T'atteindre
4 - Tick Tock - Eugy
4
Tick Tock - Eugy
– Marco ?
Je crois que mon cœur vient de faire un arrêt !
– Excuse-moi de t’avoir fait peur, ose-t-il se marrer devant mon expression ahurie.
– Peur ? C’est pire que de la peur à ce stade-là…
Autour de nous, les rues sont quasi désertes. Il a les mains dans les poches et affiche l’air confiant que je lui ai vu toutes les fois où il m’a donné rendez-vous à la SMB pour me proposer d’intégrer sa troupe. Je ne suis pas une habituée des rapports humains, mais il est 23 heures ! Qui débarque chez les gens à cette heure-là ?
– Qu’est-ce que tu fais là ?
Je ne peux pas m’empêcher de l’agresser. Il entre dans ma sphère privée, après tout. J’ai viré tout le monde il y a deux ans, hors de question que d’anciennes connaissances viennent troubler ma routine.
– Est-ce que tu m’espionnes ? enchaîné-je.
– Je ne dirais pas ça. « Je te cherche » serait plus juste.
– Tu me cherches ? À cette heure-ci ?
Il pourrait « trouver » une gifle dans la figure plus vite qu’il ne le pense !
– Quand tu parviens à trouver quelqu’un après un an de recherches, tu ne fais plus attention à l’heure qu’il est !
– Tu me… Tu es taré, Marco !
– Je suis persévérant et ambitieux.
– Persévérant ? Qu’est-ce…
J’ai peur de comprendre pourquoi il est venu. Les quelques fois où on s’est rencontrés, il m’a invariablement présenté la même demande : intégrer son crew. Il est l’un des rares à avoir deviné que je ne m’arrêtais pas au classique, que j’avais autre chose dans le sang. Alors s’il est là, ça ne peut être que pour une raison.
– Tu n’as toujours pas lâché l’affaire ?
– Lors de notre dernière rencontre, tu étais hésitante. Tu m’as regardé avec des yeux brillants et j’ai cru avoir enfin gagné la partie. Et puis tu as disparu…
Je n’avais pas remarqué qu’il s’était rapproché de moi à ce point. Ses doigts saisissent mon menton et le soulèvent afin d’exposer ma cicatrice à la lumière d’un lampadaire.
– Tu ne t’es pas loupée !
Je ne me suis pas loupée ? Est-ce qu’il veut dire que… ? Comment peut-il savoir ?
Vexée, je me dégage d’un coup sec.
– Tu devrais rentrer chez toi.
– Pourquoi tu te mets en colère ?
– Je n’aime pas ce que tu insinues.
– Tu sais ce qu’on dit…
« On dirait que je t’ai énervée. Et tu sais ce qu’on dit… » La vérité blesse.
Pendant une seconde interminable, je me revois devant mon ordinateur ce soir-là. Je n’avais aucune idée de qui était Aidan. Il n’avait pas intégré la SMB, son compte était privé… J’ai mis longtemps à faire le rapprochement entre ce garçon d’Internet qui m’écrivait mes quatre vérités tout en me remerciant de l’avoir rendu vivant et celui qui avait débarqué à l’école et que j’avais admiré danser à différentes reprises en douce…
– Je suis venu en ami, Maya. Comme toujours. Je suis un type têtu. Mes proches trouvent que j’en fais trop. S’ils apprenaient que je m’entête à te recruter, ils me diraient qu’il y a d’autres danseuses comme toi. Seulement, c’est faux.
Son compliment me réchauffe le cœur alors qu’il ne le devrait pas. Il n’est pas le premier à s’extasier sur mes capacités. Il y en aura sûrement d’autres. Mais sachant qui il a réussi à convaincre de rejoindre son crew avant moi, je me sens heureuse d’avoir ce point en commun avec lui.
– Le dernier qui m’a résisté durant des années a fini par céder…
Je détourne les yeux une infime seconde. Je sais. Oui, je le sais. J’ai beau la jouer désintéressée, ce n’est pas vraiment le cas. Je sais qui il a engagé depuis deux ans, qui il a propulsé au rang de star.
Là où j’ai disparu, Aidan a pris la lumière. Le jour où il a posté ses premières vidéos – qui ont immédiatement fait un carton – sur un profil désormais public, j’ai découvert qui était le garçon avec qui j’avais parlé quelques fois. J’avais eu des doutes avant ça, six ans c’est assez long pour se poser les bonnes questions, mais ma curiosité m’a fait tellement peur que je l’ai mise de côté, je ne me suis focalisée que sur mon travail. Jusqu’à ce qu’il n’y ait finalement plus aucun mystère : Aidan et ce garçon sont la même personne. Celle qui avait fait naître en moi des émotions inconnues à l’époque, éteintes maintenant, et ce depuis son départ de la SMB.
– Bref… je suis à la recherche de celle qui dansera avec lui.
– Tu n’as pas de solistes dans ton groupe ?
– Aucune n’a ton niveau. Aucune ne portera ce spectacle comme toi.
– Je ne danse plus.
– C’est faux. Comment crois-tu que je t’aie retrouvée ? Tu ne te poses pas la question ?
– Pour découvrir que tu es un véritable psychopathe ? le provoqué-je, en espérant lui retirer l’envie de répondre.
Désir vain, évidemment ! Marco continue comme si ma mauvaise humeur n’avait pas d’effet sur lui.
– À la seconde où j’ai vu ta première vidéo en tant que MasterMax, j’ai su que c’était toi derrière le masque. Seul un… imbécile ne s’en rendrait pas compte.
Pourquoi, quand il parle d’un imbécile, j’ai l’impression qu’il évoque quelqu’un en particulier ? Personne n’a jamais fait le rapprochement. Là où Maya était solaire, féminine et exposée, Master disparaît sous un masque, des fringues amples et masculines. C’est sa danse qui importe, pas elle. Rien à voir.
– Alors ?
La voix de Marco faiblit. Mince, je n’ai absolument pas suivi la fin de sa proposition.
– Écoute, c’est vraiment… un honneur, que tu aies pensé à moi pour ton rôle principal. Tu es un grand chorégraphe. Mais me mettre en avant comme par le passé, c’est fini pour moi.
– Ce n’est jamais fini ! Pas quand on est habité comme tu l’es.
Son petit discours m’agace.
– J’ai mes raisons, réponds-je en changeant de ton.
– Que t’est-il arrivé, Maya ? Qu’est devenue la jeune fille qui ne pensait qu’au classique ?
– Elle a compris qu’elle n’attacherait jamais personne à elle avec des ronds de jambe et des ports de bras.
Pendant de longues secondes, on s’affronte du regard. S’il s’en va, il ne reviendra pas ; si je rentre chez moi, je n’accepterai jamais sa proposition. Tant qu’aucun de nous ne bouge, les jeux ne sont pas faits.
– Je ne suis pas d’accord. Des gens peuvent s’attacher. Si tu savais…
Il baisse la tête et ne finit jamais sa phrase. La curiosité me dévore, mais j’ai trop d’estime de moi, je ne lui demanderai pas de l’achever. Si je savais quoi ? Si je découvrais subitement des personnes qui se sont attachées à moi ? Qui le pourrait ? Aidan lui-même a cessé de m’écrire le jour où il m’a rencontrée. Personne n’aspire à se coltiner une fille caractérielle, complètement à côté de ses pompes, et en manque d’affection, quel que soit son talent.
– Je pense que tu n’as pas envie que tout le monde apprenne que tu vas bien et que tu danses toujours, mais, dans mon crew, je t’offre la possibilité de partager ta passion, et de faire partie d’une famille. Personne ne trahira jamais ton secret. Tu pourras être toi-même, danser ce que tu veux.
– Je suis quelqu’un de solitaire. Tu devrais le savoir…
– Je sais. Je l’étais aussi… Mais tu n’en as pas marre ?
Même si c’était le cas, je ne le lui dirais jamais…
– Je t’offre quelque chose qu’on ne t’a jamais proposé. Je me moque de ta popularité, je n’en ai pas besoin. Je te veux parce que tu es la seule à être à son niveau… Ce n’est jamais fini, Maya. Pas quand on a la danse dans le sang. Pas quand elle est aussi vitale que respirer. Penses-y !
Et il s’en va. Les mains dans les poches, sans se retourner. Le voir partir m’affecte plus que je ne l’aurais cru. J’ai l’impression d’avoir eu une bouée de sauvetage à portée de main et de ne pas avoir su la saisir alors qu’une tempête approche.
J’ai besoin de rentrer, de danser, de… respirer. Marco a tellement raison. Danser, c’est respirer.
En allumant la lumière, je suis à la fois impatiente de relancer la musique et mes pas, peu importe l’heure qu’il est, et effrayée devant l’espace de mon loft. Je dors sur la mezzanine au-dessus de ma salle de danse improvisée. Je n’ai quasi pas de meubles en dehors d’une commode et d’un canapé miteux, poussés contre un mur près de la partie cuisine. Le parquet brillant et ce large miroir me suffisent. Je n’ai pas de télé, juste quelques livres dont je n’ai jamais pu me passer et qui pourraient trahir la fille tapie quelque part.
Louer ici coûte une fortune, Marco m’offrait un job sur un plateau, et mon ego a refusé. Pourquoi ? Parce qu’il me demande de redevenir celle que j’étais il y a deux ans ? Est-ce que c’est encore possible ?
Je retire ma veste, enfouis une main dans mes cheveux en rembobinant notre conversation surréaliste. Le fantôme que Marco a évoqué occupe mon esprit. Ce danseur que j’ai insulté, il y a longtemps. Ce danseur…
Finalement, je n’ai plus envie d’user mon corps à cette heure-ci. J’attrape mon téléphone enfoui sous ma serviette trempée et rejoins le canapé. Je parcours le mail envoyé par ma mère avec une grimace, lève les yeux au ciel en lisant les louanges du producteur à mon égard, comme un hameçon décoré de délicieux petits vers luisants lancé à un poisson. Pour qui me prend-il ?
J’efface la proposition sans remords. Je n’ai pas d’autre mail. Pas d’autre offre d’emploi. Par contre, des dizaines de messages privés arrivent sur les réseaux de Master. Une seule fautive : la vidéo de ce soir. Plus sombre que les précédentes, peut-être… Certains sont subjugués, d’autres admiratifs ou enthousiastes. Sûrement très bruyants en face à face… Je les lis d’un œil. Je ne souris même pas, ce ne sont là que des mots lancés par des inconnus. Les mots ne prouvent rien. Les mots mentent.
Et puis, il y a cet interlocuteur un peu plus intéressant. Un chorégraphe avec une petite renommée qui propose un boulot à mon personnage. Il dit que c’est l’idéal pour moi : un clip d’un artiste montant. La vidéo sera tournée dans le noir, avec visage suggéré, mais pas montré. Discrétion absolue si je n’ai pas envie de révéler qui se cache derrière le masque. Financièrement, c’est intéressant : une après-midi, la moitié de mon loyer. Ajouté au respect de ma vie privée, je peux le faire. Je n’ai pas besoin de la proposition de Marco, je me débrouille très bien seule. Toute seule.
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