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5 - Closer - The Chainsmokers, feat. Halsey
5
Closer - The Chainsmokers, feat.
Halsey
- MAYA -
Désormais, quatre soirs par semaine, nous allons danser au théâtre dans lequel se dérouleront les futures représentations. Après nous avoir laissé nous imprégner des lieux, ce soir Marco est entré dans les détails, il nous explique quelle histoire vont raconter les chorégraphies apprises depuis des semaines, celles que nous allons encore apprendre et qu’il veut mettre en scène : celle de cette fille, un peu étouffée par le classique et les espoirs de sa famille, qui découvre une école de danse ruinée dans un quartier populaire de Brooklyn, où la danse de rue règne en maîtresse, et qui décide de la retaper.
Mon cœur a des ratés chaque fois que Marco prononce le mot « classique ». Je n’en ai pas refait depuis mon accident. MasterMax était connu pour le hip-hop, le contemporain aussi. Lors du clip avec Aidan, nous avons flirté avec la limite entre le classique et le contemporain. Mais là, c’est carrément des chorégraphies entières qu’il va falloir assumer. Je ne suis plus au niveau.
– À partir de ce moment, continue de raconter Marco. Aidan, ton personnage doit convaincre Maya de te choisir. Il a besoin de lui prouver qu’il peut s’élever à son niveau. Il va donc suivre des cours de classique, et lui montrer qu’il assure.
– Marco…
Je n’interviens pas beaucoup en règle générale et jamais quand il nous briefe sur ses attentes. Ce n’est donc pas étonnant que toutes les têtes convergent dans ma direction.
– Si je comprends bien, tu veux que je refasse du classique…
Il a une seconde d’hésitation.
– Oui. Ce n’était pas ce que tu voulais ?
Ce que je voulais ? Est-ce que je suis réellement sûre de ce que je désire ? Mis à part danser.
– Je n’ai pas touché à mes ballerines depuis deux ans.
Là où certains se seraient agacés qu’un de leurs danseurs remette en cause une partie de leur spectacle, Marco se révèle patient.
– Tu n’as pas répondu à ma question : tu n’en as pas envie ?
– Je…
Je suis complètement déboussolée. Mes pieds me démangent. Mon corps se tend rien que de m’imaginer faire des pirouettes…
– J’en ai envie.
Son sourire réapparaît.
– Alors, crois-moi, tu n’auras rien perdu. Et ton partenaire non plus…
Je vais danser du classique avec Aidan. Combien de fois à l’école suis-je passée devant sa salle pour le regarder juste une seconde ? Combien de temps à feindre l’indifférence à sa prestance, ses pas, ses expressions ? Combien de fois ai-je pensé à devenir sa partenaire avant de me convaincre que je n’en avais pas envie ?
Aidan fronce légèrement les sourcils. Je sais pourtant qu’il assure en classique.
– Est-ce que tu as prévu une doublure pour ces scènes-là ? intervient Zoey.
Voilà donc pourquoi il tique !
– Non. Aidan dansera lui-même, répond Marco comme si c’était évident.
– Comment veux-tu qu’il soit crédible sans avoir suivi de cours avant ? Ça ne s’improvise pas le classique !
Gros blanc. Elliott et Marco dévisagent Aidan. Elle ne connaît pas son passé ? Ce dernier détourne les yeux vers la scène et s’arrête quelques secondes sur moi, car il sait que je suis au courant, alors que, de toute évidence, Zoey ne l’est pas. Mais je ne dirai rien. Ce n’est pas de ma responsabilité.
– Aidan ? lance Zoey quand le silence s’éternise.
– Je n’ai pas besoin de suivre de cours parce que je suis déjà formé.
– Au classique ? Et tu l’as appris où ? Et quand ?
Il hésite à répondre. Est-ce à ce point tabou ?
– À la SMB. Pendant six ans.
Ses mots ont le même effet sur Zoey qu’un rocher décroché de sa falaise qui lui atterrirait dessus. Aidan ne lui a pas raconté son passé. Elle se le prend en pleine tête, devant tout le monde.
– Ça fait deux ans qu’on se connaît, un an qu’on sort ensemble, et je ne t’ai jamais vu en faire.
– Je n’avais pas redansé jusqu’à…
Aidan s’interrompt.
– Jusqu’à quoi ?
– J’ai tourné un clip, il y a un peu plus d’un mois.
– Plus d’un mois ?
Zoey me regarde, dévisage les autres, puis son petit ami, et semble comprendre quelque chose.
– Tu ne m’as pas parlé de ce clip…
– Parce qu’il faut que je te tienne au courant de tout mon emploi du temps ?
– On prévoit de passer notre vie ensemble, Aidan. J’espère bien que tu comptes me prévenir quand tu feras une chose aussi importante.
Le danseur ne répond rien, alors qu’elle a de toute évidence besoin d’être rassurée. Elle attend, lui laisse une chance, puis finit par s’enfuir de la salle. Ce n’est qu’à cet instant qu’Aidan réagit et la poursuit.
Je me retiens de lever les yeux au ciel. Tout ce mélodrame ne m’intéresse pas. En revanche, que notre répétition soit retardée, beaucoup plus. J’avais l’espoir de danser avec Aidan, comme la dernière fois pour ce clip, il paraît évident que ce sera compliqué aujourd’hui.
– Aidan abuse, commente Gabriella qui arrive à côté de moi. Pourquoi il ne lui a rien dit ?
– Parce qu’il considérait peut-être que ce n’était pas important…
– Six années à la SMB, ce n’est pas rien. On n’y entre pas si on n’est pas préparé. Parfois pendant des années.
– Elle a raison, intervient Elliott en sautant de la scène jusqu’à nous. Aidan s’est battu pour y avoir sa place. Je crois surtout qu’il ne lui a rien dit parce que Zoé considère les élèves de cette école comme des fils de bourges pourris gâtés. Sa sœur a été recalée du campus et elles l’ont eue mauvaise toutes les deux.
– Tous les gens de la SMB ne sont pas des bourges pourris gâtés. Aidan ne l’était pas, précisé-je, virulente.
Je ne sais pas pourquoi je prends sa défense, mais je n’aime pas qu’on catalogue des danseurs exceptionnels à cause de pareils préjugés. Les étudiants du campus se crèvent parfois la santé pour réussir. Même si je n’ai pas beaucoup sociabilisé, j’ai toujours remarqué et respecté leur dévouement à cette passion destructrice. Et en termes d’autodestruction, j’en connais un rayon.
– Quelle est la première scène ? demandé-je à Marco afin de passer à autre chose.
– Une impro. Je veux te voir libérée, Maya.
Mon cœur se gonfle. Aucun prof ne m’a jamais réclamé d’impro sans figure imposée alors que l’essence même de ma vie est de ne pas savoir à l’avance où la musique me portera. Je vais refaire du classique. Comment ne pas retomber dans la passion ?
Le silence plane sur la troupe. Les danseurs s’étirent et se préparent. Ils doivent être soulagés de ne pas débuter. J’inspire une grande bouffée d’air, puis je relègue tout le monde à l’arrière-plan de mes pensées.
Premières notes de batterie. Premières notes de guitare. Mon corps se balance déjà de droite à gauche. C’est une chanson plutôt triste, qui trouve écho en moi. Dans mon histoire. Dans mes rapports avec Aidan, que j’avais secrètement envie de revoir, mais à qui je ne le dirai jamais. J’ai trop besoin de me protéger. C’est peut-être ça que je retranscris sur scène : cette fille qui souhaite s’échapper de son cocon, prendre son envol. Mes bras se projettent autour de moi, mes jambes se courbent puis m’entraînent au sol. Je mélange le contemporain et le classique. Piochant dans l’un et l’autre des figures qui rendent les émotions palpables. Mes émotions. Mon cœur qui bat.
Au refrain, j’ai envie de pleurer tant le plaisir de m’abandonner me submerge. Je n’ai plus vraiment de prise sur mes pas. Mon cerveau est en stand-by. Le son a saisi les commandes. Mon buste se tend – port de tête, port de bras, préparation, pirouette… – puis se courbe. Je sens mes muscles se déplier lorsque je pointe un pied à côté de ma tête. Je chasse, pique, tourne, vrille et saute. Marco a tellement bien choisi cette musique. J’ai récupéré mes ailes.
Je suis à bout de souffle à la fin des trois minutes du morceau. Trois minutes qui ont suffi à bloquer tous les danseurs face à la scène, qui ont relégué leurs échauffements aux oubliettes. Trois minutes pendant lesquelles Aidan est de retour et me contemple comme il ne l’a pas fait depuis longtemps. C’était cette étincelle qui brillait dans ses yeux lors de notre première rencontre, je m’en souviens encore. À l’époque, je lui avais coupé toute envie de m’approcher, mais aujourd’hui tout est différent. Zoey n’est pas revenue.
Des exclamations retentissent chez les danseurs aux mines enthousiastes. Seul Aidan ne bouge pas. Marco se dirige vers lui, lui parle à l’oreille. Il écarquille les yeux, puis détaille longuement le chorégraphe, en proie au doute. Il hésite.
J’ai l’air d’une gourde, seule sur scène, et ce même si Gabriella semble émerveillée et me lance un sourire comblé. Au moment où je me décide à bouger, Aidan saute sur l’estrade. Il est si grand, si imposant. Un corps taillé pour les portés. Il retire ses chaussures et sa casquette, et il les envoie valdinguer en coulisses dans un bruit sourd. Il roule la tête sur ses épaules, déverrouille les muscles de ses bras. Ma gorge s’assèche. Je croyais avoir un cœur de pierre capable de ne pas s’émouvoir même quand un homme lui plaît, mais c’était avant Aidan.
Après s’être assuré que je suis prête, il adresse un petit signe du menton au chorégraphe. Ses traits ne se sont pas détendus. J’ai l’impression qu’il est en colère contre moi, pourtant je ne suis pas celle qui a menti à sa petite amie, il ne peut s’en vouloir qu’à lui-même.
La même musique repart. Mes mouvements reprennent. Je répète les mêmes pas, sauf que cette fois je dois prendre en compte la présence d’Aidan. Ses bras ne tardent pas à m’encercler. Ses mains à me toucher. La magie qui a opéré pendant le clip agit de nouveau. Il me porte au-dessus de lui, me fait tourner puis me rattrape, me cambre par-dessus son bras, s’éloigne, revient. C’est une valse, un tango, un ballet. Tout à la fois. C’est mon corps frémissant chaque fois qu’il me tient contre lui.
Nous terminons face à face, en proie à des émotions contradictoires. Aidan regarde mes lèvres, le haut de ma poitrine, puis il se braque et se détourne. Moi, je ne parviens pas à détacher mes yeux de celui qui vient encore une fois de prouver qu’il peut s’adapter à moi comme si nous évoluions ensemble depuis des années. Depuis toujours.
– C’est bien, c’est cette émotion que je veux, intervient Marco.
Zoey approche de la scène, son attention focalisée sur son petit ami qui quitte aussitôt l’estrade pour la rejoindre. Elle est donc revenue, finalement. Il n’y a plus de tempête entre eux. Elle a dû assister à notre chorégraphie. Elle m’ignore. Du moins, c’est ce que je crois avant que son regard ne me trouve, et que ses lèvres se posent sur celles d’Aidan en prenant soin de ne pas rompre notre contact visuel.
Je suis peut-être lâche, mais je me soustrais à son inspection. Je ne suis pas jalouse. Je n’espère rien et ce n’est pas ce pincement dans mon cœur qui prendra le pouvoir sur le reste. Pétasse au cœur de glace. Combien de fois me suis-je répété cette insulte pour tenir le coup ? Est-ce qu’un cœur de glace peut autant aimer danser ?
Je quitte la scène à mon tour, laissant Marco enchaîner sur la suite. Aidan me tourne le dos. C’est délibéré. Suis-je la seule à éprouver cette connexion hors du commun dès que la musique retentit ? Est-ce que je me fais des films ? Je n’y connais tellement rien en relation… Je m’assieds sur le strapontin à côté de Gabriella. Son sourire n’a toujours pas quitté son visage alors peut-être qu’il y a bien une connexion. Gaby ne sourit presque jamais.
– Vous deux, vous êtes faits pour danser ensemble… me lance-t-elle des étoiles plein les yeux.
Je lui suis reconnaissante de partager son émotion avec la mienne. Danser ensemble. Pas être ensemble. Je me demande depuis quand j’ai ce genre d’envie. Aidan n’est pas libre. Je ne dois pas l’oublier.
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