T'atteindre
27 - Birds - Imagine Dragons
27
Birds - Imagine Dragons
- MAYA -
Je suis devant la porte d’Aidan, prête à frapper, sauf que mon poing reste en suspens dans le vide. J’ai envie de déguerpir afin d’éviter que l’homme qui compte le plus pour moi ne m’écrabouille le cœur. J’espère que tu as raison, Gabriella !
Je ne vais pas y arriver. Je n’ai jamais déclaré mes sentiments à quelqu’un ! Je n’ai même jamais ressenti des émotions comme celles-ci pour quiconque. On fait comment, dans ces cas-là ? Est-ce que je dois simplement aller le voir et lui dire « je n’arrête pas de penser à toi. Tellement, que ça me perturbe totalement » ?
Marco ne m’a pas arrêtée dans ma deuxième tentative. Peut-être a-t-il eu pitié de moi, peut-être que son premier barrage n’était là que pour tester ma détermination… La musique retentit toujours en bas, les cours se poursuivent. Le monde extérieur continue de tourner alors que mon monde intérieur est suspendu à cette porte et à ce que je veux dire.
Tu t’es toujours battue pour tes rêves, Maya. Ne flanche pas maintenant. L’auto-persuasion a finalement raison de mes peurs, mon poing s’abat sur le battant. Une fois, deux fois, et c’est comme si j’infligeais ce mal à mon propre cœur. De l’autre côté, c’est le silence total, rien ne trahit la présence d’Aidan. Est-il en train de regarder par l’œillet, de se demander s’il va ouvrir ou non ? Je ne frapperai pas une autre fois…
Je pose la main contre la porte. Une fille éperdue l’aurait déjà appelé, aurait sûrement supplié, mais il sait que cela ne me ressemble pas. Pourquoi n’ouvre-t-il pas ? S’il ne le fait pas, je partirai de la compagnie. Si une douleur physique peut paralyser, je comprends qu’un mal à la poitrine peut provoquer des dégâts bien plus profonds.
Au bout de trois minutes de silence, je n’espère plus que la porte s’ouvre. Mes yeux me piquent, je les détourne de l’œillet. Je me dirige vers l’escalier. En bas, Marco et Elliott sont assis sur la première marche, en pleine discussion. Hommes ou femmes, même combat : les deux sont de véritables commères ! Et on se demande pourquoi j’ai une gamine taciturne pour seule amie ?
– Pourquoi tu es là ? demande une voix dure dans mon dos.
Je n’ai pas entendu la porte s’ouvrir. Aidan serre le battant dans une main.
– Je suis venue te parler.
– Tu crois pas qu’il est un peu tard pour ça ?
– Il est tard parce que tu ne m’as pas laissé le temps de t’expliquer…
Je sais que Marco et Elliott ne loupent pas une miette de mon combat. Ce n’est pas si étonnant, ils ont une place importante dans la vie d’Aidan. Moi, je suis celle qui le blesse.
– Est-ce que je peux entrer ? J’en ai pour cinq minutes.
Il abdique d’un signe de tête, s’écarte du passage et m’accorde le temps demandé d’un ton sec. Je ne peux dissimuler la réaction de mon corps à sa proximité. Il se montre froid, mais passer si près de lui déclenche une cavalcade de frissons dans ma nuque, car je sens ses yeux s’y poser. En me retournant vers lui, je vois qu’il a refermé la porte et attend devant. Qu’est-ce qu’il se dit ?
– Tu n’aurais pas dû venir. Il me semblait qu’on avait mis la situation au clair.
– Une situation que tu as mal jugée.
– C’était pourtant simple. Tu as donné des cours pendant trois semaines à la SMB sans m’en dire plus, et quand Octavia t’a proposé un job, tu as foncé à ce rendez-vous sans m’en parler. Ensuite, tu m’as clairement dit que ce n’était pas mes affaires. Tu refuses de partager plus qu’un peu de bon temps avec moi, ça c’est très clair.
– Je ne te connaissais pas si injuste.
– Il faut croire que la déception m’a fait trop de mal, cette fois.
Cette fois. Alors il a déjà été déçu à cause de moi ?
– Je vais partir, ce sera mieux, annoncé-je de but en blanc.
Il ricane, acide.
– Je sais où te trouver si j’ai des affaires à te rendre : à la SMB.
– Tu restes bloqué sur cette école, ça en devient grotesque, m’énervé-je. Il n’a jamais été question que j’y retourne !
– Ben voyons…
– Non, je t’assure. Octavia me l’a proposé plusieurs fois, c’est vrai. Mais j’ai toujours refusé. Je… je voulais rester ici.
Il rit tristement. Ses yeux m’évitent.
– SMB ou pas, tu finis tout de même par partir.
– C’est toi qui ne me donnes pas le choix. Regarde comment tu te comportes !
– J’en ai peut-être marre d’attendre que tu te dévoiles.
J’encaisse mal.
– OK.
Je n’arrive pas à dire autre chose. À l’intérieur de moi, quelque chose creuse une tranchée dans mon cœur pour en retirer toute trace du bonheur des dernières semaines.
– Peu importe, soupire-t-il avant de se détourner, prêt à ouvrir de nouveau la porte.
– Non !
Ce cri du cœur m’a échappé.
– Je suis amoureuse de toi, Aidan.
Ses mains empoignent sa tignasse mais il ne me fait pas face pour autant.
– Je sais que tu voulais que je te le dise plus tôt. Je sais que je ne suis pas quelqu’un de facile, je ne comprends pas les sentiments, la plupart du temps. Mais je refuse de croire que c’est trop tard.
Ma gorge me brûle. J’ai de plus en plus de mal à parler. Qu’est-ce qui m’arrive ? Je n’ai jamais pleuré. Jamais. Quel intérêt ? Seulement, Aidan m’échappe. Il ne m’offre que son indifférence alors que je voulais tant me tenir à ses côtés sur une scène, l’atteindre au plus profond comme lui m’a atteinte.
– Je ne savais pas ce que ça faisait de te perdre. Et maintenant, je suis perdue parce que je ne sais pas comment je vais faire pour vivre sans penser à toi. Je t’ai imaginé refaire ta vie loin de moi avant de venir, et j’ai eu envie de m’arracher le cœur pour ne plus souffrir.
Mes doigts se posent sur son bras. Il ne s’est toujours pas retourné.
– Tu m’as dit que je ne t’aimais pas. Mais c’est faux. Je t’aime, Aidan. Peut-être même depuis le premier jour.
– Lequel ?
Sa voix est si basse, est-ce qu’il a autant de mal à parler que moi ?
– Celui où tu m’as envoyé ton premier message.
Celui auquel je n’ai jamais répondu. Puis tous les autres. Mais je me rends compte que je ne les ai jamais pris comme ceux des autres. Ils ont eu une répercussion, des plus admiratifs en passant par les plus critiques. Je les ai gardés en mémoire, jusqu’à découvrir la vérité bien plus tard. Et j’ai été heureuse. D’avoir pu rencontrer ce garçon, devenu cet homme ; d’avoir pu danser avec lui ; qu’il m’ait fait tomber amoureuse pour la première fois. Les deux ne sont-ils pas liés dans ma vie, finalement ?
Je l’entends inspirer. Je le vois baisser la tête, passer et repasser ses mains dans ses cheveux. Attendre, rien n’est pire. Surtout quand on n’a pas l’habitude, comme moi.
– C’était une connerie depuis le début, s’obstine-t-il.
Ça me tombe dessus comme le tranchant d’une guillotine. Il finit par m’affronter. Je retiens mon souffle. Je ne cherche même plus à calmer mon cœur, il est en train de l’écraser de toute façon. Ses mots sont impitoyables :
– C’est pas sain cette relation ! Je suis obsédé par toi depuis que j’ai 12 ans. 12 ans ! Tu te rends compte ? J’ai passé la moitié de ma vie à vouloir danser juste pour pouvoir le faire avec toi. Mon existence, mon passé, mon avenir, tout tourne autour de toi. Tu crois que c’est sain un truc pareil ?
– Tu crois que ma vie ne tourne pas autour de la tienne ? arrivé-je à murmurer.
– Tu m’as clairement montré que tu ne ressentais pas ce que je ressentais !
– C’est faux ! répété-je. Je t’ai laissé m’approcher. Je t’ai laissé venir chez moi, découvrir ma vie. Je t’ai tout dit, Aidan. Je ne l’ai jamais fait avec qui que ce soit d’autre.
– Je crois que les journalistes en savent autant que moi.
C’est faux. Les journalistes savent ce que ma mère a bien voulu leur raconter. Mais mes sentiments, ma solitude, mes rêves, il n’y a qu’à lui que j’en ai parlé. Il n’a pas le droit de…
– Je t’aime, Aidan, murmuré-je une nouvelle fois, en sentant ma peine m’anéantir.
Où est passé mon ego ?
– Je n’en crois pas un mot. Tu as juste peur de finir toute seule. C’est pour ça que tu es venue ici à la base, non ?
– Non, c’était pour toi. Pour… danser avec toi. Ça a toujours été pour danser avec toi, tu le sais !
Il a un rire si bourré de sarcasme que mon cœur se brise.
– J’ai pris trop de risques avec toi.
– Ce n’est pas ce que tu pensais le mois dernier.
Le mois dernier… A-t-il déjà tout oublié ?
– Puis j’ai vu que tu me tenais éloigné.
Il me tue à petit feu. Je recule d’un pas quand il se décale et ouvre la porte. Je baisse la tête, je ne veux plus qu’il voie mon visage. Je ne veux pas qu’il gagne.
– C’est pour ça que tu me repousses ? Parce que tu ne me crois pas ?
Il fait signe que non, tout en baissant la tête pour ne plus me regarder.
– Je te repousse parce que tu ne seras jamais capable de m’aimer comme moi je t’aime.
– Tu ne me l’avais jamais dit…
Il n’y a rien d’autre à ajouter. Je quitte l’appartement. Je me suis ridiculisée une première et une dernière fois.
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