T'atteindre

ELLE SEVENO · Chapitre 19 sur 52

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T'atteindre

8 - Duiken - Boyd Janson, LouiVos

8

Duiken - Boyd Janson, LouiVos

 

Les basses et les percussions résonnent jusque dans la rue. Je suis déjà passée devant le studio de Marco. Quel danseur n’a pas entendu parler de ces grandes baies vitrées, que le chorégraphe ouvre sur la rue de temps en temps ? Les cours des débutants se déroulent au rez-de-chaussée, ceux des plus avancés au premier. C’est dans ce bâtiment qu’il entraîne ses élèves et répète ses spectacles.

Je suis bien plus au courant que je ne devrais. Tout ça, c’est la faute d’Aidan. S’il n’était pas devenu si bon et si visible sur les réseaux, je n’aurais jamais cherché à en savoir plus. Mais je ne peux pas m’en empêcher. Il est du genre à donner envie de se surpasser pour atteindre son niveau.

Je froisse la carte qu’il m’a donnée au creux de ma main en poussant le battant. La musique, encore amplifiée une fois que je suis à l’intérieur, me rassure tout de suite. Le rythme endiablé laissant tout juste filtrer les instructions du professeur me replonge des années en arrière, dans mon élément. Quand je n’étais pas livrée à moi-même.

Je ne sais pas ce qui m’a décidée : les paroles de Marco qui me sont revenues en tête quand je suis rentrée chez moi après le tournage de ce clip, la parfaite symbiose vécue avec Aidan sur scène, ou le fric. Si je voulais rester cohérente, détachée et inatteignable, je répondrais qu’il ne s’agit que d’une question d’argent. Mais je ne suis plus vraiment sûre que c’est la vérité.

La première salle est ouverte sur le couloir où je me trouve. Je m’arrête pour juger du niveau. Je repère immédiatement les postures à rectifier.

– Ligne du milieu, relâchez les épaules et la tête. Au fond à droite, l’accent n’est pas assez appuyé, il faut écouter la musique… 5, 6, 7, 8, assène le prof, comme un écho à mes pensées.

Je serais peut-être douée pour enseigner… Encore faut-il être embauchée.

Un panneau fabriqué à la main indique que des essais se déroulent au premier étage. Je remonte mon sac sur mon épaule. Dans la salle à ma droite, quelques têtes curieuses m’observent. J’ai conscience d’avoir une dégaine étrange : je n’ai pas retiré mon foulard, ma capuche encore moins, pourtant je sais que je vais devoir le faire.

Arrivée en haut, la musique est presque aussi forte qu’au niveau inférieur. Sauf qu’elle s’arrête au moment où je m’avance. Une fille termine sa chorégraphie face à un Marco debout contre les miroirs et à un Aidan assis, en train de boire de l’eau au goulot d’une bouteille.

– Merci, c’était très bien, lance le premier. On enchaîne. Suivante.

J’entre sans qu’on m’y ait invitée, à voir le reste de la troupe, placé derrière la danseuse, et les candidates qui attendent un peu plus loin en retrait, je me dis que c’est ce qu’il y a à faire.

Je dépose mon chargement vers la porte, ainsi que mes baskets. Je fourre ma veste dans mon sac tandis que la musique reprend. Les yeux de Marco dévient vers moi alors qu’une nouvelle postulante se lance. Je lui adresse un signe de tête puis m’assieds à l’opposé de la salle.

Deuxième morceau. Cette fois, c’est Aidan qui remarque ma présence. Il me fixe longuement, étonné d’abord, ravi ensuite.

Troisième. Quatrième… Les filles défilent, les pas se ressemblent. Il manque un truc. Les deux associés doivent bien le voir…

La dernière est pas mal. Une petite brune pleine de vie. Elle sourit, met de la dynamique dans ses mouvements, coule des œillades appuyées à Aidan. Celui-ci lui sourit en retour, mais son attention va et vient jusqu’à moi.

– Merci, Zoey.

La fille, essoufflée, rejoint les danseurs et s’assied parmi eux. Je comprends que certains membres du crew tentent leur chance de décrocher le rôle principal dans le show de Marco.

– Attendez avant de partir, ordonne-t-il à sa troupe après m’avoir jaugée un moment.

Le chorégraphe quitte sa place et longe le miroir jusqu’à moi. Je me lève sous les regards intrigués de tout le monde. La pièce est anormalement calme, vu le nombre de personnes réunies. Aidan le suit, curieux.

– Je ne m’attendais pas à te voir aujourd’hui.

Je ne m’attendais pas à venir ! Mais je n’ai pas besoin de répondre, Marco sait à quel point je suis compliquée.

– Tu te réveilles tard. Les inscriptions pour les auditions sont bloquées. Et les essais sont terminés.

Je mets ma fierté de côté.

– Je ne te demande pas de premier rôle. Je veux juste un boulot. Le poste de prof tient toujours ?

– Donc t’es venue jouer la figurante ? me provoque-t-il.

– Je veux juste danser, Marco. Tu sais ce que c’est, non ?

Il m’examine longuement. Aidan, derrière lui, demeure silencieux. Je ne suis pas sûre qu’il comprenne la situation. Son ami se charge de l’éclairer :

– Retire ce truc, Maya, ordonne-t-il en désignant d’un doigt mon visage, et va au centre. Si tu danses ici, tu restes toi-même. Je ne veux pas d’un personnage.

La bouche d’Aidan s’entrouvre, ses yeux se plissent. Il vient de passer à l’incompréhension la plus totale.

Je fourre une clé USB dans les mains de Marco et m’en vais rejoindre le centre de la salle. Il s’occupe de lancer ma musique tandis qu’Aidan reste figé sur place.

Les danseurs me scrutent avec une expression dubitative. Lorsque je retire mon foulard d’une main ferme, je les entends retenir leur souffle ; ma cicatrice cause toujours cette réaction. Elle boursoufle ma gorge au point qu’on pourrait se demander si quelqu’un n’a pas voulu me l’arracher.

En prenant place au milieu de tous, je sais que je suis venue pour ça, pour ce moment. La suite de ma vie se décide aujourd’hui. Mon avenir professionnel. Ma passion. Tout.

J’ai choisi un morceau qui me ressemble. Qui leur ressemble aussi. Aux premières notes, ils sont déjà tous en train de remuer la tête. Je suis sûre qu’ils aimeraient me rejoindre. Et je suis ravie. En classique, le tempo est trop lent, il ne donne pas envie de se défouler comme on pourrait le faire en soirée. Le hip-hop, c’est différent, convivial.

Je saisis le paradoxe de ma vie. Je suis une solitaire qui ne résiste pas à l’appel du son, encore moins aux sourires d’une bande de danseurs fredonnant.

C’est étrange d’avoir le trac quand on ne l’a jamais eu devant les caméras ni les spectateurs, les réalisateurs, les chorégraphes ou les partenaires. Mais mon avenir semble se jouer durant ces quelques minutes. J’ai préparé des pas, un saut, beaucoup d’impro aussi. Je ne peux pas faire sans. J’aime trop le moment de doute avant d’avoir l’inspiration. J’aime me demander quel sera mon prochain mouvement.

Je tombe sur le regard d’Aidan à chaque nouvelle figure. D’abord sombre, il s’arrête sur les courbes de mon corps qui semblent le captiver. Puis il remonte sur mon visage, mes cheveux désormais courts et teints en brun. Ses sourcils se froncent. N’était-ce pas lui qui voulait que je les rejoigne ? Pourquoi fait-il cette tête comme s’il était contrarié ? Parce qu’il s’est rendu compte que c’était moi ? Quelle attitude puérile !

Dès que la musique s’arrête, et moi aussi, Aidan s’écarte du miroir et sort dans le couloir. Bien sûr, Marco le suit. Des chuchotements retentissent aussitôt. Des questions surtout. Tout le monde y va de sa remarque.

Je pourrais être gênée, rougir, ou avoir envie de fuir. Mais non. C’est sans dire un mot, sans un regard pour quiconque, le visage haut et le plus posément possible que je retourne prendre mes affaires et quitte la salle à mon tour.

Tant pis. Je trouverai un autre boulot. Peut-être refaire des clips, comme avant.

Dehors, Aidan et Marco sont en pleine conversation. Je remonte la bretelle de mon sac en marchant vers eux. Aidan me tourne le dos.

– Je ne peux pas. Master, je pouvais gérer, mais pas Maya !

Mon cœur se serre en captant sa phrase cinglante. Justifiée, certes, mais pas moins douloureuse.

Marco me voit avant celui qui vient de ruiner mes espoirs : si moi j’ai envie de danser avec lui, ce n’est pas son cas.

– Maya ! Reste !

Mes ongles rentrent dans la lanière de mon sac. Il faut bien que je m’accroche à quelque chose si je ne veux pas perdre ma dignité. Je l’ai mise de côté en venant ici, et c’était une connerie.

– Désolée, je n’aurais pas dû venir.

Je m’apprête à poursuivre sur ma lancée, toutefois Marco est coriace.

– Mais non ! Attends !

Sa main m’entrave.

– Il faut qu’on discute…

– Pourquoi ? Tu m’as dit que c’était trop tard, et… – Aidan – ton associé n’a pas l’air d’avoir envie que j’intègre la troupe.

Je lance un mouvement de menton vers le jeune homme en question, visiblement agacée. Qu’est-ce qu’il ne peut pas gérer au juste ? Ses paroles me turlupinent.

– Pardonne Aidan, il ne s’attendait pas à…

Ledit danseur s’interpose entre nous.

– Excuse-moi. C’est moi qui t’ai demandé de venir et…

– C’était avant de savoir qui j’étais, c’est ça ?

Je remets mon foulard sur mon nez d’un geste devenu routinier.

– Tu n’es pas franchement une artiste docile et malléable, Maya.

Non, je suis une peste, selon ses mots.

– Si je me rappelle bien, tu n’es pas un ange non plus, Aidan.

J’appuie bien sur son prénom, comme lui l’a fait.

– Tu te souviens de mon prénom ?

Est-ce qu’on est en train de jouer à qui a la plus longue ? Évidemment que je me souviens de son prénom. Je me souviens de son prénom, de son caractère, de sa première audition, de son message. Et de ces deux fois-là, entre ses bras. De son corps puissant contre le mien, des battements affolés de mon cœur, de l’impression d’invincibilité que j’ai ressentie. Comment aurais-je pu oublier ?

Se souvient-il, lui ? A-t-il éprouvé la même chose ? J’ai disparu si vite après ça… Trop perturbée.

Je pensais ne jamais le revoir. Du moins pas en dehors d’Internet. Et voilà que notre danse de la semaine dernière va se retrouver bientôt dans un clip visionné de millions de vues. Me voilà ici, face à lui. Pour quoi ? Pour danser avec lui… Redanser avec lui.

Je soupire. Je n’aurais vraiment pas dû venir. Qu’est-ce qui m’a pris ?

– Écoute, Maya, reprend Marco. C’est moi qui devrais m’excuser. Tu es venue, à notre demande, et on ne t’a pas accueillie comme il aurait fallu. Tu es toujours la danseuse dont je me souvenais. Et c’est toi qu’on veut. On en a beaucoup discuté. Pour nous, c’était toi. Et tu l’as confirmé encore aujourd’hui.

Aidan demeure silencieux. Je le vois même fermer les yeux au moment où Marco s’exprime.

– Alors reste. Ou reviens. Demain, on reparlera toi et moi.

J’acquiesce. Il me donne rendez-vous ainsi que son numéro de téléphone, s’assurant une dernière fois que je compte revenir. Je serre son papier dans une main en affrontant Aidan. Les secondes deviennent des minutes, ni lui ni moi ne bougeons. Jusqu’à ce qu’il décide de repartir vers la salle. À ce moment-là, la petite brune aperçue en train de danser un peu plus tôt sort de l’ombre et vient lui prendre la main, ne cherchant pas le moins du monde à se montrer discrète. Malgré moi, mes yeux tombent sur leurs doigts enlacés.

– Ça va ? lui demande-t-elle sans un regard vers moi.

– Ouais.

Elle se met sur la pointe des pieds, l’embrasse au coin de la bouche.

– Alors comment j’étais ?

– Superbe.

Ils s’éloignent ensemble main dans la main, amoureux et souriants, retournent vers la salle. Aidan lui tient même la porte pendant qu’elle s’y engouffre. Je n’arrive pas à décrocher les yeux d’eux. Alors qu’ils n’en ont clairement rien à faire de moi. Pourtant, avant de disparaître, Aidan porte son attention dans ma direction. Trop longuement par rapport à la situation. À quoi pense-t-il ? Je suis la première à rompre le contact. Je salue Marco, étouffe mes sentiments contradictoires et quitte le studio.

Une fois dans la rue, je respire enfin. Quant à mon cœur, il se remet à battre.

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