T'atteindre
10 - Sunflower - Post Malone, Swae Lee
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Sunflower - Post Malone, Swae Lee
Béni soit Marco et son exigence quasi militaire ! Je n’ai pas le temps de réfléchir. Le soir, je m’endors à peine rentré ; le matin, je m’occupe de délier mes muscles endoloris par les efforts de la veille ; l’après-midi, c’est répèt jusqu’au spectacle. Une montagne de boulot que j’accueille avec bonheur pour oublier tout le reste. Le seul moment que je m’accorde, ce sont les vingt minutes de trajet à pied qui me permettent d’arriver au théâtre.
Il fait – 10 °C dans les rues toujours animées de New York, ce soir. Je ressers les pans de mon manteau sur moi, souffle un nuage de fumée. J’aurai besoin d’un long échauffement après cette balade. J’adore l’ambiance qui règne dans la ville en cette période. Je n’ai jamais vu de plus belles décorations qu’à Manhattan en décembre. Mon regard erre sur les passants que je croise cette après-midi, les uns collés aux autres, se dépêchant sûrement de terminer leurs courses de Noël. Je me faufile comme je peux entre les sourires pour arriver devant la façade blanche typique des théâtres new-yorkais.
Soudain, c’est comme si on m’envoyait mille volts dans les reins. Une silhouette venant en sens inverse attire mon attention. Petite, mince, capuche sur la tête, nez enfoui dans une grosse écharpe, ce sont ses yeux qui m’arrêtent. Cette couleur… Je me suis immobilisé au milieu du trottoir, des mecs râlent car je gêne le passage. Si c’est elle… qu’est-ce que je ferai ? Trois mois que je danse à en tomber de fatigue pour ne pas avoir une minute de répit et ne pas penser à elle… La capuche se rapproche. Encore un mètre.
Mon bras se tend, la fille sursaute et se retourne. Ce n’est pas Maya. Qu’est-ce que je croyais, sérieux ? Mon cœur vient de se désintégrer dans ma poitrine. Ce que ça peut faire mal !
– Pardon, dis-je alors qu’elle me dévisage d’un air ahuri.
Je la relâche, conscient de passer pour un fou. Je me reprends et m’insulte tout bas de tous les noms. Ma main, qui s’est réfugiée dans ma poche, tombe sur mon portable. Je le tripote, mon cœur est de plus en plus difficile à ralentir.
– Qu’est-ce que tu fais ? interroge une voix familière près de moi. Je t’ai vu arriver vers le théâtre avant de t’arrêter. Tu avais l’air… perdu.
Marco, intrigué, est en train de m’inspecter. Son œil scrutateur ne me dit rien qui vaille. Parfois, je me demande si Elliott ne lui a pas tout balancé à ma place à propos de Maya. Ils sont devenus de proches amis tous les deux. J’ai parlé au directeur de la troupe du rôle qu’a joué la danseuse dans mon désir de rester à New York, mais il ne sait pas que ce béguin remonte à mon adolescence.
– J’ai cru voir quelqu’un.
– Quelqu’un ?
Ce mec est extralucide ! Je n’ai pas besoin d’en dire plus, je suis sûr qu’il est tout près de la vérité.
Il m’attire vers l’entrée des artistes et attend que j’y pénètre.
L’heure de la répétition a sonné. Je rejoins les danseurs déjà en place sur scène. Je cogne le poing contre celui des mecs, fais une bise aux nanas, retire manteau, bonnet, gants et me place près d’Elliott en attendant le boss.
Mon meilleur ami a intégré la troupe il y a trois mois, au moment de son arrivée dans la ville. Je n’ai pas assisté à leur échange, mais son style a tapé dans l’œil de notre chorégraphe. Il lui a même donné le rôle de doublure pour l’un de ses danseurs. Elliott n’a jamais été aussi heureux de m’annoncer quelque chose. Cette opportunité lui a permis non seulement de rester à New York, mais également de continuer à pratiquer notre passion commune pour le hip-hop. Je le loge à l’appart le temps qu’il trouve un studio, Marco ayant fini par me louer le sien pour de bon après avoir déniché un truc pour sa sœur et lui. Dans le même quartier, mais en rez-de-chaussée. Bien plus pratique pour qu’elle soit autonome. Ses spectacles lui ont fait gagner pas mal d’argent, et il a investi.
La salle est de taille moyenne, mais elle affiche complet tous les soirs. Et ce show… Il est dingue. C’est ma première expérience aussi intense et rigoureuse de la scène, mais je sais déjà que c’est ce que je veux faire pour le reste de ma vie.
J’ai mis moins de temps que Marco ne le pensait à intégrer chaque chorégraphie. À la SMB, nul doute qu’aucun de mes professeurs ne m’aurait félicité – réussir n’est pas un exploit –, mais mon pote n’a pas tari d’éloges. Alors que pour tirer un sourire et des compliments à ce mec, faut se lever tôt ! C’est un dingue, un acharné de travail, un maniaque, mais, avant tout, un visionnaire. Dès qu’il a une idée de spectacle, il se consacre à lui donner vie, du plus petit détail à la vue d’ensemble. Il est partout : dans les coulisses, aux costumes, au maquillage, à la mise en scène évidemment. Il ne laisse rien passer. C’est sûrement pour cette raison qu’il peut parfois se montrer dur avec ses danseurs. Quitte à se taper la réputation d’un con tyrannique qui ne se repose jamais. Je connaissais son caractère avant de rejoindre la troupe, mais le côtoyer chaque jour m’a permis de le comprendre mieux. Ce type sait ce qu’il veut, et je l’admire désormais pour ça. Il ne serait pas allé aussi loin s’il n’avait pas eu ce mental.
La répétition de cette après-midi ressemble à toutes les autres, un long échauffement, quelques impros, puis l’enchaînement de nos chorégraphies du soir. La routine, en gros. Mais je ne suis pas dedans, j’ai toujours le cœur qui me vrille la poitrine d’une douleur sourde. Cette fille n’était même pas Maya ! Pourquoi je réagis encore comme ça ?
Je sais que j’ai foiré un passage quand Marco éteint la musique en râlant et nous demande de nous replacer. Après deux tentatives, il nous accorde une pause. Elliott se pose à mes côtés discrètement.
– Qu’est-ce que t’as ? Tu ne loupes jamais cette choré, même si on sait tous à quel point elle est difficile.
– Je sais.
– T’as pas le droit à l’erreur, mec. Marco va t’arracher la tête.
– Je sais.
– Tu dois te concentrer !
– Je sais.
– Alors pourquoi tu ne le fais pas, si tu le sais ? tonne une voix autoritaire à un mètre de nous.
Faut être con pour croire qu’un problème peut échapper à notre chorégraphe !
– Marco, désolé, je…
– Qu’est-ce que tu as ? me coupe-t-il aussi sec. T’es absolument pas dedans depuis que t’es arrivé. Tu as un demi-temps de retard sur le saut, tu ne places pas bien la tête au deuxième chassé, et tu m’affiches ton air de chien battu. C’est ce que t’as vu dehors qui te déconcentre ?
Je soupire avant d’abdiquer. J’ai besoin d’en parler…
– J’ai cru que c’était Maya, dans la rue.
Elliott me coule un regard inquiet.
– Et ça te bouffe toujours autant ? me demande-t-il.
– Ça fait trois mois, Aidan, ajoute notre patron.
– Je sais, ouais.
– Je pensais que ça t’était passé. Tu ne m’en as pas reparlé depuis la dernière fois.
– C’était passé.
Non, c’est faux. Qui je crois convaincre ?
– Il n’a jamais réussi à se la sortir de la tête depuis dix ans, c’est pas près d’arriver, à mon avis, lui lance Elliott, pensant venir à mon aide.
Gros blanc. Mon meilleur pote sent qu’il a balancé une connerie. La vérité finit toujours par se savoir.
– Dix ans ? s’écrie soudain Marco, furieux. Tu ne m’as pas précisé que ça faisait dix ans. Je croyais que tu l’avais aperçue à la SMB et que tu avais eu un genre de coup de foudre !
– Tu as dit ça ? s’étonne Elliott.
– Je ne suis pas rentré dans les détails, maugréé-je en détournant les yeux.
– Avoir une fille dans la peau depuis tes 12 ans, c’est pas un détail ! rétorque-t-il.
Le regard de mon boss s’arrête sur moi comme s’il analysait en même temps les paroles de mon meilleur ami. Ça y est, il doit enfin me voir comme le danseur cinglé que je suis et plus comme un prodige sain d’esprit – un brin rebelle – qu’il était ravi d’avoir recruté.
– On en reparle après le spectacle. Reprenez votre place.
Le reste de la répétition se passe sans accro. Et le show qui lui succède est un succès, comme les soirs précédents. On finit sous une standing ovation qui nous assure une salle comble jusqu’à notre départ en tournée. Je n’ai rien foiré, donc.
Les problèmes vont arriver maintenant. Je dois retrouver Marco dans sa loge. Je me sens comme un collégien prêt à affronter le directeur du bahut après une énième bagarre. Le chorégraphe n’est pas bien plus âgé qu’Elliott et moi, mais il me fait penser à mon père. Je ne veux pas le décevoir.
J’entre, je le trouve sur son sofa, sur lequel il m’invite à m’asseoir à mon tour.
– Tu as été en forme, ce soir.
– Est-ce que j’ai déjà été en dessous du niveau que tu attends de moi ? rétorqué-je avec insolence.
– Tu as prouvé que tu pouvais être le meilleur même quand ton cerveau disjoncte.
Je tente un sourire, mais au fond ma situation me désespère. Maya peut resurgir à n’importe quel moment dans ma vie, et j’ai toujours cette foutue impression de ne rien maîtriser quand il s’agit d’elle.
Il soupire, longuement.
– Raconte-moi tout. Et je dis bien « tout », cette fois, Aidan.
J’obtempère. Du premier clip que j’ai découvert à notre dernière conversation, tout y passe. Marco pose quelques questions mais, dans l’ensemble, il se montre particulièrement réservé. Et, si j’en crois son regard fixe et ses petits hochements de tête pour m’inciter à poursuivre, ma vie l’intéresse.
– Est-ce que tu penses que cette obsession t’empêchera d’assumer un boulot d’associé ? demande-t-il après un long silence.
– Associé ?
Associé… Je me répète le mot. Un nouvel espoir naît en moi. Associé. Ça voudrait dire que mon avenir serait tracé, ici, à New York. Mon chez-moi, dorénavant. Je pourrai ne jamais repartir sur la côte Ouest.
– Tu es sûrement la meilleure recrue que j’ai eue depuis très longtemps. Peut-être même la meilleure, tout court. J’aimerais donc pouvoir compter sur toi en tant que prof et gérant de la compagnie avec moi. Je me reconnais en toi, Aidan.
– Je n’ai aucune certification.
– Tu les auras. Quelques cours du soir et tu en sauras autant que moi. Tu es un grand danseur et tu es intelligent.
Ses compliments me flattent, son opinion a beaucoup d’importance pour moi.
– Mais pour ça, reprend-il sur un ton plus implacable, je ne veux plus d’obsession qui te parasite le crâne, te ralentisse ou déséquilibre tes pieds.
– C’était juste ce soi…
– File-moi ton téléphone !
Sa main est déjà tendue devant lui.
– Tu es sûr que c’est un associé que tu veux et pas un fils ?
J’extirpe mon appareil de ma poche. Je le fais sans hésiter. Ça fait trois mois que je fuis ce truc de malheur.
– J’ai besoin que tu sois concentré au moins un an, le temps de la tournée et de la formation. On verra où tu en seras après ça.
– Je pourrai appeler mes parents ?
– Bien sûr, tu me prends pour qui ?
Soulagé de m’avoir retiré le seul engin qui me rattache à Maya, il se relève et part le ranger dans son sac avant de revenir.
– Un tyran ? osé-je lui lancer.
Il m’offre son premier sourire depuis le début de notre entretien.
– Je ne serai pas là où j’en suis sans ça. Penses-y ! Il se pourrait que tu te retrouves à ma place d’ici quelques années !
– Tu te sens capable de me supporter encore des années ?
Vu son éclat de rire et son clin d’œil, la réponse est évidente.
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