T'atteindre
11 - Bullseye - KDrew
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Bullseye - KDrew
En un an, j’en ai plus appris sur moi que pendant toutes les années où j’ai pratiqué le classique auprès de professeurs plus sévères les uns que les autres. Le hip-hop ne demande pas la même discipline, mais en matière de technique, d’improvisation et de lâcher-prise, c’est tout mon corps qui a trouvé sa nouvelle drogue. J’en faisais déjà, mais à petite dose. À l’heure actuelle, je ne pourrais plus me passer de danser dans ce style une journée. Même pendant nos jours de repos, j’ai délaissé bon nombre de sorties pour me retrouver seul dans une salle, la musique tambourinant sur les murs, pour enchaîner les breaks. Marco m’a surpris de nombreuses fois, il n’a jamais fait aucun commentaire. Il se contentait d’un petit sourire en coin avant de disparaître.
On a trouvé notre routine assez facilement. Depuis notre retour de tournée, et après avoir suivi des cours par correspondance, j’enseigne la danse à deux classes de débutants. Je gère les rentrées d’argent, les salaires des deux autres profs, nos charges et, surtout, les embauches de nouveaux membres souples, doués et charismatiques pour un show que mon associé veut présenter d’ici quelques mois dans la même salle de théâtre, au croisement de la 8 e e et de la 43.
Je dois dire que, sur ce dernier point, je m’attendais à quelque chose de plus excitant. Je viens de passer deux journées entières à regarder des danseurs évoluer sur la musique de leur choix – pas forcément le plus judicieux pour beaucoup d’entre eux – et à les juger comme si j’avais fait dix ans d’étude pour en arriver là. Je ne me sens pas légitime, mais c’est ma boîte, maintenant, je dois le faire.
Je m’assieds enfin à mon bureau. Je suis mort, je veux juste rentrer dormir et faire le point demain avec Marco.
– C’est ici pour les auditions ?
Je lève la tête vers la voix douce qui interrompt mon moment de repos. À l’entrée de la salle se tient une petite brune au regard dur, jeans troués aux genoux, veste et débardeur blancs sur un corps tout en finesse, sac à dos sur l’épaule. Elle est plutôt mignonne, mais surtout très en retard.
– Oui, mais vous arrivez trop tard. Vous êtes inscrite sur la liste ? J’ai déjà vu tout le monde.
– Zoey Owen. J’ai eu un imprévu. J’ai couru depuis Brooklyn pour venir jusqu’ici.
– Eh bien, pas assez vite, de toute évidence.
Je joue les connards, mais j’ai passé les dernières heures à assumer un rôle de juré à la place du boss et je n’ai rien découvert de transcendant. Je n’ai pas envie de perdre plus de temps avec une fille parmi d’autres.
– Tu ne peux pas me donner une chance ?
Je ne cherche même pas à cacher mon soupir et mon ennui en replaçant mes cheveux sous ma casquette. J’ai rempli ma part du contrat aujourd’hui, j’ai mieux à faire que d’écouter les jérémiades d’une paumée.
– OK. Vas-y, cédé-je, sans trop savoir pourquoi.
Je reprends ma place, les bras croisés. La fille ne se met pas la pression pour autant. Elle enlève sa veste, sort un téléphone qu’elle pose par terre et lance le son. Je me fige en reconnaissant la musique. C’est celle du premier clip de Maya, celui de mes 12 ans. Cela fait un an que j’ai réussi à ne pas chercher à savoir ce qu’elle devient. Un an que j’y pense une fois par jour, que Marco le capte et me fait bosser. C’est comme ces fumeurs qui arrêtent, certains disent que l’envie ne les quitte jamais vraiment. Et cette danseuse me renvoie l’image de mon addiction en pleine tête.
Je m’efforce de rester concentré, de la regarder bouger en rythme sur la musique, plutôt que d’imaginer une autre danseuse à sa place, mais c’est impossible. Maya m’a accompagné la moitié de ma vie, sans que personne le sache. Cette fille ne lui arrive pas à la cheville. Et elle n’a pas conscience du trouble profond dans lequel elle vient de me précipiter. Mon corps réclame de nouveau d’admirer Maya. En vrai ou en vidéo. Je connais les fourmillements qui me grignotent à l’intérieur. Je sais que c’est insensé, mais j’ai besoin de la voir. Elle m’inspire, c’est grâce à elle que je suis doué, que je me suis accroché à ma passion si fort, car je ne m’imagine jamais danser seul. Dans ma tête, j’évolue toujours avec elle. Même si nous n’avons dansé ensemble qu’une seule fois durant toutes ces années où seuls quelques murs nous séparaient. Qu’est-ce qu’il se passerait, si cela devait arriver aujourd’hui ?
La musique s’est arrêtée et je comprends que la fille aussi quand il me semble entendre sa voix s’éteindre sur une question que je n’ai pas saisie.
– Pardon ?
– OK, tu ne m’écoutes pas… Est-ce que tu as regardé, au moins ?
Elle grommelle un truc tout en se baissant pour récupérer ses affaires.
– Je n’ai pas de temps à perdre avec un fils de bourges qui n’en a rien à faire.
Prêt à en découdre, je décroise les bras en me redressant.
– Un fils de bourges ? Vraiment ?
– Tu n’as pas l’air d’avoir galéré pour en arriver là. Je me trompe ?
C’est quoi ce préjugé à la con ?
– J’ai travaillé pour me tenir à cette place. Fais pareil, on en reparle ensuite.
– Ce n’est pas ce que je viens de faire ? s’indigne-t-elle en désignant le parquet.
– Je n’ai rien vu d’exceptionnel. Tu bouges bien. Mais comme beaucoup d’autres avant toi aujourd’hui.
– OK. Là au moins, c’est clair.
S’il y avait eu une porte, je crois qu’elle l’aurait claquée de frustration.
J’émets un rire nerveux. Je n’ai peut-être pas été fin, mais me traiter de fils de bourges est mal passé. Certes, je suis fils unique et mes parents ne sont pas à plaindre, mais je n’ai pas la sensation d’avoir été plus avantagé que d’autres. J’ai bossé. Je bosse toujours. Je ne prends pas la danse à la légère, je ne me repose pas sur mes acquis. Je m’entraîne chaque jour près de huit heures sans parler des tâches qui m’incombent en tant qu’associé. Cette fille n’a aucune idée de ce dont elle parle !
Je suis un peu énervé en remontant chez moi. Les premières auditions commencent bien… Je sais que Marco veut refaire une session, il gérera certainement mieux que moi. Il est plus vieux, et il a fait ça un nombre incalculable de fois. Commencer sans lui était une connerie.
C’est non seulement un danseur et un chorégraphe hors pair, mais c’est surtout un mec qui se bourre aux affaires. Ce qu’il veut, c’est faire marcher son entreprise, répondre aux attentes du public pour amasser un max de blé et pouvoir continuer à apprendre la danse autour de lui. Il m’a conseillé sur la manière de gérer mon image sur les réseaux sociaux pour que ma popularité explose. Je l’ai écouté, j’ai pris mon compte perso, celui du gamin que j’étais, et j’ai commencé à poster nos chorés. Mon compteur d’abonnés a explosé, se rapprochant de celui de Marco. Quant aux commentaires, ils sont plutôt un bon engrais pour prendre la grosse tête !
Notre crew se compose maintenant d’une vingtaine de danseurs : nos élèves les plus doués. Et on peut dire que dans le milieu du hip-hop, on commence à devenir une référence. Dès qu’il y a des grosses manifs de danse dans le monde, on fait appel à Marco et moi.
Je néglige la partie salon et cuisine – même si je meurs de faim – pour aller directement dans la chambre. J’enlève à peine ma casquette et mon tee-shirt que déjà je suis étendu sur le matelas, la tête posée sur l’oreiller. Je me sens… énervé. Pourquoi ? À cause de cette fille qui m’a pris la tête ? Ou parce que j’ai entendu la musique de Maya ?
Je n’ai qu’à tendre la main vers mon portable pour replonger…
– Aidan, t’es là ?
Sauvé par mon meilleur pote !
J’immobilise ma main fautive et rebascule sur le dos avant de me bouger jusqu’à lui. J’ai failli faire une connerie ! Marco m’arrachera les couilles s’il apprend que j’ai été à deux doigts de craquer.
– Faut absolument que tu voies ça !
Pourquoi il est aussi excité ?
Elliott saisit mon ordi qui traîne sur la table basse, l’ouvre, pianote un truc et le tourne vers moi. Sur l’écran apparaît un gars plutôt frêle, habillé d’un jogging ample, d’un sweat sans forme dont la capuche est rabattue sur sa tête, et d’un masque.
– C’est quoi ?
La vidéo est sur pause.
– Attends, regarde !
Mon pote clique sur le bouton lecture. Des notes de synthé s’élèvent. Le rythme est d’abord lent, puis la musique accélère. La silhouette enchaîne les saccades sur tous les rythmes. J’en reste bouche bée.
– Personne ne sait d’où sort ce type, précise Elliott tandis que je prends place à ses côtés en faisant tourner l’ordi pour ne pas manquer une miette de la prestation. Mais il travaille seul, et que sur Internet. Il a posté ses premières vidéos le mois dernier et il est déjà monté à des millions de vues.
Pas étonnant, avec un rythme pareil.
– Quand je suis tombé dessus, je me suis dit qu’on pourrait essayer de le recruter, non ? Ça ferait un sacré buzz pour la compagnie.
– Ouais. Encore faut-il qu’il soit Américain et pas… Tchèque.
Elliott ricane et prend son téléphone, sûrement pour parcourir la bio du gars plus en détail – MasterMax, d’après son blaze –, pendant que je lance une autre vidéo.
On doit bien rester une demi-heure à mater ses mouvements. On balance la tête sur des sons hip-hop, on l’admire décomposer ses pas sur une avalanche de basses percutantes.
Quand mon meilleur pote s’absente une minute pour aller chercher deux bières avant le début de notre soirée film, je pars récupérer mon portable. C’est plus fort que moi, regarder ces vidéos m’a fait penser à elle. Que devient-elle ? Un an, c’est à la fois si long et si court…
Elle a dû devenir encore plus populaire qu’elle ne l’était. Tous les journalistes sportifs, culturels et people ont dû s’arracher l’histoire de cette gamine devenue adulte qui a atteint les étoiles.
Quelles sont ses derniers feat. ? J’ai été si occupé que rien n’est parvenu jusqu’à mes oreilles. Il faut dire que Marco y a soigneusement veillé une fois que je lui ai tout raconté. Mon obsession, mes palpitations proches de l’arrêt cardiaque en la voyant évoluer sur un parquet, le désir de danser avec elle toujours dans un coin de ma tête quoi que je fasse… Comme pour un drogué, mon associé a fait en sorte de me sevrer. Il m’a confisqué mon portable pendant des jours, puis des semaines – allant même jusqu’à me donner l’autorisation d’appeler mes parents sous sa surveillance –, jusqu’à ce qu’il juge que mes pensées étaient suffisamment focalisées sur autre chose. Mais la musique de la dernière candidate a tout fait voler en éclats. J’ai besoin de la voir.
Taper son nom sur un moteur de recherche me fait l’effet d’être un pervers en manque. Si elle avait su ce qu’elle représentait pour moi, elle aurait fui en courant au lieu de danser avec moi cette fois-là. Pourtant une partie de moi se dit que Maya n’a peur de rien et qu’elle ne fuirait jamais.
En parlant de rien… Je ne trouve rien. Rien de nouveau, du moins. Il n’y a pas d’actualité à son nom, pas de vidéo ni de photo.
Je me redresse dans mon lit, soudain désorienté. Les dernières images d’elle remontent à l’un de ses derniers spectacles. Un de ceux auxquels j’ai assisté avant de partir. Ensuite, tout le monde se pose des questions parce que Maya n’apparaît plus nulle part, ni à son école ni à ses représentations.
Je ne comprends rien. Je cherche encore. Ses comptes sur les réseaux sociaux ont été fermés. Elle n’a pas refait de vidéo, elle n’est pas reparue dans un seul clip.
J’essaie de savoir ce qu’il s’est passé, mais rien ne semble pouvoir expliquer son absence. Elle n’a pas été blessée ni virée. En un an, c’est comme si elle avait disparu du monde de la danse. Où est-elle ?
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