T'atteindre
4 - The Mission - Dread Pitt
4
The Mission - Dread Pitt
- AIDAN -
Plus je descends les marches, plus la musique devient forte. Bien que la nuit soit tombée, je sais que Maya est seule, qu’elle a besoin de bouger encore un peu. Ça me démange au moins autant qu’elle. Je serais resté, s’il n’y avait pas… Mais elle est là. Alors j’évite la salle de répèt et me dirige vers le bureau de Marco. Quand je suis parti, il y a une heure, il était en train de planifier les premières représentations au théâtre. Elliott l’a apparemment rejoint, ils échangent en buvant une bière. Ils s’arrêtent en me voyant arriver.
– Je te croyais rentré chez toi…
– Je le croyais aussi.
Je m’assieds à côté d’Elliott, agacé contre moi-même. Avec son sixième sens légendaire, Marco sent immédiatement mon énervement. Il me tend sa bouteille. J’en ai bien besoin. La musique dans la salle d’à côté me perturbe.
– Tu aurais dû me le dire… balancé-je en faisant référence à la double identité de Maya.
Je ne prends pas la peine d’en dire plus, il comprend.
– Y’a que toi pour consacrer autant de temps à regarder les deux et à ne pas faire le rapprochement…
– Peu importe. Tu aurais dû me prévenir.
Ça m’aurait permis de me préparer. Parce que là je ne gère pas. Je ressens la même chose que lorsque je l’ai vue pour la première fois. Ou que quand j’ai passé mon audition à la SMB. C’est comme si mon avenir se jouait en une fraction de seconde. Pour une fille que je veux contempler tous les jours. À qui je veux parler. Que je veux toucher. Caresser. Embrasser. Mes désirs ne ressemblent plus à ceux du gamin rêveur de 12 ans, ni à ceux de l’ado un peu flambeur qui cherchait à se faire remarquer. Je ne veux plus juste danser avec elle, je refuse qu’un autre le fasse… Je m’insulte de tous les noms à longueur de temps. Où est passé le type qui n’en avait rien à foutre ? En réalité, ce type n’a jamais existé. Après avoir été renvoyé, j’avais la rage, je ne songeais qu’à partir avec Marco et oublier, mais quand j’ai vu que Maya avait disparu, j’ai cru devenir dingue. Pourtant je connaissais son caractère de merde, elle aurait dû me dégoûter depuis longtemps… mais non. Mille fois non. Encore aujourd’hui… Alors que j’ai Zoey. Zoey, putain. Dans mon cours face à Maya. Dans ma tête alors que Maya…
– Ça aurait changé quoi ? s’entête mon associé.
– J’aurais dit non !
– Vraiment ?
Elliott et Marco me sondent. C’est dingue comme leurs attitudes se ressemblent, on dirait deux miroirs !
– On a d’autres danseuses. Pourquoi tu n’as pas donné le rôle à Zoey ?
– Zoey n’est pas assez bonne et tu le sais. Tu l’as toujours su.
C’est vrai. Je ne voulais même pas lui laisser une chance d’intégrer le crew, mais Marco a accepté sa candidature et lui a permis de participer aux cours de niveau avancé. Et, maintenant, elle fait partie de notre troupe. Elle fait partie de ma vie. Ça fait un an qu’on est ensemble. Quelques mois qu’on projette de passer à l’étape suivante, ce qui semble logique vu notre histoire… Pourquoi c’est si dur, tout à coup ?
– Pourquoi me sevrer pendant deux ans si c’est pour me la mettre dans les pattes après ?
– Parce que je voulais que tu deviennes le meilleur avant de danser avec elle.
– Qu’est-ce que tu me balances comme connerie ?
Marco soupire. On dirait qu’il va me révéler un truc qu’il se retient de m’avouer depuis longtemps.
– Je voulais Maya dans ma troupe, Aidan. Peut-être au moins autant que toi. Mais elle refusait. Quand tu m’as parlé d’elle, je vous ai tout de suite imaginés tous les deux. Seulement, tu ne te sentais pas à la hauteur. Alors je me suis dit qu’un an loin d’elle te permettrait de t’élever. Et c’est ce que tu as fait. Ensuite, il y a eu Zoey, j’ai voulu te laisser tranquille, elle te changeait les idées. Et puis, tu as précipité les choses tout à coup, tu t’es mis à envisager de prendre un appart avec elle pour de mauvaises raisons.
– J’aime Zoey, protesté-je mollement. On ne se précipite pas. On est ensemble depuis un an, c’est normal que…
– Tu n’avais jamais imaginé vivre avec elle. Tu es un instinctif, si tu en avais eu vraiment envie, tu l’aurais fait, dès le début. Tu n’es pas non plus fier de danser à ses côtés. C’est parce qu’elle t’a tanné pendant des mois que tu as fini par poster des duos, qui n’ont rien d’extraordinaire, même s’ils ne sont pas mauvais… Et puis tu t’es mis à me parler de Master. Master que je savais être Maya. Tu as admiré Maya sans savoir que c’était elle. À ce moment-là, j’ai compris que tu ne serais jamais heureux tant que Maya ne reviendrait pas dans ta vie. Tant que tu n’aurais pas la chance de partager la scène avec elle. Ose me dire que je me trompe !
Je me relève de ma chaise.
– Comment tu peux dire ça ? Je vais sûrement me marier avec Zoey un jour. Je… J’ai le droit de faire mes propres choix sans que t’interviennes ! Et pourquoi tu me balances tout ça maintenant ?
Je me tourne vers Elliott.
– Et toi, pourquoi tu ne dis rien ?
– Parce que je suis d’accord avec Marco ! Tu as ajouté « sûrement » et « un jour » dans ta phrase !
– Tu ne seras jamais sevré, reprend mon chorégraphe. Cette fille, tu l’as dans la peau. Je n’ai jamais vu quelqu’un réagir aussi fortement à la présence d’une autre personne. Et si je suis bon juge, la réciproque est vraie…
Non, il ne peut pas me foutre des espoirs plein la tête ! Je me passe la main sur le visage. Il y a des jours comme ça où tout devient compliqué. Et aller me coucher ne résoudra rien. Je fais des rêves érotiques chaque nuit depuis plus d’une semaine. Je m’imagine dans tous les recoins de la salle de danse, et pas du tout avec Zoey…
– Je me suis voilé la face sur Master. Je ne pouvais pas redevenir le gosse obsédé que j’étais puisque je pensais que c’était un mec…
Et si ça avait été le cas ? Aurais-je résisté à l’attraction qu’il provoquait chez moi ?
– Un mec ? s’exclame mon meilleur pote. T’es grave. Cette fille n’a rien d’un mec !
Sans blague !
– Et maintenant, je fais quoi ?
– On t’a dit ce qu’on en pensait, mais c’est à toi de prendre tes décisions, souffle Marco.
– Au moins, tu es sûr d’une chose…
Quoi ? Je reste bloqué, incapable de les regarder.
– Quel que soit son look, cette fille te fait de l’effet !
L’arrêt de la musique m’empêche de lui rappeler que je ne devrais pas penser sans arrêt à Maya. Elle va rentrer chez elle. Pourquoi est-ce que je refuse de la laisser filer, particulièrement ce soir ? Je ne lui ai pas adressé la parole depuis deux semaines, mais je prends mon pied à onduler contre son corps. Elle est en train de me rendre fou.
Mes deux potes m’inspectent avec des sourires à peine masqués.
– Qu’est-ce qui vous fait marrer ?
– Rien.
Marco se tourne vers mon ami d’enfance.
– D’ailleurs, on va y aller. Pas vrai, Elliott ?
Je hausse un sourcil. Elliott obéit un peu trop docilement à notre chorégraphe en chef, ces derniers temps. Il n’y a pas un putain de truc d’allégeance envers son meilleur pote ?
– Attendez ! les sommé-je alors qu’ils entament un mouvement pour se relever. Restez là cinq minutes.
– On fait le guet ? demande Elliott comme s’il lisait dans mes pensées.
Je grogne.
– Oui !
Je dois régler mon problème, ériger une barrière infranchissable entre Maya et moi.
Je suis de mauvais poil en quittant la pièce avec cette idée, un peu moins dans le couloir, complètement excité à l’entrée de la salle. Comme d’habitude, le double battant est ouvert, Maya vient de récupérer ses affaires dans son sac, prête à se changer sans s’inquiéter que quelqu’un la voie. Elle fait toujours ça. Et ça ne devrait pas m’énerver qu’elle soit impudique, c’est notre boulot. Mais ces derniers temps, j’ai envie de sauter à la gorge de quiconque aurait l’idée de la mater. Je n’ai pas des pulsions aussi possessives avec Zoey. Jamais.
– Tu es revenu, constate-t-elle lorsqu’elle me remarque dans le miroir.
Le son de sa voix, neutre, me tend.
– On peut peut-être arrêter de se comporter comme si on ne se connaissait pas ! lui envoyai-je injustement vu que c’est moi qui évite de lui adresser la parole depuis deux semaines.
Aucune réaction ne s’affiche sur son visage, mais elle s’immobilise une seconde avant d’attraper un jean troué de son sac. Elle me jette un coup d’œil dans la glace, puis retire son pantalon de jogging. Son boxer apparaît. Le coton noir ressort sur sa peau blanche qui paraît aussi douce que du satin. J’ai aussitôt envie de poser la main sur son mollet.
– Je sais qui tu es, Aidan.
– Tu sais qui je suis… vraiment ?
Cette fois-ci, elle s’arrête en plein mouvement.
– Tu m’as envoyé beaucoup de messages.
– Alors tu t’en souviens…
Je n’arrive pas à détourner les yeux de son corps. Je m’approche pendant qu’elle enfile son bas qui la moule et laisse voir à quel point elle est fine en dessous. On pourrait la briser comme une brindille.
– C’est resté dans un coin de ma tête, oui, annonce-t-elle sans plus de précision.
Elle se rend bien compte que je la reluque comme un affamé, mais elle ne me demande pas de me retourner. Elle l’avait fait pourtant à la SMB. Qu’est-ce qui a changé ? Sa cicatrice.
– Qu’est-ce qui t’est arrivé ?
Ce n’est pas du tout la conversation que je voulais avoir avec elle. J’étais venue la repousser, et voilà que je m’intéresse à elle.
Maya se crispe. Elle sait de quoi je parle, mon regard est éloquent.
– Est-ce que tu demandes ça pour satisfaire une curiosité malsaine ?
Au lieu d’enfiler un tee-shirt, elle se tourne face à moi. J’ai tout le loisir d’observer la peau fripée sous sa gorge. La cicatrice, nette, blanche, part du haut de sa poitrine, remonte le long de son cou, sous sa mâchoire. Elle en a une autre sur le ventre. Comment a-t-elle pu survivre ?
Je marche un pas vers elle.
– Pas du tout, je…
– Tu ne t’en es pas inquiété jusque-là, pourtant. J’ai disparu du jour au lendemain, et tu n’as pas cherché à savoir ce qui m’était arrivé.
– Ton compte n’existait plus. Comment étais-je censé te contacter ?
Elle tourne la tête vers la fenêtre. Mon regard s’attarde sur sa nuque dégagée. C’est étrange de la voir les cheveux sombres et courts alors que je l’ai toujours connue avec des cheveux clairs jusqu’à la taille. Ça lui va aussi bien.
– J’essayais de tenir mon passé loin de moi. Je ne voulais plus penser à la SMB, ou à toi. Quand je le faisais, ça me renvoyait aux erreurs que j’avais commises.
Elle pensait à moi ?
– Et maintenant ?
Elle ne répondra pas. La grimace qui marque ses traits me l’indique. J’approche encore.
Elle reprend d’une voix cinglante :
– Tu faisais très bien le mec qui s’en fout jusqu’à aujourd’hui. Tu peux continuer.
– Tu as eu un accident et personne n’en a parlé. Tu as disparu. Pendant un an, j’ai cru qu’il t’était arrivé quelque chose.
– Et Master a débarqué. Tu n’as même pas vu que c’était moi…
– Non. Je pensais que tu étais morte, ou un truc comme ça.
Alors elle a remarqué que je la suivais assidûment ?
– Il aurait peut-être mieux valu que je sois morte.
– Pourquoi tu dis ça ?
Je ne lui ai jamais posé de question aussi personnelle. Et j’ai le cœur qui martèle mes cotes, encore et encore. Je ne suis plus qu’à un pas d’elle. En tendant le bras, je pourrais la toucher.
– Tu ne comprendrais pas.
Maya détourne les yeux.
– Je suis heureux de savoir que tu n’es pas morte, avoué-je simplement.
Je me vois lever la main vers elle, sous son menton. Je sens sa peau sous deux de mes doigts qui se posent sur elle. Qu’est-ce que je suis en train de foutre, putain ?
Je jette un coup d’œil vers le couloir. Il fait nuit, les lumières extérieures éclairent l’escalier qui monte à mon appartement. Il n’y a personne, pas un bruit, Zoey doit dormir. Normal à cette heure-là.
– Tu as dû tellement souffrir.
Ses yeux s’embuent de larmes avant que son masque ne se remette en place et n’efface la moindre trace de faiblesse. Elle écarte la tête loin de mes doigts.
– Je n’ai pas à t’en vouloir à cause de cet accident. Je n’ai à en vouloir à personne. Désolée d’avoir dit que tu t’en foutais.
Maya ne s’excuse jamais. Et pour la première fois, je note qu’elle s’ouvre à moi d’une autre manière qu’en dansant. J’ai tellement envie d’en entendre plus, de comprendre, de la serrer contre moi et l’embrasser.
Elle finit de s’habiller à la hâte, jette son sac sur son épaule et quitte enfin la salle. Je reste planté là comme un con, conscient que mon monde gravite autour du sien. Elle me tient. Elle m’a toujours tenu depuis que je l’ai vue.
OceanofPDF.com