la chambre. Bourré ou pas il m’intimide… Que ce soit pour de simples câlins ou pour une baise endiablé, même constat, je suis penaud et troublé… L’effet Corey. Il s’est déshabillé, a gardé son caleçon, et dort comme un bébé sur la couette… Au moins, il ne fera pas plus de choses susceptibles d’être regrettées demain, et je n’aurai pas à le repousser non plus… Mais j’aurais bien poussé le côté baisers enivrants un peu plus quand même… Si demain il se réveille en ayant encore une fois changé d’avis, ce qui est loin d’être improbable, j’en aurais eu au moins de quoi me souvenir de quelque chose d’intime avec lui.
C’est pour cette même raison que je n’ai pas envie de le quitter maintenant. Je m’allonge près de lui, face à lui, et j’éteins la lumière. Ses mains tâtonnent dans ma direction et trouvent mon visage. Elles me caressent un court instant, puis glissent, inertes, sur le matelas. Je l’attire contre moi, il se love aussitôt entre mes bras. Et je suis heureux. Très heureux. C’est déjà beaucoup plus que ce que j’espérais.
13 Private Universe, Crowded House, crédits : Neil Mullane Finn.
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