T'atteindre
2 - I Can't Quit - The Vaccines
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I Can’t Quit - The Vaccines
– Putain ! Ça fait six ans que je me prive de tout pour être ici.
Je n’en reviens pas d’être dans ce bureau. De me retrouver en face de ma responsable de promotion comme un enfant qu’on engueule. Elle m’a fait asseoir, m’a proposé un thé là où j’aurais préféré avaler une bière cul sec et m’a déblatéré ses conneries sur un ton condescendant. Ce dont j’ai toujours eu peur depuis mon admission est en train de se produire : mon renvoi, immédiat, sans appel.
– Eh bien, ce n’est de toute évidence pas suffisant.
– Vous ne cherchez que ça depuis que j’ai mis les pieds ici. Avouez-le, vous n’avez jamais cru que j’y arriverais !
– J’étais sceptique, en effet, certains de mes collègues aussi. Tu étais trop vieux, pas assez malléable.
– Malléable ?
– Tu n’as pas commencé assez tôt, tu avais déjà tous les tics d’un adulte dans un corps d’enfant. Mais nous t’avons donné ta chance malgré tout. Tu as reçu les mêmes cours que tout le monde, la même tolérance et, après tout ce temps, on se rend compte que tu n’as pas su saisir l’opportunité que nous t’avons offerte.
– C’est quoi ces conneries ?
Elle soupire, comme si cette conversation l’ennuyait. On parle de mon avenir là, merde !
– On exige une certaine rigueur. Le classique le nécessite. Tu l’as découvert depuis que tu as commencé à en faire. Et nous formons l’élite de cette discipline. Nous sommes une institution, nous ne pouvons pas nous écarter de la justesse extrême du mouvement. Nous avons accepté de t’inscrire ici parce que tu dégages, comme rares sont ceux qui le font, ce magnétisme qui capte le regard lorsque tu danses. Mais tu sais, Aidan, que tu ne rentres dans aucun moule. Tu es trop… explosif. Tu l’as toujours été. Nous avons surveillé ton comportement. Malgré la bonne volonté dont tu as fait preuve après ton admission, tu as tout de même réussi à te battre avec deux élèves de l’école voisine. Tu es insubordonné. À côté de ça, nous t’avons demandé de ne pas pratiquer d’autres sports, et nous savons que tu ne nous as pas écoutés. Résultat : tu as trop pris des épaules, tu as trop grandi. Tu ne corresponds plus à nos critères de sélection.
– Mon physique ne vous plaît pas ?
– Il plairait à n’importe qui, mais pas à notre compagnie. À aucune, dans le classique, si je suis honnête.
Je croise mes mains sur ma nuque. J’ai la tête baissée. Elle est en train de m’enterrer, là…
– Je rêve, je suis viré parce que je suis trop musclé…
– Trop grossier aussi, ajoute-t-elle pour me faire comprendre que c’est moi tout entier qui pose problème !
Je me redresse, oubliant ma déception et alimentant mon orgueil. J’ai besoin de faire face à cette adulte qui croit tout savoir, qui pense que j’en ai quelque chose à foutre de son école. Bien sûr que oui, c’est six ans de ma vie ! Mais il est hors de question que j’accepte ça sans broncher. Alors je l’affronte, comme je l’ai toujours fait. C’est mon caractère de merde l’origine du problème, autant l’assumer jusqu’au bout.
– Allez vous faire foutre !
– Celle-là, je l’ai déjà entendue ! répond-elle en levant les yeux au ciel.
– Vous ne savez pas ce que vous perdez !
– Si, nous en avons conscience. Mais il y a d’autres jeunes très compétents qui seront plus à même de faire ce que nous leur demandons. Et sans hausser le ton.
– De gentils petits rats.
– C’est ce que nous attendons, Aidan. Ça a toujours été clair.
Je prends mon sac à dos laissé à mes pieds et le porte à mon épaule, prêt à partir. Je n’ai plus qu’à oublier le temps perdu ici. Oublier ce qui m’y a conduit. De toute façon, c’était voué à l’échec…
Elle doit lire sur mon visage que je suis plus atteint que ce que je veux bien montrer, parce qu’elle s’adoucit :
– J’espère que tu trouveras ta voie, Aidan.
– J’espère que le jour où vous me verrez dans une autre compagnie, vous le regretterez.
– Je ne souhaite que ça.
Mais bien sûr ! Pourquoi tu me vires, alors ?
Au moment de partir, je ne la regarde plus. Je ne la salue même pas, je n’en ai pas envie.
Je claque la porte derrière moi et m’effondre aussitôt sur le banc contre le mur devant le bureau, en balançant mon sac à côté de moi. Histoire de prendre une minute avant de réfléchir à mon avenir. Il va falloir que je déménage, que je trouve un appart, et… que j’appelle mes parents. Je suis démoralisé d’avance à l’idée de les avoir au téléphone. Après tout ce qu’ils ont fait pour moi, tout ce qu’ils ont accepté, tout ce qu’ils ont payé… Elle fait chier cette Octavia à la con ! Je sais que je ne suis pas le petit rat d’Opéra parfait, mais je me suis amélioré. Enfin, c’est ce que je croyais.
– On dirait que tu n’as pas eu de chance, aujourd’hui.
Je lève la tête vers la fille qui s’est arrêtée devant moi, debout dans une tenue tout ce qu’il y a de plus « classique » : cheveux relevés en chignon et vêtements près du corps. Je dois rester incapable de réagir une longue minute, je ne m’attendais pas à sa présence.
C’est rare de la voir par ici. En règle générale, elle traîne plutôt dans les studios, à répéter avec ses profs particuliers. Se mêler au petit peuple, ce n’est pas son genre. Depuis le temps que j’essaie de l’approcher, c’est forcément au plus mauvais moment qu’elle s’attarde pour me parler.
– Qu’est-ce que tu veux, on n’a pas tous la chance d’être traité comme la grande Maya Peterson !
– Wouah ! Quelle attaque gratuite !
Elle croise les bras sur sa poitrine sans se démonter. Pourtant mon air n’est pas encourageant, je me suis adressé à elle avec les dents serrées.
– Ça doit vraiment être grave, alors…
– Tu t’attends à ce que je te réponde ? raillé-je de nouveau.
Il y a une éternité de ça, j’aurais été le petit garçon fasciné devant la danseuse. Maintenant, je suis le type aigri face à la peste de service.
– Tu n’avais pas l’air bien, précise-t-elle comme pour se justifier.
– C’est pas la première fois. J’ai l’habitude.
– OK.
Elle ne cherche pas à en savoir plus et poursuit sa route, son sac à dos sur l’épaule. J’ai envie de lui courir après, mais ça ferait mec désespéré, non ?
– Maya !
En définitive, je lui cours après. Foutues palpitations. Elle s’arrête et me laisse venir à elle. Son visage affiche une expression rigide.
– Désolé ! Je prends plutôt mal toutes les conneries que m’a sorties Octavia. C’est toi qui en as fait les frais.
– J’avais compris. Ce n’est pas la première fois qu’on me recale de cette façon.
– Je suis désolé, répété-je comme un con.
Si je voulais enfin nouer le dialogue, c’est raté !
On a dansé une fois ensemble. Une seule et unique fois mémorable. À part ça, Maya est inatteignable. On ne s’est jamais parlé plus de deux minutes, elle et moi. Deux ou trois fois à tout casser ; au détour d’un cours ou d’un couloir. Je l’ai matée en douce à de nombreuses reprises, quand elle répétait en solo ou avec sa classe, mais je n’ai osé l’approcher en vrai qu’une fois, et ça s’est soldé par un échec.
Cette fille est la raison pour laquelle je suis ici, mais si elle le découvre, je redescends au dixième sous-sol question virilité ! Pourtant, aujourd’hui, tout est différent : je vais partir, ne plus la voir. Ce n’est pas une situation que j’avais envisagée quand j’ai sauté de joie d’avoir été accepté dans cette école. J’ai cru être intouchable, me voilà en train de retomber bien bas. Je vais devoir tout recommencer. Loin d’elle.
Qu’est-ce qu’elle peut en avoir à foutre de moi ? Je ne suis qu’un inconnu pour elle.
– Ce n’est pas ton genre de t’excuser, Aidan.
– Tu te souviens de comment je m’appelle ? m’étonné-je d’une voix qui lui fait bien remarquer que c’est extraordinaire.
Je ne lui ai dit mon prénom qu’une seule fois, et elle ne me l’a jamais redemandé. Même pas cette fois-là… Donc ça me surprend qu’elle l’ait retenu, après toutes ces années. Nos rencontres ont été brèves, Maya n’est pas du genre à s’éterniser pour faire connaissance. Elle érige une barrière en béton autour d’elle en permanence. Mais pas aujourd’hui, il faut croire.
J’arrive à voir qu’elle rougit. Sauf que j’ai l’impression que cela la déstabilise encore plus que moi. Du coup, elle se remet bien droite, à l’image de la fille hautaine que tous les élèves décrivent, et efface son air accessible :
– Je connais tout le monde, ici. Si je ne veux pas passer pour quelqu’un de capricieux et dédaigneux, je n’ai pas le choix.
J’ai peut-être imaginé la rougeur sur ses joues, finalement…
– C’est trop généreux de ta part, marmonné-je, blessé.
– Je pense à mon image.
Elle détourne la tête et déglutit.
– Tu devrais un peu moins penser à ton image et un peu plus à te faire des amis, non ?
Ses yeux reviennent m’affronter. Ils sont d’un brun tirant presque sur l’orange. Aussi colorés que les ormes de Central Park en plein automne. Je ferais tout pour provoquer ce regard, encore et encore. Elle est loin, la petite fille qui danse et répète consciencieusement. Il y a d’autres facettes sous ses couches de rigueur. Des facettes qu’on ne peut voir que quand elle danse en totale impro.
– Tu veux être ami avec moi, Aidan ?
– Ami ? Non.
S’il y a bien une chose dont je n’ai pas envie, c’est d’être simplement son ami.
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