T'atteindre

ELLE SEVENO · Chapitre 14 sur 52

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T'atteindre

3 - Mad World - Jasmine Thompson

3

 

Mad World - Jasmine Thompson

 

- 14 ANS -

– C’est la meilleure prestation que nous avons réalisée depuis le début.

Je lève les yeux au ciel, j’ai l’impression d’entendre ça pour la millième fois de la journée. Et pour la millième fois, je rectifie dans ma tête : que j’ai réalisée… Ce n’est quand même pas difficile à comprendre. Est-ce qu’elles ont bougé leurs fesses au point d’avoir les orteils écrabouillés ? Non ! Elles piaillent depuis une bonne heure autour de notre nouvelle vidéo. De ma nouvelle vidéo. De ma prestation.

Ma mère et ma tante pensent que je ne les écoute pas, bien sagement allongée sur mon lit, trop absorbée par l’ordinateur ouvert devant moi, mais je ne manque rien de leurs échanges. Je veux savoir ce qu’elles disent de moi.

– Après le carton de l’année dernière, sa carrière est lancée. Ils vont tous se l’arracher.

– Ils le font déjà, corrige ma génitrice sans aucune modestie.

Je cache ma grimace dans ma paume. Mon melon ne pourra jamais rivaliser avec le sien…

– Regarde ça ! reprend ma tante. Cette danse est impressionnante, je n’ai jamais vu ça. Le metteur en scène est un visionnaire. Combien il est payé, lui, à ton avis ?

– On s’en moque. L’important, ce sont les contrats qu’on va décrocher à la suite de ce clip.

– Ne t’en fais pas pour ça. Le nombre de vues est inimaginable…

Sur ça, je ne peux qu’être d’accord avec elles. Des millions de clics en quelques heures. Mon manager – ma mère, pardon – est aux anges. Du coin de l’œil, je peux déceler le sourire arrogant qu’elle tente de cacher. Pathétique !

Ma première apparition dans un clip a été l’unique fois où je me suis sentie vivante devant une caméra. On m’avait donné carte blanche, seule la musique avait guidé mes pas. Aujourd’hui, c’est différent. Tout est répété au millimètre. Les spectateurs ne se doutent pas de la réalité : la réalisation de ces clips n’a rien à voir avec la danse. Je suis douée pour cacher que c’est du travail, mais ça n’en est pas moins un. Reprendre sans cesse la même chorégraphie, avec des mecs qui épient, des agents venus vérifier que leur investissement est bien en train de fructifier, est un calvaire. Le classique ne laisse déjà que peu de place à l’improvisation, alors passer des heures sur une série de mouvements en assurant chaque prise pour qu’aucun de mes financeurs ne décède d’une crise cardiaque est devenu la partie que je déteste de ma vie de jeune prodige. J’exagère, bien sûr. Parfois, je prends mon pied. Mais c’est rare. Et je ne peux en parler à personne…

– Tu t’es occupée de diffuser la vidéo sur son Instagram ?

– C’est fait.

Cette fois, je les dévisage toutes les deux en posant ma tête sur mes avant-bras. Instagram. Facebook. YouTube. Elles n’ont que ces mots à la bouche. Fric, aussi. Il faut dire que ma présence sur les réseaux sociaux est une part non négligeable de « nos » revenus. Ma mère et ma tante y postent des vidéos où j’évolue, seule ou en groupe, pour des représentations, des publicités, des clips. Et, de mon côté, je complète avec les photos que j’ai envie de faire. La plupart du temps, je publie des clichés de mes pieds dans des endroits autres qu’une salle de danse. Dans des chaussures colorées. Maman les trouve ridicules, elle pense qu’elles me font perdre du temps et, plus grave, peut-être des followers. Moi je crois que c’est le seul moyen d’être encore un peu une adolescente normale. Même si je doute de l’avoir été un jour.

J’en suis arrivée à me dire que si tout le monde ne voit en moi que la danseuse, c’est parce que la personne en dessous n’est pas intéressante. Qu’est-ce que je serais sans la danse ? Est-ce que j’ai envie d’être autre chose qu’une danseuse ? Non. Je vis pour danser. Je danse pour avoir envie de vivre. Si j’avouais ça à ma mère, je ne suis même pas certaine qu’elle flipperait. J’entends déjà ses mots : « gamine ingrate », « caprice de petite fille », « affligeant ».

Mon téléphone vibre sans discontinuer. Quand une de mes vidéos sort, je devrais le débrancher. Mais ces derniers temps, je ne le fais pas, parce que j’ai peur de louper quelque chose. Un message de lui ? Je ne sais pas…

Je me suis longtemps demandé pourquoi son premier commentaire avait autant retenu mon attention, avant de comprendre qu’il me touchait. « J’arriverai jamais à te décrire ce que tes danses déclenchent en moi » étaient ses mots exacts. « Je parle de celles où tu es seule. Pas de ces clips commerciaux où on voit que tu n’es pas à ta place », avait-il ajouté après un moment.

D’autres ont suivi : « J’ai l’impression de vivre un peu plus fort chaque fois où tu te donnes sur scène », « Je sais pourquoi je vis. Et toi, tu le sais, Maya ? » Je n’ai jamais répondu. L’idée ne m’a même pas traversé l’esprit. Répondre aux commentaires, c’est lancer un domino qui fera tomber tous les autres, ça ne s’arrête jamais. Si j’échange avec lui de manière publique, je devrai le faire avec d’autres, sinon les rumeurs les plus folles se répandront.

Et puis, un soir, très tard, j’ai reçu son premier message sur ma boîte privée. Il sait que je l’ai lu, il a dû voir les trois petits points quand j’ai voulu lui écrire en retour et que je me suis rétractée. Pourtant, cela ne l’a pas empêché de continuer. Régulièrement, il m’envoie une phrase. Un sentiment. Une photo. Et je clique pour les ouvrir et qu’il reçoive la notification qui le lui apprend. Je clique pour lui signifier que je ne répondrai pas, mais que j’en ai envie. Je crois que ça fait partie de notre deal.

Un nouveau message de sa part m’attend. « Ta dernière vidéo serait très réussie… si elle n’était pas aussi figée. » Sa remarque m’énerve. Je n’ai pas besoin qu’il m’évalue et me le dise. Je le fais très bien toute seule. Qui est-il pour se croire apte à juger ?

Je commence à taper une réponse cinglante. Bien sûr, je ne lui enverrai jamais, mais…

– Je vois que tu écris à quelqu’un, m’interpelle ma mère.

Je sursaute, mon doigt ripe.

– C’est bien. Il faudrait vraiment que tu prennes le temps de le faire plus souvent. C’est important que tu noues des contacts avec ta communauté.

Envoyé. Non ! Je n’ai pas fait ça ?

– Maya ?

Je plaque l’écran sur le lit de peur qu’elle le lise, et je me redresse. Je sais très bien jouer le rôle qu’elle attend de moi.

– Pourquoi ? lui demandé-je, décidée à cacher que je viens de faire un truc qui ne me plaît pas.

– Pour ta notoriété sur le long terme. Tu as beau être performante sur une scène, si tu ne donnes rien à personne, on se lassera de toi. Les gens doivent t’aimer, comme une copine, comme une fille… Tu dois devenir une star, pas simplement une danseuse un peu jolie et talentueuse qui n’aura plus d’attrait dans cinq ans.

Cinq ans ? Est-ce ma date de péremption ?

– Oui bon, peut-être pas cinq ans… corrige-t-elle devant mon air peiné.

Je soupire et récolte un regard noir en retour. Je sais que je ne suis pas de taille à me rebeller, alors je capitule.

Je repense à mon message parti trop vite.

– J’essaierai…

Ce n’est pas vraiment un mensonge, vu que j’ai répondu à quelqu’un. Tu l’as agressé, Maya ! C’est pas comme ça que tu vas améliorer ta notoriété…

– Mais honnêtement, ajouté-je, mon caractère revenu au galop, je ne vois pas l’intérêt, mis à part perdre du temps. La plupart sont des gamines écervelées qui rêvent d’être à ma place.

Ma tante intervient :

– Dois-je te rappeler que tu es une gamine aussi ?

Elle n’aurait pas dû.

– Une gamine avec un très gros compte en banque qui te permet de te payer des chaussures de luxe.

– C’est exactement ce genre de comportement qui te fera défaut.

– Pardon, j’avais oublié que j’avais affaire à un modèle d’éducation et de savoir-vivre.

– Quatorze ans, c’est vraiment le pire âge… souffle-t-elle comme si je n’étais pas là.

– J’ai le droit de faire ce que je veux quand il s’agit de mon avenir. Et je n’ai pas envie de parler avec des inconnus. C’est difficile à comprendre, ça ?

Ma mère lève les yeux au ciel.

– On a fini ? demandé-je. Je peux me reposer et regarder une série ?

– Oui. De toute façon, on ne peut pas discuter avec toi quand tu fais cette tête-là.

Je retourne m’affaler devant mon ordi, sur mon lit. Pour une fois que je n’ai pas une choré à apprendre pour demain, j’en profite. Je n’ai rien envie de faire. Surtout pas d’écouter ma mère déblatérer sur mes problèmes de caractère. Je crois l’entendre râler. Elle tente peut-être de me parler, mais je préfère enfoncer mes écouteurs sur mes oreilles. Je les ignore toutes les deux. Qu’elles aillent faire du shopping avec mon argent, ça les détendra.

Mon téléphone est toujours retourné sur le matelas. Une impulsion me pousse à le reprendre. Il n’y a aucune chance qu’il ait répondu. Aucune chance que je m’excuse non plus… Pourtant la petite diode blanche clignotante attire mon attention. Je déverrouille l’écran et réactive l’appli. Pour la première fois depuis ce qui me semble une éternité, mon cœur bat plus fort : il a répondu.

« J’suis peut-être pas apte à juger. Mais on dirait que je t’ai énervée. Et tu sais ce qu’on dit… »

La vérité blesse.

Quel âge a-t-il ? Je parcours son profil. Il faut s’abonner si on veut voir ses photos et il est hors de question que je fasse un truc pareil. Son icône représente un skate, ce qui ne m’apprend pas grand-chose. Mais sa description m’apporte l’information que je cherchais : il a 14 ans, comme moi.

Je repars sur le fil de notre conversation. Je ne suis pas énervée, et je compte bien le lui prouver.

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