MM Play With Fire
Chapitre 32
Corey
Jared est en train de péter un plomb. Je sais qu’il a entendu ce que je lui ai dit dans la loge. Je lui ai même dit beaucoup. Je lui ai dit que j’étais amoureux de Nicolas. Moi, Corey, j’ai dit à un mec que je l’aimais. Un mec que je ne connais que depuis quelques semaines. Et pourtant, j’ai l’impression de le connaître depuis toujours. J’ai l’impression que ses troubles et ses peurs me parlent à moi directement. Que c’est à moi qu’incombe la tâche de le libérer, de lui apprendre que nous nous définissons nous-même comme nous souhaitons être, que ce ne sont pas les autres qui décident qui l’on sera, et ce que l’on fera de notre vie. Je ne le sais que trop bien pour être passé par là moi-même. J’aurais pu faire comme Josh, taire ma personnalité, refouler mes besoins profonds pour Stixx, mais au lieu de ça, j’ai préféré Corey. Corey qui aime les hommes. Corey qui a d’autres choses à offrir que trois notes sur un manche.
Et maintenant, Corey aime un mec qui ne sait pas qui il est. Un mec qui
confond sa peau avec ses fringues18. Je veux bien faire beaucoup, mais je ne jouerai pas la salope qu’il baise pour regonfler son ego. Je ne peux pas l’aimer pour nous deux, c’est impossible. Il faut qu’il se retrouve lui, et après, on parlera. Hors de question que je me lance dans un truc aussi instable. Déjà que de se planquer me fait royalement chier et est le maximum que je puisse supporter pour lui, alors si en plus je dois jouer le mec qui rassure et qui lui permet de rester dans cette ignorance de lui-même, ça ne va pas le faire.
Surtout quand je vois comment il se comporte depuis notre petite conversation, je suis à deux doigts de laisser tomber toute cette histoire.
À Prague, le concert a été une catastrophe. Notre bulle ne s’est pas mise en place. Il ne m’a pas jeté un regard, m’a ignoré prodigieusement, tout en s’évertuant à être encore plus magnifique que d’habitude. Ah oui, pour briller, il a brillé. Il a fait monter sur scène deux ou trois pétasses, je ne sais pas, je n’ai pas calculé. Il s’est frotté à elles comme un mort de faim pendant la moitié du concert. J’ai cessé de le regarder au bout de dix minutes maximum. Je comptais faire un effort, pourtant, et monter dans le car du groupe à la fin du concert, pour que nous puissions terminer notre discussion, pour lui montrer que je ne lui en voulais pas. Mais après le show, après avoir vu ses mains sur ces nanas, inutile de préciser dans quel véhicule je suis monté finalement. Aucun SMS de sa part durant la nuit.
À Kiev, il a fait pareil, pour le plus grand bonheur de Marcus qui se frottait les mains en coulisses. Sauf que notre prestation a été bien en dessous de ce que nous faisions habituellement. Aucune harmonie entre lui et moi, chacun dans son coin, récitant bêtement les notes et les paroles. Mais il a fait le show, après tout, alors pourquoi s’emmerder avec la qualité ? Je ne supporte pas cet état d’esprit. Alors que je pensais que les Dolls était un groupe de passionnés, je comprends à présent qu’en fait, ils sont comme les autres. Le fric et la notoriété. Donc concert pourri à Kiev.
Je ne parle même pas du concert à Minsk, où là, Jared s’est carrément jeté dans la foule en furie et y a passé un bon quart du concert. Génial pour ceux qui étaient à l’autre bout et qui, eux aussi avaient payé leur place, et qui n’ont rien vu, au final. Mais encore un frottage de main de Marcus a fait passer l’idée comme géniale, donc que demande le peuple ? Moi, tout ce que je dis, à ce stade, c’est que je compte les jours qui me séparent du retour de Hugh pour que je puisse une bonne fois pour toutes me barrer de cette tournée. Les cachets que j’ai déjà perçus pour les jours passés ont remis mes comptes à flot, c’était le but initial, et même si je n’ai pas le cœur à planter Jared et son groupe, dès que ma présence ne sera plus nécessaire, ce sera ciao.
Parce qu’aussi, n’oublions pas que je douille à l’intérieur. J’en suis malade de m’être fait avoir par ce type qui répond à ma sincérité par du mépris et du défi. Pourquoi fait-il ça ? Pourquoi ? Je n’ai rien fait de mal à part essayer de le préserver et lui dire que je voulais être plus pour lui qu’un coup de quelques jours. J’ai ouvert tout ce que je pouvais, lui ai donné mon avis, et qu’en fait-il ? Tout l’inverse. Il piétine allégrement mon honnêteté envers lui, les mots qui m’ont fait peur car tellement sincères quand je les ai prononcés, mes sentiments, enfin bref, il écrase ses putains de rangers sur ma gueule en se trouvant certainement très malin. On verra le plus malin des deux, s’il veut jouer à ça.
Nous sommes maintenant à Varsovie, dernière date avant Berlin, où nous jouerons deux jours, et pourrons donc nous poser un peu dans un hôtel. Inutile de préciser que je passerai ce temps tout seul, parce que la connexion Jared-Corey semble s’étioler, et même si ça me tue, je ne peux pas faire comme si de rien n’était. S’il ne change pas de comportement à mon égard, je ne ferai aucun effort. Mais nous n’y sommes pas. Peut-être que d’ici là il sera calmé, et que nous pourrons trouver un terrain d’entente.
Et j’avoue que ça commence bien. Je sens Jared dans de bonnes conditions, habillé d’un slim affolant style peau de serpent à la manière de son héros Vince Neil, portant juste une veste en jean dépouillée en haut, les yeux maquillés plus noirs, il est dangereux, insaisissable, et je bave plus que d’habitude. Le concert débute avec la reprise qu’il a choisie, Bastard of Society de H.E.A.T. Un titre évocateur, quand on connaît l’histoire du personnage Jared. Qui d’autre mieux que lui peut se sentir visé avec un titre comme « Bâtard de la société » ? Ce choix est d’une ironie immense, et me fait presque mal pour lui, mais il semble en forme, alors peut-être en est-il amusé au bout de compte. Et il faut avouer que ce titre est une bombe.
C’est donc moi qui ouvre le concert. Avec une intro digne de ce nom. Puis Jared se plante devant moi, comme à nos débuts, et je suis… transporté. La bulle se reforme, sans que je ne comprenne ce revirement de situation, l’attraction pour entrer dans notre monde est tellement forte que je n’essaye même pas de lutter…
Au second couplet, alors que mon son répond à ses paroles, il me refait le coup de m’entraîner au milieu de la scène en plongeant ses yeux charbon au fond des miens, et je le suis en répondant toujours à sa voix qui vit les paroles… Je reste sur l’avant-scène alors qu’il allume le public, tapant dans les mains, revenant vers moi pour me tourner autour, poser ses mains sur mes épaules, enfin bref, tout va super bien. Et ça fait un bien fou. Jusqu’au solo guitare. Il prononce les paroles qui le précèdent d’un ton sensuel, venimeux, en se collant à moi, légèrement de biais, et j’apprécie l’attention de me préserver de mon angoisse en ne se collant pas à mon cul. Mais par contre, il est beaucoup trop proche. Je sais qu’il est tactile avec tous les membres du groupe, mais là, il va plus loin. Il frotte son entrejambe ouvertement contre ma cuisse, langoureusement, pendant que je suis dans mon solo et qu’il m’est absolument impossible de réplique ou de le rejeter. Alors que je crois qu’il a eu ce qu’il cherchait, il passe son bras sur mes reins, accroche sa main à ma hanche et pose ses lèvres dans mon cou et s’évertue à me faire… un suçon. Un putain de suçon, devant des centaines de personnes. Stixx, le guitariste reconnu comme gay par tous, se fait sucer le cou par une enfoirée de rock star sex-symbol… J’ai envie de lui envoyer mon manche à travers la gueule ! Mais « the show must go on » comme le disait Freddie Mercury, alors je prends sur moi. Je laisse ses lèvres aspirer ma peau sans broncher. Pour le temps de ma prestation.
Dès que je trouve une seconde dans la partition du morceau, je me retourne vivement, le déséquilibrant, et le pousse du coude volontairement, ce qui l’envoie valser sur le public. Il s’étale, à moitié sur la barrière de sécurité, à moitié sur la foule, et je me barre. Il continue à chanter, mais je m’en fous. Il peut bien faire ce qu’il veut.
John me regarde étrangement, tu m’étonnes. Quant à Todd, lui, les yeux rivés sur ses caisses, il n’a certainement rien vu. Un problème de moins. Je passe devant le bassiste à la fin du morceau et lui lance :
– Il a baisé ce soir ?
Il éclate de rire en secouant la tête.
– Non.
– Ah ben voilà, tout s’explique !
– C’est ça !
Je retourne à ma place pendant que je me tâte, très fortement, pour me casser de cette scène de malheur. Parce que, toute relation que nous ayons, rien n’autorise Jared à disposer de moi et à me donner en pâture au public sans avoir au préalable demandé mon avis. Il mériterait que je tourne la page sur lui, et que je passe mon chemin. Mais, l’amour de la musique me retient. Et je ne suis pas du genre à me laisser abattre par un petit con qui me titille. En attendant, bien évidemment la bulle explose à nouveau, et Jared ne m’approche plus. Au moins, il a eu sa leçon c’est déjà ça ! D’un autre côté, il vaut mieux pour lui qu’il ne vienne plus me chatouiller. J’assure le show jusqu’au bout, démonte le matos avec les roadies pour passer mes nerfs, puis grimpe dans le bus.
18 Magnifique phrase piquée à Marc Lavoine…
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