T'atteindre

ELLE SEVENO · Chapitre 7 sur 52

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T'atteindre

7 - Fast - Sueco The Child

7

Fast - Sueco The Child

 

- 15 ANS -

– Comment tu te sens, mon grand ? demande mon père, inquiet.

Je suis stressé, voilà comment je suis ! Je ne me suis jamais senti comme ça. Même face aux membres de l’équipe de baseball qui me cherchaient des emmerdes chaque fois que je sortais de la salle de danse. Je n’ai jamais eu si mal au ventre, et il n’y a pas moyen d’alléger cette sensation.

– Je suis complètement flippé.

– Tu vas y arriver, me rassure ma mère avec un baiser sur la tempe.

Je n’en suis plus si sûr. J’ai 15 ans, je ne pratique le classique que depuis trois ans. Dans cette salle, il y a des garçons bien plus jeunes dont la vocation remonte à l’âge des couches-culottes. Les professionnels vont tout de suite voir que je ne suis qu’un novice. Même si je m’entraîne plus que tous les autres.

Je sais que c’est dur de rentrer dans cette école si on a plus de 13 ans. Il faut prouver qu’on a toute la technique nécessaire, qu’on a étudié et pratiqué avec acharnement. Il faut des recommandations, de la motivation…

Je dois être parfait au moment du programme libre !

Je suis si angoissé que j’en arrive à douter de mon choix de musique, de la chorégraphie que j’ai pourtant minutieusement préparée…

– Ça va aller.

Mes parents ont tenu à m’accompagner tous les deux. Je n’ai même pas eu besoin de leur demander, c’était évident pour eux. Évident pour moi aussi. Si je suis pris, je déménagerai de l’autre côté du pays, seul. Je ne rentrerai à la maison que pendant les vacances, et encore, si je n’ai pas trop de révisions et d’entraînements. Ils ont du mal à se faire à l’idée de me voir partir. Je me sens comme un égoïste alors que je suis sûr qu’ils sont heureux pour moi. Je sais qu’ils me soutiendront quoi qu’il arrive dans cette pièce.

J’ai réussi à décrocher cette audition, à moi de taper un home run décisif. Je n’ai pas le choix, il faut que je sois parfait. Du coup, je me rajoute une pression supplémentaire.

Je triture mon téléphone, nerveux et impatient. En temps normal, les danses de Maya me permettent de m’évader et de ne penser à rien d’autre, mais si je la regarde maintenant, je ne me sentirai pas à la hauteur.

C’est difficile de passer à côté d’elle. Elle a créé sa chaîne vidéo pour ses 11 ans, avant de participer à une émission de découverte de jeunes talents. Depuis, tout son quotidien est relayé sur les sites people et tourne en boucle sur les réseaux.

Toute cette activité autour d’elle n’a jamais arrangé mon béguin fou d’adolescent, car en plus de regarder ses danses, j’en suis venu à suivre son actualité, à liker chacun de ses posts. Et même si j’ai vécu comme un gamin normal – je sors avec mes potes et je joue aux jeux vidéo –, j’ai toujours pris un moment dans la journée pour voir ce qu’elle devenait.

Nous n’avons échangé qu’une fois, il y a un mois. Ça a duré une après-midi entière, puis plus rien. Elle n’a jamais retenté l’expérience par la suite. Pourquoi ? Maya a l’air d’être une fille secrète. Elle n’en raconte pas beaucoup sur elle-même pendant les interviews. C’est toujours sa mère qui répond. Certains la traitent de petite capricieuse, mais je sais que c’est faux. Je le sens…

Me rendre sur son compte est devenu une habitude, au même titre que faire défiler mes réseaux. Et ce que j’y découvre aujourd’hui provoque une décharge électrique qui parcourt mon dos. Elle s’entraîne en ce moment même, tout près d’ici. La vidéo qu’elle vient de poster est géolocalisée.

Je me redresse, conscient de me tenir à quelques mètres d’elle pour la première fois de ma vie. Et que si je ne suis pas pris dans cette école, ce sera certainement la dernière. Est-ce que je peux tenter de la voir ? Je crois que oui.

– Je vais faire un tour, avertis-je mes parents en me levant du banc où nous attendons. Ça va me détendre.

– Ne t’éloigne pas trop, tu passes bientôt.

– Oui, p’pa.

Je ne le montre pas, mais je suis touché qu’il soit presque aussi impatient que moi de découvrir ma performance et de connaître les résultats. C’était dur pour lui au début de me voir enfiler des collants.

Je traverse le site à la fois émerveillé – les constructions sont neuves et transpirent le luxe – et surexcité. Je demande mon chemin à deux trois danseuses qui m’indiquent un bâtiment voisin de l’auditorium.

Haut de trois étages, tout en briques blanches, il dénote un peu dans ce décor très contemporain aux immeubles de couleur neutre. À chaque niveau, les murs s’ouvrent sur de grandes baies vitrées. Je ne doute pas qu’à l’intérieur il s’agit de salles de danse immenses et très lumineuses.

J’entre dans le bâtiment, attentif aux sons. Il y a des éclats de voix, des bruits de pas, et de la musique provenant du premier. Je grimpe tout de suite, et je m’arrête en haut des escaliers, en la découvrant. Maya est seule dans la salle dont elle a laissé la porte ouverte, et sa musique retentit fortement. Ce n’est pas du classique. Je reconnais le morceau uniquement parce que j’ai déjà vu des crews danser dessus.

J’avance, hypnotisé comme tant de fois par sa prestance, sa grâce et ses improvisations en parfait lien avec le rythme saccadé. Ses pointes et ses en-dehors sont d’une technique sans faille, mais les battements de ses jambes par-dessus la tête, les isolations de son corps et de ses bras n’ont rien de conforme aux attentes du classique. Je reconnais certains enchaînements empruntés au hip-hop. Cela m’interpelle, je pensais être l’un des seuls à m’épanouir dans les deux styles. Je me demande depuis quand elle maîtrise ces pas, et si quelqu’un est au courant.

– Qu’est-ce…

Je sursaute en l’entendant pour la première fois. Perdu dans mes réflexions, je n’ai pas vu qu’elle s’est arrêtée. La musique tourne toujours. Elle me dévisage. Je peux enfin admirer son visage réellement. Ses longs cheveux châtains attachés en chignon mal serré, ses immenses yeux ambrés sur lesquels on ne peut que s’attarder. Je baisse le regard malgré moi sur son décolleté. Même si elles sont légères, elle a pris des formes depuis ses 12 ans. Je ne peux pas m’empêcher de le remarquer, son justaucorps met leur rondeur en avant, sa sueur aussi.

Je m’y perds un instant avant qu’elle ne stoppe mon émoi :

– Qui es-tu ? Qu’est-ce que tu fais là ?

Voix tranchante. Ton hautain. Maya s’est redressée et bombe le torse, le menton un peu relevé.

– Salut, lancé-je, pris sur le fait.

Elle se détourne, part chercher une serviette. Elle éteint sa station mp3 et boit de l’eau comme si je n’étais pas là.

– Je m’appelle Aidan.

– Qu’est-ce que tu fais là ? répète-t-elle, sans prendre la peine de se retourner vers moi.

– Désolé, je voulais pas te déran…

– C’est loupé.

Elle peut me laisser parler ?

Son soupir me provoque un pincement au fond du ventre. Je ne m’attendais pas à ce genre de rencontre. Je l’avais trop fantasmée.

– Il fallait fermer si tu ne voulais pas être dérangée !

Hors de question de passer pour un mec timide qui vient de découvrir son idole en chair et en os. À son mouvement de tête agacé, je sens que je l’ai mouchée.

– Je fais ce que je veux, rétorque-t-elle après s’être retournée. Tout le monde ici sait que je ne suis pas une bête de foire.

– Personne n’a le droit de te regarder, alors ?

– Jusqu’à ce que je le décide : non.

– C’est loupé, on dirait, assené-je en reprenant ses mots.

J’ai un petit sourire au coin des lèvres. Son attitude se veut détachée et prétentieuse, mais je suis du genre à être têtu et à mettre à mal les enfants pourris gâtés, ce qu’elle est, c’est certain.

– Et tu t’es bien rincé l’œil ?

– C’était pas mal, ouais.

– Pas mal ?

Elle croise les bras et secoue la tête.

– Et tu es qui pour juger que c’était juste « pas mal » ?

Intérieurement, je souris. Cette discussion sonne de manière étrangement familière. Extérieurement, je hausse les épaules et place mes mains dans mes poches. Je la joue sûr de moi, même s’il n’en est rien.

– J’suis peut-être pas apte à juger. Mais ce que je te dis à l’air de te toucher. Et tu sais ce qu’on dit, il n’y a que la vérité qui blesse.

Elle se fige quelques secondes. Elle doit réfléchir à un truc. Je lui ai tenu à peu près les mêmes propos par message, il n’y a pas si longtemps. Et me voilà enfin devant elle. Est-ce qu’elle s’en souvient ? Maya fronce les sourcils. Elle semble contrariée. Est-ce qu’elle s’attend à ce que tout le monde l’idolâtre ? Je ne lui avouerai jamais que c’est mon cas. Je ne lui avouerai jamais qu’on a déjà parlé elle et moi. Si elle me prend de haut en croyant que je ne suis pas intéressé, je pense qu’elle m’écraserait comme une fourmi si je lui disais que je n’attendais que de la rencontrer. Tout le monde doit lui lécher les bottes, en quoi est-ce stimulant ?

– Ça fait longtemps que tu fais du hip-hop ? lui demandé-je une fois que le silence est retombé.

– Je ne fais pas de hip-hop.

– Si.

– Non.

OK. Niveau communication, cette fille a encore des progrès à faire.

– C’est pas une tare de faire du hip-hop.

– Ce n’est pas quelque chose de commun et apprécié par ici, répond-elle, l’expression subitement peinée. Il n’y a pas le temps pour autre chose que le classique.

– Je trouverai bien un moment.

Son regard s’éveille soudain.

– Tu étudies ici ? veut-elle savoir.

– Pas encore.

– Pas étonnant, alors…

– Que… ?

– Que tu penses que je danse « pas trop mal ».

Maya attrape ses affaires, un tee-shirt et un pantacourt qu’elle n’enfile pas, puis elle récupère sa musique et sa bouteille. Elle marche dans ma direction pour sortir, s’attendant sûrement à ce que je lui cède le passage.

– Tu l’as vraiment mauvaise.

– Non, je m’en moque.

Ça y est, notre rencontre va prendre fin.

– Tu ne me dis pas « merde » ? osé-je avant qu’elle disparaisse.

– Bonne chance, me lance-t-elle en passant près de moi et en avançant dans le couloir.

Cette fille est sûrement l’une des plus belles et des plus talentueuses qui puissent exister. Mais je ne trouve qu’un mot pour la qualifier, c’est une peste !

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