T'atteindre
8 - Let Her go - Smokepurpp
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Let Her go - Smokepurpp
– Mec, t’es où ? Je suis sur ton campus et on me dit que tu n’habites plus là !
Je lève un doigt en direction de Marco pour qu’il patiente. Je sais qu’il n’aime pas les téléphones dans sa salle de danse, mais si Elliott m’appelle, c’est qu’un truc cloche. Et on peut dire ça comme ça, vu que je ne lui ai pas encore expliqué que j’ai déménagé.
Je crois qu’il l’a mauvaise quand je lui balance ce qu’il en est :
– Tu plaisantes ? Et tu ne m’as rien dit ?
– C’est arrivé il y a deux jours, je pensais m’installer avant de t’en parler. Je savais pas que tu comptais débarquer !
Ce n’est pas tout à fait la vérité, puisque l’école m’a laissé une courte période avant de me demander de quitter le campus. Mais autant ne pas aggraver mon cas.
– Eh bien me voilà. T’es où, là ?
– Aidan, quand t’auras fini… crie une voix, exaspérée.
Mon prof ne s’attarde pas à m’attendre. La troupe se replace, lui devant. Il relance la musique et ils reprennent.
Je me bouche l’oreille libre et parle plus fort dans le combiné.
– La salle de Marco Rojes, tu vas trouver ?
– T’es avec Marco Ro…
Je me souviens qu’il a bugué chaque fois que j’ai parlé de Marco par message.
– Mec, j’arrive !
Je ricane en jetant mon téléphone sur mon sac. Le regard strict et courroucé de Marco me rappelle de me grouiller. Je cours rejoindre la deuxième ligne et rattrape mon retard.
Le temps défile au rythme des chorégraphies.
Des personnes très différentes et de toutes origines se mélangent dans la troupe. De la fille minuscule à la grande perche. Du gars enveloppé à la montagne de muscles. Le spectacle de Marco est un hymne à la diversité.
Dans ce nouveau show, les tableaux s’enchaînent, avec pour fil conducteur le voyage des sens. Le chorégraphe veut proposer une expérience inédite au public. Des décors colorés, des diffuseurs de parfums, des scènes de danse où la musique explose, littéralement. Le tout au service d’une histoire d’amour tragique, sur fond de handicap.
Marco a mis ses tripes dans cette représentation. Il a une petite sœur handicapée, qui passe sa vie avec lui. Jamais loin quand on répète, de mauvais caractère la plupart du temps, elle ne sourit qu’à son grand frère et lui voue son temps à la combler.
Ce spectacle, il y pense depuis qu’ils ont perdu leurs parents, et elle, l’usage de ses jambes. Quand il m’en a parlé, j’ai senti que ça lui tenait à cœur. Marco a de l’idée, beaucoup d’inspiration, et un mental de meneur. Il nous pousse à nous entraîner dur et n’hésite pas à nous infliger des horaires intenses afin que tout soit parfait.
Les répétitions vont durer trois mois non-stop. Ensuite, ce sera la première, puis quelques dates à New York avant de prendre la route. C’est une expérience qui m’excite beaucoup. Et qui me fait oublier mon ancien rêve. Celui auquel je ne veux pas penser depuis deux jours. J’ai réussi à tenir mon téléphone loin de moi. Les heures d’entraînement ont ça de bon. Hier soir, j’ai failli pianoter son nom sur Instagram… Marco m’a vu hésiter, alors je lui ai tout raconté sur un coup de tête. Enfin presque tout. J’ai passé sous silence la partie où ça fait près de dix ans que je suis accro. Je ne sais pas trop ce qu’il en pense. Il m’a écouté attentivement mais ne m’a pas fait part de son avis. Peut-être s’est-il mis à flipper que son danseur vedette soit cinglé.
Au bout de deux heures, il nous accorde un quart d’heure de pause. C’est là que je remarque mon meilleur pote installé à l’entrée, discret, le sourire complètement gaga. Je m’avance vers lui, trop heureux de le voir. Il me rend mon accolade. Ça doit faire six mois qu’on n’a pas réussi à se retrouver. Et la dernière fois, je n’ai pu lui accorder qu’une heure avant qu’il ne retourne chez nos parents.
J’avise son sac de voyage à ses pieds. Je lui lance un regard surpris.
– Ouais, j’en avais marre de Boston… Je viens de foirer mon année en beauté et Gwen m’a plaqué.
– Gwen ?
– Je t’en ai jamais parlé, et franchement ça valait pas le coup.
– Comme quoi, il y a aussi des trucs que tu ne me dis pas, plaisanté-je.
Ben, vas-y, ramène le sujet plutôt que de tout faire pour passer à autre chose !
Heureusement, Elliott ne se formalise pas. Son regard erre sur les danseurs. Et particulièrement sur Marco, qui continue de revoir les pas de ses chorés.
– Ce type est vraiment balèze. Il ne s’arrête jamais ?
– Pas quand il met un spectacle en scène, d’après ce qu’on m’a dit.
– Je dois comprendre que tu as rejoint sa troupe ?
– Hum ! acquiescé-je avec un sourire assez fier.
– Vous démarrez dans combien de temps ?
– Trois mois.
– Trois mois ? C’est short, non ? Vous devez plus dormir !
– Ils ont commencé depuis trois mois déjà, réponds-je avec un signe de tête vers les autres. C’est moi qui arrive en retard.
Mon meilleur ami reste pensif pendant quelques secondes. Si je ne le connaissais pas autant, je dirais qu’il est… envieux. Il se reprend en se détournant.
– Alors comme ça, t’as été viré…
Je hausse les épaules. Je n’en ai plus rien à foutre d’Octavia et de la SMB – enfin presque plus rien à foutre –, je veux passer à autre chose.
– Ouais. Ça m’a pas aidé de grandir avec toi. Je suis devenu un mec trop grossier, trop rebelle et qui aime un peu trop le hip-hop.
Il se marre, puis une pensée fugace le traverse et il fronce les sourcils.
– Tu l’as dit à tes parents ?
Je grimace. Bien sûr que non ! Elliott est toujours le premier au courant pour tout. Alors si lui ne l’est pas, mes parents sont à des kilomètres de se douter de ce qui est en train de se passer dans ma vie.
– Mec, t’abuses, me lance-t-il après avoir deviné ce qu’il en est à ma gueule. Tu peux pas leur faire ça. Ils sont trop adorables, tu dois leur dire.
C’est bien le problème. Ils sont adorables. Et moi j’ai tout foiré.
– Et je vais leur dire quoi ? Toute la vérité ? Que j’ai commencé la danse pour une fille, que je me suis acharné, qu’ils ont dépensé des fortunes en espérant que j’atteigne mon rêve et devienne pro, pour finalement être renvoyé et ne même pas repartir avec la fille…
J’en dis beaucoup trop. Si ça avait été quelqu’un d’autre, je ne me serais pas ouvert de cette façon. Mais Elliott connaît tout de moi.
– Je vois que Maya te hante toujours autant.
– Non !
Je tourne et retourne mon téléphone entre mes mains.
– Tu dois les appeler.
– Aidan !
Merde ! Derrière Elliott, tout le monde a repris sa place, je suis à la bourre. Marco nous rejoint, avec sur le visage son masque de chorégraphe sévère. Il ouvre la paume devant lui.
– Ton portable.
Pas de bonjour à mon meilleur pote. Je sens que si je refuse, je vais passer un sale quart d’heure. J’ai déjà donné avec les équipes d’Octavia, je n’ai pas envie de recommencer ici, j’abdique donc.
– Accorde-lui cinq minutes, réclame Elliott d’un ton autoritaire. Il faut qu’il appelle ses parents avant.
– Ça peut attendre, marmonné-je, désireux de retourner danser au lieu de contacter mon père.
Marco nous observe l’un après l’autre, mon portable en main.
– Non, ça ne peut pas, me réprimande Elliott avant de dévisager mon prof. Tu aimerais, toi, que ton fils ne te dise pas qu’il a perdu son travail et qu’il a changé de vie ?
Long moment d’hésitation. Je sens que mon prof pèse le pour et le contre. Il finit par tendre le téléphone dans ma direction, mais je n’arrive pas à le récupérer. Je mets trop de temps au goût d’Elliott, qui perd patience. Il le transfère entre mes doigts.
– Tiens !
– Tu as cinq minutes, ajoute Marco. Après, on reprend.
Je hoche la tête, insultant mon pote de tous les noms derrière ma mâchoire serrée. Elliott exulte et rayonne complètement quand le danseur mexicain se focalise sur lui.
– Et toi, tu fais quoi dans la vie ? Tu danses ?
– C’est moi qui ai inscrit Aidan à son premier cours de hip-hop.
– Viens par là que je vois ça…
Je me détourne et sors de la salle.
Je crois que je n’ai jamais autant eu la frousse d’appeler mes parents. Viré. Je me suis fait virer. Mon père a mis deux ans avant d’accepter l’idée que la danse était devenue mon objectif professionnel et de se transformer en mon soutien numéro un. Et pour ça, il a fallu qu’il assiste à mes cours, qu’il me voie m’entraîner à la maison tous les jours et que je lui montre ma détermination. Je vais tellement le décevoir…
Annoncer à mes parents de vive voix que je ne ferai jamais partie du Manhattan Center Ballet, que je ne ferai peut-être plus jamais de classique, me file le bourdon. J’aimais danser le classique, mais je réalise qu’il est trop tard pour moi.
La première tonalité me tire de mes rêveries : j’ai pianoté sur mon écran sans m’en rendre compte.
– Allô ?
Et merde !
– Papa ?
– Aidan, ça va ? Ta mère voulait justement t’appeler.
Je suis si fébrile que notre échange tourne très vite autour de banalités. Les occupations de ces derniers jours, le programme du week-end, comment se portent mes grands-parents, mes oncles et tantes. Je n’écoute ce qu’il me raconte que d’une oreille distraite. Putain, je suis bien plus coriace, d’habitude. J’ai envoyé Miss Octavia Machin Truc sur les roses sans me retourner. J’ai passé une audition hyper sélective, pratiqué pendant des années un art contraignant, je me suis battu, je me suis érigé en première ligne parmi des danseurs hors pair et je me retrouve sans voix face à mon père.
– P’pa, j’ai un truc à te dire.
– Oui ?
Je sens qu’il est soudain bien plus sérieux et attentif que pour me parler des problèmes de voisinage de tonton Bob.
– Je…
Grande inspiration.
– Je ne suis plus à la SMB.
Gros blanc. Vite, enchaîne !
– J’ai vu ma responsable. Tu sais, Octavia Launay. Et bien… euh… elle m’a demandé de partir.
– De partir ? Mais pourquoi ?
– Il paraît que je dis trop « putain ».
– Tu tiens ça de ta mère, je suis désolé. Mais ce n’est pas une raison valable !
Mon cœur s’allège d’un poids. J’adore mon père, il a toujours le bon mot pour détendre l’atmosphère. Sa touche d’humour me tire un sourire rassuré.
– En fait, je crois que mes coups de sang ont aussi pesé dans la balance.
Il me connaît…
– Et tu ne peux pas contester ? questionne-t-il, vraiment intéressé. Il n’y a pas un moyen de…
– Non, c’est la cheffe. Et les profs sont d’accord avec elle. Je pense qu’ils n’apprécient pas que je pratique le hip-hop à côté. Et que je ne sois pas assez au garde-à-vous chaque fois qu’ils éteignent la musique.
– Tu savais pourtant comment ça se passait dans cette école, me rappelle-t-il avec l’intonation du patriarche mécontent.
– Ouais, mais… Quand je dansais, j’aimais cette école. Mais leur truc de rigueur, ça m’a toujours un peu saoulé. Je me suis retenu de tout envoyer péter… – pour regarder Maya danser tous les jours – parce qu’il le fallait.
Il lâche un soupir, puis laisse s’installer un silence. Sûrement le plus long depuis qu’il a décroché le téléphone.
– Alors tu ne regrettes pas ? s’inquiète-t-il.
– Si, bien sûr.
J’ai réellement mal dans la poitrine quand je pense à tout ce à quoi je renonce.
– Disons que je trouve ça logique, finalement, conclus-je, résigné.
– Qu’est-ce que tu vas faire, maintenant ? Ils ne t’ont pas viré du campus, quand même ? Tu es où ?
– Si. Mais je suis chez un pote. J’ai trouvé du boulot dans une troupe.
Cette fois, il siffle.
– Si vite ? Je suis impressionné.
Les questions fusent. Est-ce une vraie troupe ? Est-ce que je vais participer à des spectacles ? Combien de temps par semaine je vais danser ? Pourront-ils venir me voir ? Ma bonne humeur est carrément revenue.
– Je pars en tournée pendant un an. Je pense que je ne pourrai pas rentrer d’ici là. Vous pourrez peut-être venir si on passe pas loin…
– Si la maison te manque, tu y es le bienvenu quand tu veux, fils… Et si tu en doutes encore, je suis fier de toi. Danseur classique ou pas. Je sais que tu vas réussir.
Rien ne peut me faire plus plaisir que d’entendre ça. Je suis remonté à bloc. Je vais cartonner.
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