T'atteindre

ELLE SEVENO · Chapitre 49 sur 52

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T'atteindre

30 - Signals - Todiefor, Shoeba, Romeo Elvis

30

Signals - Todiefor, Shoeba, Romeo

Elvis

 

- MAYA : UN AN PLUS TARD -

Je n’ai jamais eu de vrais amis. J’en ai déjà ressenti le besoin, mais je l’ai souvent effacé sous prétexte d’être mieux préservée seule. Gabriella a été la première à se greffer dans ma vie. Elle ronchonne, elle dit les choses sans hypocrisie, parfois en manquant de tact, elle aboie au lieu de jouer les sournoises et de mordre par derrière, et j’aime tout ça. Quand je la regarde, je me sens encore coupable d’avoir voulu me faire du mal. J’aurais pu terminer comme elle. J’aurais pu dire adieu à mes rêves. Je crois que j’aurais eu des envies d’en finir une fois pour toutes, moi aussi. Je n’aurais pas aimé que quelqu’un me force la main quand j’ai choisi d’arrêter le classique il y a presque quatre ans, mais Gab a eu des pensées plus sombres que les miennes, et elle était plus jeune. Lorsque je l’ai emmenée assister à ce spectacle au MCB, puis en coulisses, j’agissais comme une amie désespérée qui tentait le tout pour le tout afin de ramener un peu de joie dans sa vie. Avec le recul, j’ai eu raison. Danser, même sur son fauteuil, lui a permis d’alléger le fardeau sur son cœur.

– Alors, c’était bien ?

Je lui tiens la porte pendant qu’elle sort. Gabriella me remercie d’un rapide sourire et elle avance, roulant sur le bitume, avant de s’arrêter et de m’attendre. J’espérais la retrouver souriante, mais elle porte son expression des mauvais jours.

– C’était pas mal, répond-elle quand je me poste près d’elle.

– Mais ?

– Mais rien.

Elle donne une impulsion rageuse sur ses roues et s’éloigne du centre de danse dans lequel je l’ai inscrite il y a quelques semaines. À cause du nouveau spectacle de Marco, des cours, de notre participation à un concours de danse, je n’ai pas pris le temps de m’y employer plus tôt, et je le regrette. Je me place devant son fauteuil et refuse qu’elle me contourne.

– Qu’est-ce qui t’arrive encore ?

– Roh ! Me dis pas « encore » comme ça. J’ai l’impression d’être…

– Une gamine capricieuse ? Oui, c’est ce que tu commences à devenir.

– Arrête, toi, tu as eu tout ce que tu voulais dans la vie. T’as pas le droit de te moquer de moi.

Je place mes mains sur ses roues et me penche vers elle.

– Ce que j’ai eu, je me suis battue pour l’avoir. Dis-moi ce qui ne va pas, Gab !

Mon adolescente préférée se mord l’intérieur de la joue.

– Gab, m’impatienté-je pour l’encourager, est-ce que je t’ai déjà jugée pour quoi que ce soit ?

Je ne l’ai jamais fait. Parce qu’on se ressemble beaucoup trop, elle et moi.

– Tu m’as trouvé un cours génial. Franchement, j’y ai à peine cru quand tu m’as dit que tu m’avais inscrite à cette académie. Le truc, c’est que je ne suis qu’avec des gens comme moi, que je réalise que je ne pourrai jamais remarcher et, ensuite, je me dis que je ne suis qu’une sale mioche parce que je devrais déjà être contente de pouvoir m’exprimer. Certains sont plus handicapés et enfermés dans leur corps que moi.

– Tu as le droit d’être en colère. Il me semble que tu as quelqu’un qui te le répète assez.

Depuis qu’elle est suivie par un psy, Gabriella s’est un peu adoucie.

– Je peux ? demandé-je en désignant les poignées dans son dos.

J’aime pousser son fauteuil. Gabriella ne permet à personne de le toucher, sauf à Marco et à moi. Elle me fait signe que oui, comme chaque fois.

– C’était vraiment intense, reconnaît-elle enfin. Je suis morte !

– Tu voudras y retourner ?

– Ouais… Je crois que ça m’apaise.

– Peut-être que tu pourras montrer à ton frère ce que tu as appris. À Mia aussi.

– Non ! Je n’oserai jamais faire ça !

Je nous arrête.

– Pourquoi ?

– C’était mon premier cours, je ne connais pas encore tous les pas et je maîtrise encore mal mon fauteuil avec la musique. Pas question que quelqu’un me voie galérer.

Je lève les yeux au ciel, le sourire au bord des lèvres. Nous avançons dans la rue. La salle où je lui ai trouvé son cours n’est pas loin de celle de Marco. Le grand frère ne peut pas s’empêcher de vouloir garder un œil sur sa sœur. Il veut pouvoir courir cent mètres et la trouver. Nous nous promenons donc tranquillement sur le chemin.

Lorsque nous arrivons près de la salle, je découvre avec surprise qu’Aidan discute avec Mia sur le trottoir.

– Regarde qui est là, glissé-je à l’oreille de Gabriella.

– Ah ! Salut Gabriella !

Le visage de ma sœur s’éclaire rarement comme il le fait maintenant. Mia peut paraître dure au premier abord, mais elle est clairement en manque d’affection et de relations. Ce n’est pas forcément mieux du côté de l’adolescente mexicaine. Elles sont sorties plusieurs fois ensemble pour manger une glace, et je les ai accompagnées dans les magasins. Je n’y vais pas souvent parce qu’il est clair que cela ne m’attire pas, toutefois j’étais ravie de les voir regarder les vitrines avec attention. Elles ont les mêmes goûts.

– Dis-moi… J’ai un cours dans une heure, je voulais savoir si ça te plairait de m’accompagner. On visitera le parc du campus et quelques salles, lui propose ma cadette.

– Je pourrai voir celle ou Maya dansait ? demande ma jeune amie.

Je me penche par-dessus son épaule.

– Toutes celles qui te feront plaisir.

– Tu pourras assister à mon cours aussi, si ça te dit.

Je devrais embrasser ma petite sœur : elle a réussi à envoyer plein de paillettes dans les yeux de Gaby.

– C’est le moment où tu dis OK, lui rappelé-je au creux de l’oreille.

– OK, lance-t-elle, déboussolée.

– Ça va aller jusqu’à Lincoln ?

– Ouais.

Elles répondent en même temps et se dépêchent de partir. Elles complotent toutes les deux, je me demande s’il n’y aurait pas une autre histoire derrière ce programme « visite surprise ». Avant de tourner à l’angle de la rue, elles m’adressent un dernier signe de la main.

Je sursaute lorsqu’une main se pose dans mon dos de manière possessive mais me radoucis en voyant que c’est Aidan. Je me retrouve bientôt collée à son torse, son nez sous mes cheveux qui ont bien repoussé.

– Elles s’accordent étrangement bien, toutes les deux.

– Étrangement ?

– Gabriella n’est pas vraiment du genre chaton qui se laisse caresser et Mia peut être aussi glaciale que toi.

– Vous me trouvez glaciale, monsieur Baker ?

– Ne m’appelle pas comme ça, c’est mon père « monsieur Baker ». D’ailleurs, en parlant de ça, tu sais que mes parents attendent toujours de te rencontrer !

Je cache ma grimace. Les parents et moi, ce n’est pas une bonne combinaison…

– Maya…

– Je ne suis pas douée avec les parents.

– Les miens sont hyper faciles à vivre.

– Je t’ai fait déménager à des milliers de kilomètres de chez eux pour devenir danseur.

– Et ils sont très fiers de mon parcours.

– Je suis celle qui a ruiné ta relation stable avec ta petite amie parfaite…

– Il sont heureux tant que je le suis.

– Je suis lunatique.

– Tu es adorable.

Il a réponse à tout, aujourd’hui !

– Je…

Mince ! Je suis à court d’arguments…

– Tu n’as plus rien en stock ? demande-t-il comme s’il avait lu dans mes pensées.

Je suis bien obligée de m’avouer vaincue. Il m’embrasse pour me consoler. Ou pour mieux faire passer ce qu’il m’annonce ensuite :

– Bon, tant mieux, parce qu’on part demain.

– Mais…

– Mais rien. J’en ai parlé à Marco. Il nous a donné quatre jours de repos alors, toi et moi, on va sauter dans un avion, et tu vas rencontrer les deux personnes les plus dévouées et attentionnées que je connaisse. OK ? Je ne te laisserai pas te défiler, Maya. Tu fais partie de ma vie. Eux aussi. Et tu verras comme c’est agréable de se faire chouchouter par des parents.

– Je ne connais pas ça, marmonné-je le cœur lourd.

– Je sais, et tu n’as pas à avoir peur. Je suis là, moi, je ne te laisserai jamais toute seule. Ton sale caractère n’a jamais réussi à me faire déguerpir. Je tiens mon obstination d’eux.

Ses mains s’entremêlent aux miennes, et comme toutes les fois où on se touche, je peux entendre de la musique dans mes tympans, et nous voir danser l’un avec l’autre. Aidan affermit la pression de ses doigts et me colle contre lui.

– Si tu as besoin de danser là-bas, on trouvera une salle. Ou on dansera dans la rue s’il le faut !

Qu’ai-je fait pour mériter cet homme ? Aucun autre n’aurait compris le besoin qui me ronge en permanence. Je devrais les remercier de l’avoir laissé partir, il y a tant d’années…

– C’est d’accord.

Je m’accroche à lui pour me donner du courage.

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