T'atteindre

ELLE SEVENO · Chapitre 4 sur 52

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T'atteindre

4 - Canned Heat - Jamiroquai

4

Canned Heat - Jamiroquai

 

Bien joué, Aidan ! Toutes ces années pour en arriver là !

Ma mère va être folle. Elle va vouloir que je rentre, vu que je n’aurai plus de bourse, et donc pas assez d’argent pour m’en sortir. Mais je ne peux pas quitter New York. C’est devenu ma ville, c’est ici que je désire vivre. De ma passion, si possible. Seulement, elle en est où cette passion ? Ces cons de profs viennent de tout m’enlever. Pas tout, non.

Des idées qui plairaient à Marco me trottent dans l’esprit. Il n’attend que mon renvoi depuis six ans. Il veut que je rejoigne sa troupe. Il trouve que je perds mon temps en me concentrant sur le classique. Je ne lui ai jamais dit que tous mes efforts afin d’intégrer la meilleure école du pays avaient une fille pour motivation, il m’aurait mis la tête au carré.

Marco est un solitaire, il a monté son studio de danse tout seul et s’est forgé un nom sans l’aide de personne. Il bosse comme un taré, ne rend de comptes à aucune femme ni aucun homme – puisqu’il m’a avoué être bi – et ne s’attache pas. Alors si je lui révèle la vérité, je passerai pour un loser. Un loser qui sait danser, mais un loser tout de même !

J’atteins ma chambre avec la sensation de tenir mon destin entre mes mains et de pouvoir rebondir, mais cela ne m’empêche pas d’être dégoûté de partir. Même si l’on est plus ou moins en concurrence, l’ambiance était plutôt bonne, avec les gars…

À l’intérieur de la piaule, mon coloc, Evan, est allongé sur son lit, un genou replié, l’autre étendu devant lui. Il grimace en regardant le plafond et ne se tourne même pas quand j’entre.

– T’es pas en cours ?

– Je me suis foulé une cheville.

Merde ! Les pieds sont tout, pour un danseur. Son unique outil de travail, si on omet le physique général, vu ce que vient de me balancer la directrice. Se blesser peut mettre fin à une carrière.

Evan remarque mon expression chagrinée.

– Ouais, confirme-t-il. Repos forcé au moins jusqu’à demain. Emmy faisait la gueule.

Emmy est sa partenaire. La plus chanceuse quand on écoute les bruits de couloir. Une des plus pédantes aussi. J’ai pris sa défense une fois pendant un cours, j’attends toujours qu’elle me remercie !

Evan est hétéro, objectivement canon, et il a la meilleure technique des dernières années. Une poule aux œufs d’or pour toutes les danseuses un peu douées. Il sera sûrement courtisé par les troupes les plus réputées. Son seul défaut ? Être pote avec moi. Très pote, même. Les chorégraphes et les instructeurs n’ont pas toujours vu notre entente d’un bon œil. Ils pensaient que j’allais le pousser sur la mauvaise pente. Après tout, je suis vulgaire, pas assez influençable, et je pratique d’autres danses : pas l’exemple à suivre. Au moins, maintenant, ils sont débarrassés de moi.

– Et toi ? demande-t-il après avoir vérifié l’heure à sa montre.

– J’ai eu une convoc’ chez Octavia : ils me virent.

– Ils te virent ? s’indigne-t-il en se redressant au bord de son lit. Putain, Aidan, qu’est-ce que t’as encore fait ?

– Laisse-moi réfléchir… J’ai lâché trop de « putain », peut-être. Pourtant, tu le dis autant que moi et ils sont convaincus que tu pètes des arcs-en-ciel !

Il se marre.

– Je suis beaucoup plus discret que toi. Et moi ça me plaît d’obéir aux directives. Toi, ça t’a toujours saoulé.

– Ouais, je sais.

Je m’écroule sur mon lit, aligné à quelques pas du sien.

Je me sens un peu démoralisé.

– Mince, s’exclame-t-il soudain comme s’il venait de penser à un truc. Je vais perdre un rival. Je ne vais plus savoir où donner de la tête avec toutes ces filles que je vais devoir consoler.

Il ricane. Il n’est pas du tout désolé, cet enfoiré.

– Sérieusement, dit-il après avoir repris un air neutre. Tu dois partir quand ?

– Elle ne m’a pas précisé. Mais je m’attends à recevoir une lettre sous la porte très vite. Quelques jours, sûrement, le temps que je trouve de quoi me retourner. Ou que je me décide à rentrer chez mes parents.

Ils habitent de l’autre côté du pays. Autant dire que je ne reviendrai jamais à New York si je pars. Je ne reverrai pas Evan, ni Elliott, qui termine ses études à Boston. Quant à Maya… Ça fait longtemps qu’elle vit son rêve. Devenu soliste à 18 ans à l’académie, elle se prépare à intégrer les danseurs

stars du ballet du MCB 1. J’étais si près du but. Les élèves des cours avancés – les miens – et ceux des cours pros – ceux de Maya – s’entraînent à une salle les uns des autres. La School of Manhattan Center Ballet, la SMB, les mêle en fin d’année afin de donner un spectacle grandiose. C’est un moyen de promouvoir l’école, de montrer dans quoi ont investi nos parents pendant des années. Certains ballets, parfois venus de loin, assistent à cette représentation. Des responsables proposent des jobs aux danseurs qu’ils repèrent… Je n’aurai rien de tout ça. Pas de ballet, ni de Maya. J’aurais pu participer aux mêmes répét’ qu’elle… Je n’entrerai jamais dans une troupe classique en tant que danseur pro, quelle qu’elle soit.

– Tu ne peux pas rentrer, mec. Ton avenir est à New York. Maya est à New York.

– Maya ne sait pas que j’existe.

– Parce que t’es trop long à la détente. Y’en a plus d’un qui a tenté.

– Et ils se sont tous cassé les dents, complété-je avec un air plus que ravi.

– Cette fille est pire qu’un lac de glace, grimace-t-il. Je vois pas ce que tu lui trouves.

– J’aime quand elle danse.

D’ailleurs, elle va bientôt s’entraîner. Je jette un œil vers la pendule accrochée dans notre chambre par réflexe. Evan intercepte mon regard.

– Tu vas encore la mater ? Sérieux, mec, passe à autre chose !

– Pour quoi faire ? T’en connais une autre qui lui arrive à la cheville ?

– Elle est snob. Et je suis sûr qu’elle est vierge et frigide.

– Cliché. On ne danse pas comme elle le fait quand on est frigide. Ce qu’il y a en elle, c’est un volcan qui gronde. Pas de la glace.

– Y’a que toi qui vois ça.

– Moi et tous ceux qui l’ont engagée. Arrête de raconter des conneries.

– Tu veux connaître le problème ?

Je le laisse continuer.

– Elle le sait qu’elle est la meilleure. C’est ça, son problème.

– Tu dis n’importe quoi.

Je suis vite irritable quand on s’en prend à Maya. Evan en a parfaitement conscience, il l’insulte au moins une fois par jour pour me faire réagir.

– J’adore te mettre en boule. Tu deviens encore plus craquant.

– Ta gueule !

Il retombe sur son lit en continuant de se fendre la poire. Je lui balance mon oreiller pour le faire taire, avant de me lever.

– Tu lui diras bonjour de ma part.

– Même pas en rêve !

Son rire résonne derrière la porte quand je la referme.

Maya s’entraîne seule, comme elle le fait presque tous les soirs. Sur tous styles de musique sauf du classique, la majorité du temps ! Je connais ses habitudes, ses mimiques, ses frustrations. Je sais que je pourrais passer pour un pervers, un obsessionnel ou un tas d’autres trucs qui remettraient en doute ma santé mentale, mais je n’y peux rien, Maya m’attire depuis que j’ai 12 ans.

Elle me fascine toujours autant. Cela fait six ans que je suis ici, en plus des trois ans où je l’ai admirée dans un coin de ma chambre en rêvant de pouvoir la rencontrer, et elle est toujours aussi parfaite sur scène : libérée, passionnée, habitée. Ce n’est plus la Maya que tout le monde pense dédaigneuse et hautaine. En représentation, ou lorsqu’elle répète, comme maintenant, elle est vulnérable et accessible. La musique lui rentre dans le corps et elle ne cherche plus à cacher qui elle est. C’est une danseuse-née, une créatrice de mouvements plus parfaits les uns que les autres.

J’ai eu de la chance de réussir à intégrer son école, de pouvoir la regarder évoluer. Et j’ai toujours ces foutus frissons qui me parcourent et me paralysent. Même si je le voulais, je ne pourrais pas me casser, cette fille me tient. Elle m’a tenu dès l’instant où elle a simplement marché dans ce clip. Mais elle n’en a pas conscience.

La musique retentit avec force ; un tube inspiré des années 80 dont je n’arrive pas à retrouver le titre. Maya a déjà fini son échauffement. Elle porte un justaucorps noir sans collants – ce qui est plutôt rare ici –, ses cheveux sont retenus en une longue queue-de-cheval. Ils ont foncé depuis ses 12 ans. Châtains, ils s’harmonisent avec ses yeux d’ambre. Elle ne les coupe jamais. Quand elle fait un chignon, celui-ci est épais sur son port de tête.

Elle ferme les paupières quand elle improvise, elle se regarde dans la glace quand ses mouvements se font plus techniques, ce qui est de moins en moins fréquent. Je l’ai remarqué, elle préfère s’éloigner de la danse classique. Et pour une future étoile, je trouve cela étrange.

Je ne sais pas combien de temps s’écoule. J’en perds la notion chaque fois que je la contemple. Cela me rappelle quand j’étais obligé de lancer ses vidéos en douce pour ne pas passer pour un taré.

– T’es venu te rincer l’œil avant de partir ?

Je sursaute en me rendant compte que j’étais tellement plongé dans mes souvenirs que je ne l’ai pas vue se tourner vers moi quand elle s’est arrêtée de danser. Je n’étais pas planqué, juste accoudé à sa porte, facile à repérer. Avant, j’aurais été plus discret, aujourd’hui je n’ai plus rien à perdre.

– Ouais, apparemment j’ai besoin de cours pour rattraper le niveau.

Elle sourit. Je jure que c’est le truc qui lui va le mieux. Elle ne le fait presque pas en public. J’ai l’impression d’être un privilégié.

– T’as pas besoin de cours, Aidan. D’après ce que j’ai entendu, t’as besoin de prendre un bon coup de pied au cul.

J’éclate de rire.

– Cul ? Dans ta bouche ? Attends, il faut que j’enregistre.

Elle lève les yeux au ciel.

– Je ne suis pas une sainte.

– Non, j’en suis sûr. Certains te traitent de pétasse prête à tout.

L’expression de son visage se fait espiègle.

– Certains ou certaines ?

J’aime son sens de l’humour. Pourquoi elle ne m’a pas parlé avant ? Pourquoi je ne l’ai pas fait non plus ?

Elle va chercher sa serviette.

– Si j’écoutais ce que tout le monde dit à mon sujet, il y a longtemps que j’aurais arrêté. Ce qu’on pense de moi m’est égal. Les gens ne savent pas qui je suis. Tu ne devrais pas non plus prendre tout ce qu’on raconte sur toi au pied de la lettre.

– Tu as l’air d’être bien au courant de ce qu’on raconte sur moi…

– Je connais bien les directeurs artistiques.

– Et tu leur as parlé de moi ?

– J’ai laissé traîner mes oreilles aujourd’hui.

– Uniquement aujourd’hui ? osé-je la taquiner.

Elle s’essuie en revenant dans ma direction. Je trouve cela dommage qu’elle éponge sa transpiration, j’étais hypnotisé par la brillance entre ses seins, la base de ses cheveux collée à sa peau, ses joues rouges, sa respiration rapide, et ses lèvres entrouvertes sur le goulot de sa bouteille quand elle la porte à la bouche.

Maya n’est jamais embarrassée, choquée ou surprise. C’est pour ça que tout le monde à l’école la surnomme « la reine des glaces ». Il n’y a que sur scène, quand elle joue un rôle, que son visage transmet des émotions.

– Je n’ai pas le temps de m’inquiéter du sort des étudiants.

– Officiellement, je n’en suis plus un.

C’est déprimant. Mais je préfère feindre que cela ne m’atteint pas et en rire.

En face de moi, la danseuse baisse les yeux sur sa serviette. On est loin du port de tête altier et du regard froid. Pourquoi ?

– Tu vas faire quoi, maintenant ?

Cela l’intéresse-t-elle vraiment ? On dirait, en tout cas.

– Un ami m’a proposé de rejoindre sa troupe.

Je n’ai pas encore accepté, mais intégrer l’équipe de Marco me permettrait de me retourner, le temps que je sache ce que je veux faire, et de rester à New York, surtout.

– Un ballet ?

– Non.

Ma réponse n’a pas l’air de l’étonner. Je crois même qu’elle l’intéresse. Pendant une seconde, je pense qu’elle va chercher à en savoir davantage. Après tout, la dernière fois qu’on s’est retrouvés ici, on n’a absolument pas fait de classique. Mais je me souviens aussi qu’elle a disparu de mon champ de vision pendant presque un an ensuite.

– Je te dis « merde » pour la suite, alors.

Elle me tend la main. Je la saisis, mes yeux plongés dans les siens avec une intensité inédite. Sa paume reste longtemps dans la mienne. Trop longtemps. Je n’ai pas envie de la lâcher et elle n’esquisse aucun geste pour l’enlever. Ses doigts descendent sur les miens. Je crois sentir une pression. Je scrute là où nos peaux se touchent pour vérifier que je ne rêve pas. Et je ne rêve pas. Mais Maya se rend compte de ce qu’elle fait : elle retire ses doigts et fait un pas en arrière, mal à l’aise. Je comprends alors qu’elle n’ajoutera rien d’autre, son masque a repris sa place sur son visage.

– « Merde » à toi aussi, Maya.

 

1. Manhattan Center Ballet.

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