MM Play With Fire
Chapitre 4
Jared
Ce mec est une énigme. Je ne comprends rien à toute cette histoire. Enfin, si, j’ai bien compris qu’il était gay, ça OK. Et à première vue, c’est la cause de son départ précipité des Pink Pussy. J’ai bien compris, aussi, qu’il a dû en chier, parce qu’il a préféré tout plaquer plutôt que de rester sur scène. Pourtant, ce mec vit pour la musique. Cela fait un bon quart d’heure que je l’observe, avec Hugh, ses doigts dansant sur le manche de la gratte de mon pote, à lui montrer comment rendre un morceau de son solo plus doux et mieux dosé, et sans manquer de respect à Hugh qui est un guitariste hors pair, Corey le surpasse sans problème. Il fait pleurer les cordes, même sans ampli, et ce qui m’épate aussi, c’est qu’il vient de nous jouer le solo complet du morceau, sans avoir travaillé avant, sans fausse note. On se sent vachement petit face à ce genre de personnage. Je suis même extrêmement content qu’il ne soit pas chanteur, sans quoi mon peu de confiance en moi partirait en fumée en moins de deux. D’autant plus que ce soir, avec tout ce bordel en coulisse, je n’ai même pas baisé !
Hugh, en revanche, ne souffre pas de ce genre de problème. Il sait ce qu’il vaut, ce qu’il peut tirer de Corey et de ses conseils, et je le vois honoré et humble devant ce roadie plus que surprenant. Assis entre John et Todd, le bassiste et le batteur du groupe, je sirote une bière en écoutant Hugh qui récupère sa guitare et tente les conseils de Corey, ce dernier le reprenant avec patience à chaque écart. J’envoie quelques sextos à Mélanie, pour retrouver un peu de chaleur. Mais elle ne répond pas. C’est bien ma veine. Mon stress commence à monter, mais dans le mauvais sens, j’ai les mains moites, et je suis déjà en plein cauchemar éveillé. Une chute entre les câbles qui se baladent sur le sol de la scène. Voilà ma hantise du soir. Des fils, des câbles, et aussi le matos qui a été monté en catastrophe en fin d’après-midi. Mes mains jouent nerveusement avec mon portable alors que John et Todd plaisantent sur je ne sais quel groupe qu’ils ont vu en première partie d’un concert l’année dernière, et que Hugh travaille encore quelques points de son solo avec Corey.
Je me sens seul. Horriblement et désespérément seul. Moi, le petit Français loin de chez lui, avec pour seule attache une petite nana adorable qui doit dormir puisqu’il est au moins quatre heures du matin en France. Personne à appeler, Julia prend des somnifères et dort avec des trucs dans les oreilles. Mon meilleur ami est en train de se fendre la poire avec un mec gay qui a l’air de me détester prodigieusement, à en croire les regards qu’il me lance de temps en temps. Des yeux bleus presque transparents, le visage fermé et peu avenant. Pourtant, je n’ai rien contre lui. Chacun sa vie, je serais bien con de juger des pratiques sexuelles passées dans l’ordre commun depuis longtemps alors que moi-même je baise tout ce qui bouge pendant que Mélanie m’attend en France. C’est pas vraiment glorieux. Voire carrément pathétique. Le truc c’est que pour moi, ça n’a rien à voir. D’un côté j’ai Mélanie, et de l’autre côté, je n’ai personne en fait. Juste un besoin qu’on me regarde comme si j’étais invincible. Comme si j’avais ce super pouvoir d’être un mec au-dessus des risques de mon job. Un mec qui assure et ne craint rien. C’est comme ça que toutes ces filles me voient. Et si ce mec existe à travers leurs yeux, alors, l’espace de quelques heures, je le suis réellement. Mais ce soir, je n’ai été le superhéros de personne. Et j’ai les boules.
Les boules aussi, parce que ce type, en face de moi, me juge. Moi, personnellement, je suis impressionné. Il a eu la force de caractère de dire merde, de prendre son existence en main et d’assumer. De supporter de perdre une partie de sa vie sans jamais se retourner. Et de rester dans l’ombre alors qu’il aurait l’opportunité de nous écraser tous avec son talent. Je crois que je suis en réelle admiration devant un tel personnage. Je ne le connais pas, enfin, le peu que j’ai vu, c’est que c’est un vrai connard. Mais à côté de ça, il dégage une force qui me met à genoux. Dans les chiottes tout à l’heure, notre premier face-à-face depuis le début de la tournée m’a paralysé. J’ai fait bonne figure, mais je n’en menais pas large. Parce qu’il est tout ce que j’aimerais devenir et que je ne suis pas. Pas du tout même. J’en suis très loin. Je ne crois pas que Corey, le Stixx des Pussy, celui qui joue avec les guitares comme je jouerais du yoyo, se prendrait la tête pour une histoire de câbles, certainement imaginaires, qui traîneraient sur la scène. Moi, j’en transpire. C’est ridicule.
Hugh me sort de ma réflexion en se levant pour aller s’enfermer dans les chiottes. Corey s’installe à sa place en attrapant une guitare sèche qui traîne et fait courir ses doigts sur le manche en entamant un morceau que j’adore, Black, de Pearl Jam. Il est parti dans son truc, s’en fout totalement de nous et s’accompagne en chantonnant sur la musique qui remplit désormais la pièce, annihilant toutes mes peurs et mes angoisses, celles-là mêmes que je m’efforce d’écarter de mon esprit depuis une bonne demi-heure. Le pouvoir de la musique. Il ne chante pas comme un dieu, sa voix n’est pas parfaite, elle est rauque et faible, presque timide. Mais une telle passion habite ce mec qu’il rend ce morceau divin. Intemporel. Et pour mon cas, salvateur. Un pansement sur mon âme torturée et définitivement trop sensible. J’accueille ce moment de grâce avec l’honneur qui lui est dû. Je ferme les yeux et laisse le baume musical me sauver de mon esprit torturé. Un morceau qui semble chanté par un ange, répondant à mon appel, venant me soulager…
Hugh ressort des toilettes en s’essuyant le nez, l’air content. Corey l’observe sans cesser de gratter sa guitare puis ses yeux se posent sur moi. Durs et toujours aussi indéchiffrables. J’ai envie de me fondre dans ce canapé. Mais Hugh frappe dans ses mains.
– Bon, je crois que c’est l’heure ! On y va les gars.
Une suée me prend le dos et le front, en quelques secondes, je suis en nage. Je ne vois plus que ces maudits câbles et la chute que je suis maintenant certain de me taper, parce qu’il ne peut en être autrement, c’est une telle évidence. Hugh se penche vers moi.
– Jad, tu vas bien ? T’es tout blanc ? Tu veux une ligne mon pote ?
Je secoue la tête.
– Va te faire voir, connard, je touche pas à ta merde.
– Ben alors quoi ?
Mon T-shirt me colle à la peau. Je me lève et vais farfouiller dans mon sac pour en trouver un autre, pendant que Hugh se fout clairement de ma gueule, accompagné de mes deux autres acolytes, Pince-mi et Pince-moi qui ricanent ouvertement, toujours affalés dans le canapé, terminant leur troisième bière en à peine trois quarts d’heure. Ils me font chier. Entre le drogué et les deux alcoolos, il est beau le groupe, tiens ! Bande d’assistés de mes deux !
Je retire mon T-shirt pour en passer un propre que Hugh me vole, comme un gosse. Je vais lui foutre mon poing dans la gueule s’il continue !
– Hugh, putain de merde, file-moi ce truc, tu fais chier !
Mon pote ricane sans pour autant me le donner.
– T’es glauque Jad quand tu baises pas ! Vas-y j’me dévoue, si ça peut te détendre ! Viens, on va s’amuser dans les chiottes !
Non, mais alors là, on frôle la connerie suprême. Je ne sais pas pourquoi, mais je suis super mal à l’aise tout à coup ! Je rappelle au passage que le mec qui accompagne notre petite troupe est gay, que ce genre de blague est déjà nul en temps normal, mais alors là, j’en parle même pas, d’autant plus que je me sens vraiment minable ce soir, et particulièrement vulnérable, donc cette allusion me dérange particulièrement. C’est nul, mais c’est comme ça.
La raison de mon embarras se lève derrière moi et m’interpelle.
– C’est quoi, le problème ? T’es en manque d’un truc ?
Oui, je suis en manque de baise, Hugh a raison, mais ça, c’est loin d’être la réponse à donner. Je pique mon fard en articulant difficilement, sans me retourner vers lui, alors que je sens son regard sur moi, sur mon dos nu, vu que mon connard de pote ne m’a toujours pas rendu mon T-shirt.
– Non, je ne touche pas à la drogue, ni à la clope. Ça détruit les cordes vocales.
Il attrape le T-shirt que Hugh retient en otage d’un geste agacé et le tend devant moi. Je l’enfile précipitamment.
– Merci.
– De rien, bon alors c’est quoi le problème ?
La réponse, stupide, pathétique, sort d’elle-même.
– T’es sûr qu’il n’y a pas de câbles qui traînent sur scène ?
Bon, ben voilà. Non, je n’ai pas de graves addictions qui seraient susceptibles de me mettre dans un état pareil, non. Mon problème à moi, ce qui me fait transpirer comme un porc, ce sont des putains de câbles qui n’existent certainement même pas ! Lui se bat contre des rumeurs et des gens qui lui pourrissent la vie, et moi contre des bouts de cuivre entourés de caoutchouc. Chacun son combat, pas vrai ?
Il ouvre la porte de la loge.
– Eh, Lee ?
Lee arrive en deux secondes. Il ne lui laisse pas le temps de parler.
– On arrive au changement de groupe, tu me fais l’inspection des sols. Je ne veux pas voir un câble se balader sans gaine et encore moins au milieu de la scène.
– OK, mais on a déjà fait ça et…
– Eh bien tu le refais, c’est tout. Et tu viens me prévenir dès que c’est terminé. On est d’accord ?
– OK Corey.
– Merci.
Il referme la porte et repart s’installer dans son fauteuil. Et je souffle comme jamais je ne l’aurais cru possible. Un poids s’envole de mon esprit et de ma poitrine. Hugh déclare qu’il est l’heure. Je m’apprête à sortir à sa suite, mais avant il me semble logique de le remercier, lui. Ce mec qui a certainement dû me trouver ridicule. Je n’arrive donc à ne sortir qu’un pauvre « merci » et à me barrer de cette pièce le plus vite possible.
Hugh me laisse passer devant lui et pose sa tête sur mon épaule, presque amusé.
– Pourquoi tu le snobes comme ça ?
De quoi il parle ?
– Je n’ai snobé personne !
– Ah, ben moi, je te le dis, tu viens de le snober, alors qu’il a répondu à ta demande débile sans broncher. Tu ne devrais pas faire ça, il est cool ce type.
– Mais je n’ai pas fait « ça ».
– Si tu l’as fait. Ton merci était condescendant. Enfin, moi je dis ça, je m’en fous, tu fais comme tu le sens… Mais la prochaine fois, essaye de sourire ou de te détendre, parce que là, c’est limite quand même…
– Mais je n’ai pas…
Il est déjà parti sur scène. Je ne l’ai pas méprisé ou snobé ! C’est quoi ce délire ? Ce mec m’intimide, c’est tout. Bon, c’est encore pire que je ne le pensais, en plus de passer pour un pauvre mec qui flippe pour n’importe quoi, je passe pour un connard. Pas mal. Foutue timidité que je dois affronter et surtout cacher, et qui s’échappe de chacun de mes gestes d’une manière qui n’est jamais la bonne !
Bon, passons à autre chose.
***
L’autre chose s’est passée. Et très bien passée. Nous avons enflammé le public, comme d’habitude, j’ai envie de dire, parce qu’à chaque sortie de scène, c’est pour moi une petite victoire. Hugh a fait son nouveau solo de L.A. Jupiter et a vraiment enrichi le morceau avec cette variante. Et je ne suis pas tombé. Il n’y avait rien au sol. Bref, je ressors en nage, et heureux, encore une fois, et mes angoisses s’effritent de minutes en minutes. Jusqu’à la prochaine. Vivement que Mélanie nous rejoigne, que je puisse chasser cette ombre qui plane sur moi à chaque début de soirée. Marcus nous interpelle alors que nous rentrons dans notre loge :
– Eh, les mecs, la situation est un peu particulière ce soir. On attend Corey, il rentre à l’hôtel avec notre bus. Il se noiera dans le groupe lors de votre sortie, ce qui devrait limiter les dégâts. Si un seul journaliste le questionne, il me tue, et franchement, je l’en crois capable. Alors on attend le rangement de la salle et on y va. Ça ne devrait pas être long puisqu’on garde tout le matos monté pour demain.
Nous hochons la tête sans broncher, même si nous n’aspirons qu’à une chose, un verre au bar de l’hôtel. Mais bon, nous sommes une équipe.
Une demi-heure plus tard, le roadie nous rejoint dans les coulisses, un chèche autour du cou, remonté sur le bas de son visage. Laissant juste ses yeux briller et parler pour lui. Il a l’air empli d’une agressivité à peine contenue, prêt à en découdre avec le premier mec qui le ferait chier. Machinalement, je me place devant lui et Hugh à ses côtés. Puis nous sortons. La horde habituelle de midinettes répond à l’appel, je m’arrête pour signer deux autographes sur les mains de deux fans mais Marcus me pousse doucement pour me faire comprendre que ce n’est pas vraiment le moment. Je me retourne pour voir Corey, toujours derrière moi, attendant pour continuer, ses yeux assombris, dangereux, fixant un point précis dans le public. C’est alors que j’entends un homme crier :
– Gay Stixx, lâcheur ! Va te faire enculer !
J’ai à peine le temps de réaliser la situation que Corey s’est déjà élancé au-devant de la foule et a attrapé le type par le col de son T-shirt. Putain ! Je passe mon bras autour des épaules de mon collègue et le tire vers moi, loin du pauvre mec, qui récolte en prime la rage de Hugh qui lui envoie un coup de tête magistral. Pour Hugh, une fois qu’on rentre dans la catégorie « pote », il est aussi protecteur qu’une louve avec ses petits. Et c’est encore plus présent et intense quand il est sous l’emprise de la dope qu’il se fout dans le nez. Et là, il vient de snifer sa dose. Donc… Todd, relativement costaud, empêche cette histoire de finir en pugilat en tirant Hugh loin de l’autre mec qui se tient le nez en hurlant, puis se laisse engloutir par la foule autour de lui avide de prendre sa place au premier rang derrière les barrières. Et tout le monde passe à autre chose.
De mon côté, je tiens toujours fermement Corey en respect, collé à moi, en me dirigeant vers le car à quelques mètres. Il semble énervé, mais j’essaye de le raisonner, enfin, je lui ordonne de se calmer et, étrangement, j’ai l’impression qu’il se détend. Sa respiration contre moi semble reprendre un rythme plus normal. Je le pousse dans le car dès que nous l’atteignons. Il grimpe les trois marches et va s’asseoir seul dans le fond, écouteurs enfoncés dans les oreilles, ses yeux indiquant clairement que ce n’est pas le moment de le faire chier. Je m’installe devant, à ma place, et ne le calcule plus. Je l’ai peut-être snobé tout à l’heure, selon Hugh, mais moi, au moins, j’ai dit merci. Ce n’est pas parce que Monsieur se trimballe l’étiquette du mec froid et intouchable qu’il peut se permettre d’être ingrat.
Va te faire foutre, connard !
Pourtant, j’ai envie qu’il m’aime bien. Parce que malgré tout, je l’aime bien. On ne peut pas sortir des notes aussi merveilleuses d’un instrument et être foncièrement mauvais. Donc, comme un bon trou du cul un peu neuneu à ses heures perdues, je retourne au front, sachant pertinemment que je vais encore une fois droit dans le mur, dès que je le vois accoudé au bar de l’hôtel, une bonne demi-heure après notre arrivée dans l’établissement. J’ai pris une douche, et suis redescendu rejoindre l’équipe qui s’est donné rendez-vous au bar. Comme souvent, ils forment deux groupes. Celui du staff, riant et bien vivant, où Corey a pris place, détendu et souriant, expliquant je ne sais trop quoi à je ne sais trop qui. Et l’autre, les musiciens, vers lequel je me dirige avant de m’installer à côté de Hugh qui me paraît particulièrement amorphe. Un verre de whisky à la main, il semble fatigué. Très fatigué. Son état m’inquiète pas mal, il faut bien que je l’avoue. Mais après cette journée, il est peut-être juste fatigué ? Enfin je l’espère fortement.
Je suis sorti de mes pensées par Corey qui passe devant notre table, sans nous jeter un regard, et se rend au bar. Je me lève et le suis. Pourquoi ? Dans quel but ? Sans doute que j’ai un côté masochiste, ou un gros problème psychologique, ou encore des dispositions à la flagellation abusive, je ne sais pas. En tout cas, j’y vais de bon cœur, vers ce mur. Je m’accoude au bar à côté de lui, souriant et cool.
– Ça va ?
Il lève un regard rapide sur moi et reporte son attention sur le barman en lui indiquant deux pressions d’un geste vers la tireuse à bière. Et il daigne me répondre.
– Ouais.
Il tend un billet au barman. Je le repousse.
– C’est ma tournée.
Il insiste et donne son billet au serveur.
– C’est bon, merci.
Toujours aucun regard vers moi. Mais putain, qu’est-ce que je lui ai fait à ce mec pour qu’il me batte froid comme ça ? Je tente une dernière ouverture.
– T’as appris où à jouer comme ça ?
Il soupire en récupérant la monnaie que le barman pose sur le comptoir devant lui puis se tourne vers moi, excédé.
– C’est quoi ton problème Jared ?
Je recule de quelques centimètres pour mieux l’observer. Il a l’air vraiment en rogne. J’avoue, je ne comprends rien.
– Pourquoi tu viens me parler ? attaque-t-il. Pourquoi tu te colles à moi dans la salle de bains tout à l’heure ? Et pourquoi à chaque fois que je veux coller des mandales j’ai toujours tes putains de bras autour de moi pour m’en empêcher ?
Que répondre à ça ? J’en sais foutrement rien ! Je tente une réponse quand même :
– Ben, je suis peut-être un mec sympa, qui sait ? Même si tu as clairement l’air de penser le contraire !
Il ricane en reposant une bonne partie de sa monnaie sur le bar en guise de pourboire.
– Sympa ? Ben voyons ! Et je devrais me sentir honoré, et donc accepter dans une belle révérence ton verre et toute l’attention que tu daignes me porter c’est ça ?
Ce mec est complètement parano, c’est pas possible autrement ! Et dire que je me trouve bizarre ! Je suis super normal à côté de lui, oui ! Je secoue la tête.
– C’est vraiment n’importe quoi !
Il reprend en buvant une gorgée de bière.
– Alors voyons, monsieur « le mec sympa », je vais reformuler ma question. Pourquoi t’es juste sympa avec moi ? Pourquoi je ne te vois jamais adresser la parole aux autres mecs du staff ici présents ?
Il désigne la table.
– Est-ce que tu sais au moins comment tous ces mecs, vos petites mains, celles qui seraient prêtes à vous torcher le cul si vous leur demandiez, s’appellent ? Vas-y, toi qui as l’air de te préoccuper tellement de ton prochain, je t’écoute ? Au bout de quinze jours de cohabitation, je suppose que tu les connais tous ?
Ben, en fait… pas vraiment. Je n’ai jamais eu l’occasion, ni l’idée, il faut être honnête, d’aller avec ces mecs. Parce que déjà, ils bossent quand je ne bosse pas et réciproquement, et en plus, quand nous ne bossons pas du tout, ni d’un côté ni de l’autre, nous prenons la route et nous ne partageons pas le même car…
– J’ai pas vraiment eu l’occasion de lier des amitiés, c’est tout !
– Ouais, super ! Alors pourquoi tu prends le temps avec moi ?
– Je sais pas.
– C’est parce que je suis pédé ? La bête de foire ? Ou parce que fut un temps j’ai fait partie d’un groupe, et que donc je rentre dans tes critères d’acceptation à la grande table des superstars ?
Là, il me gonfle !
– Non, mais ça va pas ? Je sais pas moi, pourquoi j’ai envie d’être sympa ! C’est un crime maintenant d’aller vers les gens ? T’es vraiment pas net comme type ! Laisse tomber, en définitive ma première impression était la bonne, t’es vraiment le dernier des connards !
Il boit une nouvelle gorgée de bière et plante ses yeux dans les miens. J’ai beau être plus grand que lui, et lui avoir prouvé par deux fois que je pouvais le tenir en respect, il n’empêche qu’il me défie clairement du regard et que je suis à moitié calmé par son aplomb. Il répond, le regard toujours aussi froid, voire méprisant :
– Tu ferais mieux d’aller t’occuper de ton pote Hugh qui est ouvertement en train de se noyer dans la coke ! Tu le sais très bien, tu le vois aussi bien que moi, et même certainement plus, vu que vous êtes toujours ensemble, mais tu ne fais rien pour l’aider ! T’as déjà du mal à gérer un seul pote, va pas essayer de t’en coller un second sur le dos, tu risquerais d’être dépassé !
De quel droit me parle-t-il de Hugh ? Qu’est-ce qu’il sait de mon pote ? Rien, alors il ferme sa grande gueule et évite de me juger !
– Mêle-toi de ton cul ! Hugh doit faire la tournée, il le sait, il débordera pas. Et c’est pas le moment de l’envoyer en cure, parce qu’accessoirement, nous avons encore quelques dates à couvrir, au cas où t’aurait pas remarqué !
– Ah oui ? Alors tu laisses un pote se détruire en invoquant une tournée ? La grande classe ! T’as raison, c’est bien ! Vous êtes vraiment tous les mêmes dans ce milieu ! Prêt à tout pour grimper ! Tant pis si on écrase les potes au passage, hein ? C’est bien ça ?
– Non, mais c’est n’importe quoi ! T’es vraiment un grand malade, sérieux, mec ! Je sais pas ce qui me retient de t’en foutre une belle en travers de ta petite tronche de beau gosse !
Oui parce que plus ça va, plus je trouve que c’est un putain de beau gosse. Je ne regarde pas les mecs habituellement. Mais lui, oui. Parce qu’il est spécial, son aura est magnétique. Et du coup, je mate. Enfin, vite fait, faut pas pousser. Mais il a un putain de regard couleur du ciel mortellement expressif, un corps bien proportionné, sec et plutôt musclé. Je le sais, je l’ai détaillé quand il est sorti de la douche. Il n’a aucun tatouage, enfin de ce que j’ai pu voir. Il est assez petit, enfin c’est moi qui suis grand en fait, lui est normal, ses mains sont nerveuses et relativement massives, enfin, juste assez pour ne pas avoir envie de se prendre une mandale. Ses cheveux sont plus longs que les miens, retombent légèrement sur ses yeux, ce qui lui donne un air d’être toujours en vrac, un faux négligé qui lui donne une allure cool, ce qu’il n’est pourtant pas du tout. Ce point-là, je le confirme plutôt dix fois qu’une. Il est tout sauf cool ! Et je commence à me dire qu’il n’y a pas de justice sur cette terre, parce que, moi, j’étais certain qu’un musicien pareil devait être un ange, peut-être planqué derrière une carapace, mais avec un bon fond quand même. Eh bien non ! Tout faux, ce mec est un con à la surface, comme en profondeur. Égalité parfaite partout le concernant !
Un homme arrive à côté de lui et ne va pas par quatre chemins pour engager la conversation, mettant ainsi un terme à la nôtre, ce qui me convient tout à fait !
– Eh, salut… Stixx, c’est ça ?
Le charmant Corey serre les dents.
– Appelle-moi encore une fois comme ça et je t’explose les dents ! rétorque-t-il.
Le mec, jeune et frais, blond, yeux bleus, tout innocent à première vue, lui sourit malicieusement.
– Ce programme pourrait être intéressant, tout dépend avec quel membre exact de ton anatomie tu comptes réaliser tes plans…
Il lui sourit et ajoute :
– Et surtout, je tiens à préciser qu’il y a d’autres parties chez moi qui sont certainement plus intéressantes à exploser que les dents. Enfin, je suis ouvert à toute proposition.
Euh… Je crois que je vais m’éclipser, là… C’est quoi cette drague de banlieue ? Ne me dites pas que ça marche ce genre de chose ? Remarque, est-ce que les nénettes qui me draguent font beaucoup plus d’effort dans la repartie ? Je ne suis pas vraiment sûr. Par contre, j’aimerais beaucoup connaître l’avis du principal concerné. Je commande donc une pression au barman afin de justifier ma présence au bar sans avoir l’air d’un curieux et écoute avec attention la réponse de monsieur « j’aime personne ».
Il sourit l’enflure. À lui ! À ce mec lourd et inconnu, il sourit ! Y a vraiment que moi qui aie droit à un traitement spécial apparemment ! Et pour parfaire le tout, sa réponse va dans le même sens.
– File-moi ton numéro de chambre, je passerai à l’occasion.
Bon, il reste nonchalant et en retrait, c’est rassurant. Mais il ne dit pas non.
– Chambre 306. Tarde pas trop j’suis crevé ! répond le type.
– Si tu dors, alors tant pis. Mais je suis sûr que ça ne sera pas le cas. N’est-ce pas ?
Le type se contente de sourire et de repartir. Sans me jeter un regard, Corey se tire aussi, ses deux bières à la main, et rejoint sa table, pose la seconde bière devant Chica et entre dans la conversation comme si de rien n’était. Et vous savez ce que je fais ? Je m’installe aux côtés de Hugh qui plane complètement et j’observe. Et lorsqu’il se lève enfin, au bout d’une bonne heure et demie, je le suis et m’engouffre dans l’ascenseur avec lui. Toute l’équipe occupe une partie du deuxième étage. Donc lui aussi. Alors, sur quel bouton va-t-il appuyer ? Le deux pour rentrer dans sa chambre ? Ou le trois pour aller voir ce mec, qui, entre parenthèses, l’attend depuis plus d’une heure ? Personnellement, à la place du mec, je l’enverrais bouler proprement s’il décidait d’y aller plutôt que de rentrer. D’un autre côté, je ne suis pas à la place de ce mec. Donc, tout le monde se fout un peu de mon avis. Enfin peut-être pas tout le monde, mais les principaux concernés, oui.
Putain, je commence à me faire peur, là. Pourquoi j’en ai quelque chose à foutre exactement de ce que ce mec fait de son cul ?
Sors de cet ascenseur avant que les portes ne se referment et laisse-le tranquille !
Évidemment que je ne sors pas ! Quelque part, je suis vexé d’être le seul qu’il méprise sans que je n’aie fait quoi que ce soit pour que ce soit le cas, et je suis un peu curieux aussi. Voilà. Les portes se referment sur nous et il appuie sur ce putain de bouton. Comme ça c’est clair, je sais.
OceanofPDF.com