T'atteindre

ELLE SEVENO · Chapitre 13 sur 52

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T'atteindre

2 - Somebody that I used to know - Gotye

2

 

Somebody that I used to know

- Gotye

 

22 heures. Le pouls dans mes veines bat la mesure. Cinq bonnes minutes déjà que j’ai arrêté de danser, mais la musique se fracasse toujours sur les murs de la salle. Ma salle. Dans mon loft. Ma place.

Mon corps fatigué suit le mouvement de lui-même : mes hanches se balancent, mes yeux se ferment. L’entraînement quotidien auquel je ne déroge jamais est terminé, mais je suis loin d’être rassasiée. Je laisse la guitare me bercer encore un instant.

Je retire mon masque après avoir éteint la caméra, baissé ma capuche, puis évité tous les miroirs jusqu’à la salle de bain. Un filet d’eau fraîche s’écoule dans le lavabo, il chauffe doucement, le temps que je me rince les mains et que mes doigts l’étalent dans mon cou, sur ma cicatrice.

Je me redresse face à mon reflet, mon visage découvert pour la première fois depuis deux heures, entouré de ma coupe à la garçonne. Les soirs comme celui-là, où j’ai dansé jusqu’à en avoir mal dans tous les muscles, où la transpiration s’accroche sur mes tempes, où je vois mes cheveux devenus si courts, je me dis que je ne suis définitivement plus une enfant. Aussi bien à l’extérieur qu’à l’intérieur.

Je n’ai jamais été comme les autres. J’ai grandi trop vite, on m’en a demandé trop. Mais ce soir, la différence avec le reste du monde me frappe un peu plus.

Mon regard tombe sur le masque. Ovale, il englobe tout mon visage quand je le porte. Noir, il est assorti aux capuches de mes sweats. Il est percé de deux trous pour les yeux, deux pour les narines, et c’est tout. C’est lui qui a fait disparaître Maya et qui me permet de m’afficher en tant que danseuse sans que personne ne se doute de qui se cache derrière lui. Parce que s’il y a bien une chose que je n’abandonnerai jamais, c’est la danse. Jour après jour. Nuit après nuit. Certains mangent, lisent ou font l’amour, moi je danse. Le seul moyen dont je dispose pour savoir que je ne suis pas un robot.

Fini Maya la Frigide, Maya l’Ambitieuse, Maya la Handicapée du sentiment, Maya la Pétasse. Fini celle qui dansait pour les autres. Pour sa mère. Désormais, c’est moi qui choisis les chansons, qui pense les chorégraphies et le style, c’est moi qui filme, moi qui entretiens le mystère. Maya a disparu.

Je ferme le robinet et me dirige vers la douche en me déshabillant. Mon pantalon bouffant s’échoue au sol, suivi par mes chaussettes sales, ma culotte, mon débardeur et ma veste.

J’aime le moment où les premières gouttes d’eau brûlantes tombent sur mes muscles épuisés et engourdis. Mes mains glissent sur mon corps. Je touche la trace de ma liberté ; ma balafre remonte le long de mon cou, sous ma mâchoire… Je me caresse la gorge et passe sur la peau cicatrisée, légèrement boursouflée, consciente d’avoir eu de la chance. Un peu plus et la carotide était atteinte. Pas sûr que ça m’aurait dérangée…

Je n’ai pas de mal à affronter le reflet de mon corps. Après presque deux ans, il est le fidèle compagnon de ma vie solitaire.

Tous mes contrats ont été annulés à la suite de mon accident. Une voiture lancée à toute vitesse, moi en face : à défaut d’être inévitable, le choc a été assourdissant. J’aurais pu mourir, à la place je me suis battue. Il a fallu écouter les consignes des médecins, sortir du lit, me soumettre aux différents soins, lutter contre les tiraillements de ma peau, contre les migraines… Pendant les longs mois de convalescence, Maya Peterson, l’enfant prodige, a peu à peu disparu de la vie publique. Ma mère a fait en sorte qu’on taise ce qui m’est arrivé. Je n’ai plus donné aucune interview, n’ai accepté aucune photo. Quand j’ai commencé à remonter la pente, les producteurs qui ont découvert ma cicatrice disgracieuse ont fait la grimace. Sans rien dire, ils ont préféré se tourner vers d’autres artistes. Les clips, les programmes télé… tout s’est arrêté. Je n’ai pas eu l’envie de me battre pour reconquérir ma place. J’ai même été claire : je n’y retournerai jamais. Quant à la SMB, je n’y ai jamais remis les pieds.

J’ai fini de me laver quand la sonnerie de mon téléphone retentit. À cette heure-ci, je n’ai pas besoin de vérifier qui cherche à me joindre. Déjà deux coups de fil ce matin, et un texto me demandant de la rappeler, ma mère ne semble toujours pas comprendre le concept de « me foutre la paix ». Et dire que ça va bientôt faire deux ans que je l’ai virée…

– Allô ? soupiré-je en décrochant.

– Maya, ce n’est pas trop tôt ! Je commençais à m’impatienter.

S’impatienter… pas s’inquiéter. La nuance donne un sacré indice sur la qualité de nos rapports. Ma mère ne s’est inquiétée de mon état qu’une fois dans sa vie. Et encore, était-ce vraiment pour moi ou pour les milliers de dollars qu’elle voyait s’envoler à la suite de mes ruptures de contrat ?

– Maman, que me vaut ce plaisir ? Tu veux prendre de mes nouvelles, je suppose ?

Je suis en réalité certaine du contraire.

– Pourquoi tu ne réponds plus à ton téléphone ?

– Il me semble que j’ai été claire, l’année dernière, non ?

Quand elle a essayé de me contacter après un an de silence, j’ai cru – naïve que je suis – que, peut-être, je lui manquais. Comme je le craignais, elle voulait juste m’inciter à revenir sur ma décision de tout plaquer. Voyons voir ce qu’il en est aujourd’hui…

– Est-ce que je n’ai pas le droit de t’appeler pour te parler d’autre chose que de la danse ?

– C’est le cas ?

J’aimerais tellement que ce le soit. J’aimerais qu’elle m’interroge sur la manière dont je m’en suis sortie cette année, qu’elle cherche à savoir si le classique ne me manque pas à en crever, qu’elle me demande si je ne regrette pas mon choix, si je ne suis pas trop inquiète par rapport à mon avenir, mais même ces simples questions, elle est incapable de les poser. Tout ce qu’elle voit, c’est que l’une de ses pouliches est trop fatiguée pour courir et que la deuxième est encore trop jeune pour prendre sa place.

Coincée, elle ne répond pas. Je soupire.

– Bien, maintenant que les choses sont claires, tu peux arrêter de tourner autour du pot et me dire pourquoi tu m’appelles.

– Je me demande où est passé le respect que tu me dois.

– Sûrement au même endroit que ma naïveté et mon obéissance.

– Tu as fini ?

– J’aurai fini quand tu sortiras de ton rôle d’agent pour redevenir ma mère. Mais ne t’en fais pas, je sais que ce n’est pas prévu.

C’est à son tour de soupirer. Je perçois dans ce son tout ce que je redoute : plus rien ne sera jamais comme avant entre elle et moi.

Je me rappelle encore ce jour où j’ai remporté la finale du plus célèbre concours télévisuel de danse du pays. J’avais 11 ans, besoin de ma mère pour me rassurer, et ses yeux ne brillaient déjà plus de l’éclat maternel.

– Je sais que tu ne veux plus entendre parler de moi ni de ballet, mais j’ai reçu une offre pour une publicité.

– Ils sont au courant que j’ai une cicatrice ?

– Avec un peu de maquillage…

– Non, maman, la coupé-je. Est-ce qu’ils savent ?

– Ils te veulent pour danser, pas pour…

– Tu leur as dit que c’était moi ? coupé-je encore, sceptique.

– On m’a demandé que tu auditionnes personnellement, je te transmets l’information. Peut-être que réapparaître maintenant serait bénéfique…

Évidemment. Il ne s’agit que de ça : tenter de me remettre en selle.

– J’ai déjà un travail.

Même si elle ne sait pas en quoi il consiste. Elle ne se doute pas que j’ai créé un nouveau personnage, que son physique n’est pas ce qu’on retient de lui, mais que ses mouvements suscitent une curiosité croissante. Peu importe l’argent qu’il me rapporte ou non, l’essentiel est qu’il me permette de continuer à danser. Et donc de survivre…

– Bien sûr, il y aura du classique, poursuit-elle sans même m’écouter, mais ils te proposent une rémunération importante. Tu ne devrais pas refuser. J’ai eu accès à ton compte et…

– Tu as accès à mes comptes ?

– Oui, répond-elle comme si je posais une question stupide. Et crois-moi, tu ne peux pas continuer comme ça. Tes économies fondent peu à peu.

Je me félicite d’avoir ouvert un autre compte en secret et d’y avoir placé une somme d’argent. Celle-ci n’est pas faramineuse, mais elle me permettait jusqu’à maintenant de ne pas perdre de temps dans un boulot alimentaire.

Qu’elle ait encore accès à une partie de ma vie me débecte.

– Tu n’es pas en position de refuser ce contrat, poursuit-elle sur sa lancée. Et tu devrais t’estimer heureuse que des réalisateurs et des artistes soient curieux de savoir ce qui t’est arrivé.

M’estimer heureuse ? De quoi ? D’avoir abandonné mes rêves parce que je n’en pouvais plus ?

Avec le recul, j’aurais aimé être une élève normale de la SMB. J’aurais aimé qu’il n’y ait pas autant d’attentes autour de moi. Peut-être que je ne me serais pas lassée, peut-être que j’aurais eu des amis et ma mère encore près de moi. Peut-être que je n’aurais pas tenté de…

– Je t’envoie le mail.

Sa voix met un terme à mes réflexions. J’inspire profondément, à deux doigts de jeter mon téléphone au sol en l’entendant raccrocher aussitôt. Je retiens ma rage. Crier ne servirait à rien. Pleurer, je ne sais pas ce que c’est. Mais j’ai un besoin urgent de me défouler, même si je suis encore fourbue malgré ma douche.

Le chemin jusqu’à la salle de sport fait partie de mes routines. Trois fois par semaine, en plus de mes entraînements quotidiens, mon corps relâche ici la pression face à un sac de frappe. Ce soir, la chaîne claque plus fort, et mes souffles pourraient passer pour des cris. C’est le seul moment pendant lequel je m’octroie de laisser paraître ma colère. Je sais que montrer aux autres ce que l’on ressent leur donne le moyen de nous atteindre. Ma génitrice a déjà bien trop exploité le filon pour que je ne l’aie pas intégré. Une mère est censée aimer son enfant plus qu’elle-même. Si elle n’est pas capable de le faire, qui le fera ? Je me suis depuis longtemps convaincue qu’il vaut mieux être seule que mal accompagnée.

Je continue de taper. Ça me vide l’esprit et me redonne de l’assurance. Je veux quitter cet endroit la tête haute, comme si rien de cette conversation n’avait jamais existé. Mais il y a un point sur lequel elle n’a pas tort, j’ai besoin d’argent… Je puise dans mes économies depuis plus d’un an, et ça me contrarie qu’elle ait eu accès à cette faiblesse.

J’ai créé un nouveau personnage armé d’un masque et relancé un compte sur YouTube. J’ai des fidèles – Aidan, notamment… Quelle ironie ! –, et mes vidéos me permettent d’être rémunérée, mais pas assez pour en vivre. Et pourtant je ne fais que ça de la journée. Tout le reste m’ennuie.

Je vais devoir poster plus de contenu. Peut-être tourner avec d’autres gens. Utiliser des musiques plus tendance…

J’en suis là de mes réflexions après avoir quitté la salle et être arrivée à ma porte. Peut-être devrais-je chercher une audition par mes propres moyens ? Une qui correspondrait à mes attentes…

– Maya.

Ma main reste en suspens sur le chemin de ma serrure. Tout mon corps se contracte. Je reconnais la voix de l’homme qui vient de m’interpeller.

– Marco… le salué-je en me retournant.

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