T'atteindre

ELLE SEVENO · Chapitre 1 sur 52

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T'atteindre

PARTIE I - Aidan

PARTIE I

 

Aidan

 

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1

Elastic heart - Sia

 

- 12 ANS -

Mes parents sont trop cool. Pour des parents, je veux dire. Je viens d’avoir le skate que je voulais depuis Noël. Tout ça parce que j’ai de bons résultats scolaires et qu’ils souhaitent m’encourager. Je n’ai pas eu tant que ça, pourtant. Beaucoup trouveraient qu’un « C », c’est médiocre. Mais eux, ils affirment que c’est déjà bien.

Je suis plutôt gâté, je le sais. Et le mieux, c’est que je n’ai pas besoin de partager quoi que ce soit puisque je suis fils unique. J’aurais pu être malheureux d’être seul, sans grand frère pour s’amuser avec moi et m’apprendre à escalader tous les trucs qu’il ne faut pas, mais heureusement, j’ai Elliott, mon meilleur pote, qui habite à quelques maisons de la nôtre. Lui, par contre, il a moins de chance ; il a deux grands frères. Du genre à prendre beaucoup de place et à adorer enquiquiner le petit dernier ! Du coup, on se retrouve dans ma chambre quand il veut jouer à la console tranquille, ou simplement oublier qu’il vit dans une famille plus que bruyante. Il me dit qu’au moins, chez moi, il n’a pas à négocier trois heures pour faire une partie. Et mes parents sont aux petits soins avec lui.

Cette aprèm, il n’est pas là : devoir maison oblige. De mon côté, je suis sur ma tablette, aussi absorbé qu’on puisse l’être par un écran. Après être rentré de l’école, j’ai fait mes exercices, à la demande de ma mère ; et comme il pleut et qu’il n’est pas question que j’aille tester de nouveaux rides dehors, avec ou sans Elliott, je glande dans ma chambre. Je navigue entre YouTube, où je mate des vidéos sur mes riders préférés, et Instagram.

Au départ, mes parents n’étaient pas pour que j’aie un compte, mais maintenant qu’ils m’ont offert un iPad, ils ne peuvent plus y faire grand-chose. Et de toute façon, je ne poste rien. Je n’aime pas raconter ma vie sur Internet, j’ai mieux à faire, comme jouer avec Elliott pendant des heures.

Il doit se passer quelque chose, car tous mes camarades partagent le même post. Le dernier buzz en date. Comme j’ai un côté un peu curieux – d’après mon père, ça me vient de ma mère –, je cherche à en savoir plus. C’est une vidéo qui affole tout le monde, un nouveau clip d’un chanteur international.

Une élève de ma classe a posté une partie des images. Je clique sur le triangle de lecture. Les premières notes de la musique retentissent. Le son est bon, je me retrouve à bouger la tête. Un décor immaculé apparaît. Blanc. Rien d’autre. On suit les pas d’une fille, sûrement aussi jeune que moi. La caméra recule. Je reste scotché devant mon écran, alors qu’elle passe de la marche à une course de plus en plus rapide, jusqu’à sauter, rebondir, et commencer à danser.

L’extrait arrive à sa fin. Mes pensées partent en vrille. Dans ma poitrine, j’ai l’impression que mon cœur fait la même chose. C’est le black-out, l’arrêt cardiaque. Il faut que j’en voie plus, que la machine redémarre en moi, je vais crever, sinon…

Sur YouTube, la vidéo est en page d’accueil. Déjà un million de vues en une heure. Lorsque je la lance, mon souffle s’accélère, même le skate et le baseball ne m’ont jamais fait autant d’effet. Je suis incapable de faire autre chose que de regarder cette vidéo encore et encore. Je me redresse bien droit en face de mon écran. La musique me remplit les tympans. À chaque battement de jambe de la danseuse, j’ai l’impression que quelqu’un me fout une baffe tout en allumant le chauffage à fond. Je ne cligne même plus des paupières, et j’ai la bouche ouverte.

Ses cheveux blonds ondulés sont détachés autour d’un visage d’ange. Elle me fait penser à une poupée avec de grands yeux brun clair et de longs cils. Elle est toute seule, en leggings et justaucorps noir contrastant avec la couleur de sa peau. Ses pointes donnent l’impression qu’elle vole. Ses mouvements s’accordent parfaitement au rythme de la musique, comme si la danse avait été créée pour elle. Comme si elles ne pouvaient pas exister l’une sans l’autre.

Pendant un temps indéfini, je reste hypnotisé. Immobile. Il n’y a que mon cœur qui est en train de courir un marathon.

Les commentaires sont admiratifs et ça m’embête. C’est bizarre, j’ai envie de dire à tous ces gens qu’ils n’ont pas le droit de regarder cette fille.

Je lance et relance la vidéo tout l’après-midi. Mes parents doivent entendre la musique et se demander ce que je fous, mais je n’arrive pas à m’arrêter. Je le sens dans mes tripes, il faut que je la voie encore. C’est plus fort que moi.

Quand je dois descendre manger, je le fais à reculons. Et c’est comme ça tous les autres soirs de la semaine. Je n’ai plus envie de skater, ou de jouer à la console. Elliott me dit que je suis bizarre, un peu absent, mais je ne réussis pas à me sortir la danseuse de la tête. J’ai même fait des recherches sur elle. Je l’ai vue dans d’autres vidéos, pour d’autres artistes. Pas forcément mise au premier plan, mais peu importe. J’ai trouvé son compte Instagram, et donc son nom : Maya Peterson.

Un journaliste a monté un reportage sur elle. Elle a 12 ans, exactement comme moi, et elle est déjà adulée par de grands chanteurs. C’est la coqueluche des stars, ils se l’arrachent tous. Mais elle continue de rêver au Manhattan Center Ballet, elle veut devenir danseuse étoile, même si ses pas de classique se déchaînent sur des sons électro, pop-rock, hip-hop et j’en passe.

J’ai écrit un commentaire sous le clip posté sur son compte, je me demande si elle le verra parmi tous les autres. Il y en a tellement. Est-ce que sa danse a chamboulé le quotidien de tout le monde comme elle l’a fait avec moi ? J’en rêve, même. Et au réveil, je suis obligé de regarder la vidéo encore une fois avant d’aller me préparer.

*

* *

Ce jour-là, ça fait presque deux mois que ça dure. Je n’ai pas eu de réponse à mon message – elle doit en recevoir des centaines –, mais je ne peux pas m’arrêter de penser à elle, à ses mouvements, à la liberté qui se dégage de ses apparitions.

Je me lève, entame mon rituel, puis je descends. En bas, ma mère est déjà debout devant son café.

– Bonjour mon chéri.

– Salut maman.

– Bien dormi ?

– Ouais.

Je m’assieds tandis qu’elle me prépare un bol de chocolat chaud. La boîte de céréales atterrit devant moi. J’ai regardé ce que mangent les danseuses classiques, des trucs aussi sucrés ne sont carrément pas recommandés. Je joue avec le carton, sans appétit.

– Quelque chose te tracasse, mon chéri ? me demande ma mère en prenant place devant sa tasse.

D’habitude, je saute sur le paquet, elle doit s’inquiéter. Je lève la tête. Je flippe de ce que je vais lui dire, ce qui n’est pas mon genre. Allez, autant enlever le pansement d’un coup sec !

– Tu dirais quoi si je te disais que je veux faire de la danse classique ?

Gros blanc. Sa cuillère s’arrête de tourner dans son café. Elle m’interroge du regard.

– Je te demanderais d’où te vient cette idée.

Je ne peux pas lui dire que c’est à cause d’une fille. Elle n’acceptera jamais, sinon…

– Tu n’aimes plus le skate ?

Je vois bien qu’elle tente de faire de l’humour pour cacher son incompréhension.

– Si. Mais j’ai envie d’essayer autre chose.

– Et ça te vient comme ça ?

– En fait, j’y pense depuis quelque temps.

Ses sourcils se froncent. J’arrive à la regarder dans les yeux.

– Mais tu n’en as jamais parlé. Je veux dire, se reprend-elle, je ne savais pas que tu étais porté sur la danse.

– C’est parce que j’avais un peu honte.

– Honte de quoi ? lance mon père, qui entre dans la pièce au même moment.

Il va s’asseoir auprès de ma mère après m’avoir fait la bise. Il lui embrasse la joue et se prépare un café. Le silence qui suit me met mal à l’aise. Je n’ai jamais eu de mal à communiquer avec mes parents, on a toujours été très soudés. Sauf qu’aujourd’hui, pour la première fois, j’ai l’impression de sortir du chemin qu’ils avaient tracé pour moi.

Je laisse à mon père le temps de remplir sa tasse, de boire une gorgée, et de me faire signe qu’il attend une réponse. Pendant ce temps-là, je respire profondément.

– Aidan voudrait faire de la danse, explique finalement ma mère à ma place.

Il s’arrête de bouger. C’est mal parti ! Il me regarde comme si je débarquais d’un vaisseau spatial !

– De la danse ? s’étonne-t-il. Quel genre de danse ?

– Classique.

Papa s’étouffe dans son café avant de reprendre son calme. Mais je vois bien ses sourcils froncés. Je me sens comme un gamin qui vient de faire une connerie.

– Comment ça « classique » ? Tu plaisantes ?

– Non…

– Mais, c’est… Tu ne vas pas faire de la danse ! proteste-t-il un peu paniqué. C’est pour les filles !

– Des garçons font de la danse, contre ma mère.

– Peut-être, mais enfin ils sont…

Il ne finit pas sa phrase et tousse dans son poing.

– C’est juste que… Il faut avouer que ce n’est pas commun !

Je vois bien que je le perturbe. Mon envie soudaine lui plaît moyen. Ma mère le calme d’une main posée sur son bras. Il soupire, et il réfléchit.

– Depuis quand ? cherche-t-il finalement à savoir.

– Quelques semaines.

Je dois lui prouver que c’est vraiment ce que je veux, pas un caprice !

– Et pourquoi subitement ?

– Je suis tombé sur des vidéos. Je trouve ça joli. J’ai envie de faire la même chose…

Ce n’est pas vraiment un mensonge. Maya m’a donné envie de danser. Avec elle, c’est clair. Mais de me lancer, aussi.

– Tu n’es pas trop vieux pour commencer ?

L’espoir revient.

– Si je m’y mets à fond, non.

– T’y mettre à fond ? Comment ça ? Genre, sérieusement ?

C’est normal que sa mâchoire tombe aussi bas ?

– Je veux essayer de devenir pro.

J’appuie mon annonce d’un signe de tête décidé.

– Tu es en train de nous dire que c’est ce que tu veux faire comme métier ?

– Ouais.

Je vois bien qu’ils ne comprennent pas. Ma mère est peut-être plus à l’écoute, mais pour eux mon souhait sort de nulle part, ils sont choqués. Je n’aime pas ce que cela provoque chez moi : comme la sensation de ne pas faire ce qu’il faut. Je gigote sur ma chaise en évitant de les regarder.

Mon père est le premier à se reprendre. Il pose sa tasse.

– T’es sûr de toi ? Tu as le temps de changer d’idée.

– À quel âge t’as su que tu voulais être médecin ?

Il se racle la gorge avant de comprendre où je veux en venir.

– À ton âge.

– Bah ! C’est pareil, papa. Je t’assure.

Ils échangent un bref coup d’œil. Maman n’a jamais eu besoin de grandes déclarations pour dire ce qu’elle a sur le cœur. L’important passe dans ses yeux et ses gestes. Et là, elle me prend la main. Je respire un peu mieux. Et encore mieux quand mon père parle ensuite :

– Bien. Si c’est ce que tu veux, finit-il par dire sans aucun jugement dans la voix.

Oui, c’est ce que je veux. Parce que c’est sûrement mon seul espoir pour me rapprocher d’elle et la voir en vrai un jour. Même si ça paraît impossible…

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