T'atteindre
9 - Mek it Bunx Up - DeeWunn, Marcy Chin
9
Mek it Bunx Up - DeeWunn, Marcy
Chin
- AIDAN -
L’une des particularités de l’école de danse de Marco réside dans les cours donnés en dehors de la ville. Ils sont annoncés des mois à l’avance et attendus avec ferveur par les fans du chorégraphe. Ses danseurs stars en sont souvent les professeurs, ce qui accroît encore leur popularité. J’ai vécu ça pendant près de deux ans et je dois dire que c’est le truc le plus sensationnel qui puisse exister. Depuis le retour de Maya, le sensationnel a fait place à l’extraordinaire. On dirait que ma vie a retrouvé un but. Mes vœux de gosse ont été exaucés. Je ne parviens pas à retenir un sourire en découvrant son nom à côté du mien sur deux bouts de papier. Nous allons former un duo pour cette session à Chicago.
Durant quatre jours, mon quotidien va se résumer à passer quasiment vingt-quatre heures sur vingt-quatre auprès d’elle. Je ne la verrai pas seulement pendant les cours, mais aussi en dehors. Parfois seul à seul. Comment vais-je faire alors que dès qu’elle rentre dans une pièce je la dévore des yeux ? Comment vais-je m’en sortir quand elle sera contre moi pendant nos duos et qu’elle comprendra que mon problème de la dernière fois n’est pas un cas isolé ? Je suis un putain de pervers ! C’est à s’arracher les cheveux de la tête.
Zoey fait la gueule… Cette nouvelle association avec Maya, en dehors du spectacle, ne lui a carrément pas plu. Elle n’est pas prof, elle n’aurait pas pu prendre part au camp en tant que tel, mais elle n’accepte pas la situation pour autant. Pourquoi faut-il que ça soit Maya ? Fini la jolie fille rêveuse entre mes bras. Elle est devenue taciturne, triste, inquiète. Pourtant, elle ne sait rien de mon obsession. Elle est désormais au courant que j’ai fait de la danse classique – les murs de notre appartement se souviennent de notre dispute à ce sujet – mais pas pourquoi j’ai choisi cette vie-là. Je ne suis pas passé loin du drame quand Elliott a commencé à parler de l’anniversaire de Maya, mais Zoey n’a jamais réabordé la question.
– Après ça, on se prend dix jours de vacances, clame justement sa voix.
Je sursaute presque en me rendant compte que je n’ai rien écouté de la conversation qui se déroule autour de moi. Après être arrivés à Chicago, nous avons installé nos affaires dans nos chambres respectives près d’un campus, pris une douche, puis nous avons été invités à une soirée étudiante dans une immense maison.
On est tous posés, une bière à la main – Marco, Elliott, quelques profs et danseurs du crew –, et Zoey se plaint de ma passion devant tout le monde à Asia et à une troupe d’étudiantes qui sont passées nous saluer. Elle caresse la base de mes cheveux, accessible sous ma casquette. En face d’elle, Maya, un froncement de sourcil aggravant son joli visage, inspecte son geste avant de se rendre compte que je la contemple. Elle tourne la tête et boit au goulot de sa bouteille, m’offrant une nette vue sur sa cicatrice. Claire et soignée, elle ne passe pourtant pas inaperçue. Ses cheveux recommencent à pousser et à s’éclaircir, je me demande si elle les laissera redevenir longs et cacher cette partie de son corps.
– Il ne pense qu’à danser. Je te jure, c’est épuisant. Même l’emmener au resto, c’est quasi mission impossible. J’espère qu’au moins pendant ces vacances il fera autre chose, continue Zoey.
Pourquoi faire autre chose quand ton corps ne réclame que de bouger ? Zoey ne comprend pas. Peut-être parce qu’elle prend ça comme un loisir et pas comme une passion. La danse, c’est toute ma vie. Y’a pas un jour où je n’ai pas dansé depuis mes 12 ans. Sans ça, j’aurais l’impression d’être perdu, d’étouffer.
Nos potes se marrent. Zoey me scrute. Elle attend une réponse ? Je lui passe la main sur la nuque pour la rassurer « ouais, j’essaierai de pas penser à autre chose qu’aux vacances… ». Donc pas à Maya.
Maya. Nos yeux se croisent encore une fois. Elle a fini sa bière. Elliott lui en propose une autre, mais elle refuse d’un geste. Elle quitte sa chaise, dit quelque chose à Marco tout bas et nous salue. J’espère être discret, mais je la suis du regard, en me faisant violence pour ne pas me lever tout de suite.
La conversation continue. Je ne suis plus là. Je n’ai pas été dedans depuis le début, et le départ de Maya n’a rien arrangé. Lorsqu’ils se lancent dans un jeu alcoolisé, je décide de m’éclipser. Après un baiser sur la tempe de Zoey, je disparais dans la foule de fêtards éparpillée sur les pelouses en cette fin d’été.
Je repasse par la maison pour déboucher sur une autre partie du jardin. Au centre d’un labyrinthe de haies digne d’Alice au pays des merveilles s’étend un carré de parquet protégé par une tonnelle en tissu. Les mecs à qui appartient cette baraque ont de l’argent. Ce genre d’endroit n’existe que dans les films où les gosses de riches intègrent des confréries universitaires débiles. Ce soir, ce parquet trouve son but principal sous les pas d’une danseuse. La musique en provenance de l’autre aile s’entend d’ici. Maya est en pleine pirouette. Je m’approche.
– Tu ne t’arrêtes jamais.
Elle ne répond pas. Au lieu de se remettre droite devant moi pour parler, elle tend la jambe vers sa tête, attrape son pied parfaitement pointé, puis le relâche en rythme.
– Maintenant que tu as repris le classique, tu ne peux plus t’en passer ?
– Ce n’est pas du classique. J’invente.
Elle invente… Elle l’avait fait aussi sur sa toute première vidéo. Une vraie virtuose. C’est pour cette raison que j’ai toujours su que derrière son air de « je suis la meilleure et rien ne peut m’atteindre » se cache autre chose de bien plus profond qui ne fait que m’attirer vers elle. Comme le papillon vers la flamme.
– D’après ta petite amie, tu es pareil…
Joli coup de parler de Zoey pour me tenir à l’écart. Je glisse mes mains dans mes poches. Ses pieds se posent enfin, ses bras retombent le long de son corps, son menton se soulève légèrement, tic de son ancienne vie de diva qui ne me dupe pas.
– Je pensais que tu aurais voulu te reposer avant de commencer les cours.
On entame les premiers cours demain. Trois heures le matin, quatre l’après-midi. Ensuite, création de choré, et entraînement avec les membres du crew. On va être très occupés pendant ces quelques jours.
– Je ne dors jamais beaucoup.
– Et tu danses quand tu es réveillée…
Bien sûr que oui ! Je me souviens des vidéos de Master postées en plein milieu de la nuit.
– Je ne suis bonne à rien d’autre.
Que veut-elle dire par là ?
Pour brouiller les pistes, ou peut-être parce qu’elle se sent mal à l’aise, Maya change de sujet :
– Alors comme ça, tu pars en vacances tout de suite après le camp ?
Je grimace sans le vouloir. Si elle le remarque, son visage ne trahit aucun questionnement.
– Ouais.
– L’Espagne, c’est une très belle destination.
– Tu y es déjà allée ?
– En Andalousie, oui. Pour un shooting.
Elle hausse les épaules en regardant autour de nous.
– Je n’ai pas vraiment mis les pieds à l’extérieur.
Je m’approche sur le parquet.
– Tu en parles avec beaucoup d’amertume.
Nouveau haussement d’épaules.
– Le passé, c’est le passé. Ça ne changerait rien d’en parler.
Je ne me suis jamais demandé pourquoi Maya ne parlait pas beaucoup, parce que pour moi c’était clair : elle parle avec son corps. Quand elle mime des êtres solitaires désirant briller, dans une chanson, je vois clairement que son abandon est plus important que sur n’importe quel autre morceau. Parce que ça touche à l’intime, elle se met à nue. Ses meilleures chorés sont portées par ses émotions. Dans la réalité, Maya est une statue de pierre. La réchauffer est impossible !
– Peut-être que ça te ferait du bien.
Elle secoue la tête, en me lançant une œillade hautaine. Maya n’a pas tant changé que ça, finalement…
– Non. Je crois que ma mère a donné suffisamment d’interviews à mon sujet pour qu’on connaisse tout de moi… Celui qui veut en savoir plus peut aller se renseigner sur Internet.
Je sais déjà tout de toi.
– Je ne vais pas m’appesantir sur une partie de ma vie qui n’existe plus, renchérit-elle sans trace de tristesse.
Elle regarde ailleurs. Je ne vois que son profil et sa gorge massacrée, sa bouche aux lèvres bombées qui m’attirent de plus en plus.
Le silence s’étire sans que l’un de nous esquisse le moindre geste pour prendre congé. Les mains également dans ses poches, Maya m’évite sans savoir comment s’y prendre. Elle aurait pu partir depuis longtemps. Ce n’est pas son genre de faire semblant avec quelqu’un, mais elle reste là. Pourquoi ? Soudain, la musique change. Je reconnais le morceau, c’est celui sur lequel j’ai passé mon audition à la SMB.
– Tu te souviens de la première fois où j’ai dansé devant toi ? la questionné-je.
Un sourire se dessine sur ses lèvres. Plus bas, c’est sa poitrine qui se soulève, comme si elle prenait une dose de courage avant de parler :
– Je m’en souviens si bien que… c’est pour cette raison que je suis là.
– Là ? murmuré-je d’une voix éraillée.
Elle tourne enfin la tête.
– Dans le crew.
Elle hausse les épaules.
– Je voulais danser avec toi. À vrai dire, je crois que j’en ai envie depuis ton audition à la SMB.
– Pourquoi tu ne me l’as jamais dit ?
– Je ne sais pas… Je ne sais pas comment être avec les gens.
Ses doigts effleurent sa cicatrice.
– Bref. Je vais…
– Tu veux danser ?
Je me cale sur le parquet, à un mètre d’elle.
– On a qu’à dire que c’est un entraînement pour demain, ajouté-je.
Je prends son silence et son immobilité pour un oui.
Un nouveau morceau se met en route, beaucoup plus actuel. Maya me laisse commencer en solo puis s’invite entre mes bras sans me toucher, ondulant parallèlement à moi. Puis de manière désynchronisée en enchaînant des mouvements saccadés du bassin. C’est comme si on savait d’avance ce que l’autre voulait faire. Je n’ai jamais dansé comme ça avec personne. J’ai réalisé des duos avec Zoey, et avec bon nombre d’autres partenaires, mais ceux avec Maya dépassent tous les autres. Cette danseuse-là, elle t’insuffle un nouveau souffle quand t’es sur le point de mourir, elle t’inspire pour que t’aies envie de l’impressionner, elle te donne ces putains de papillons dans le ventre que tu pensais ne jamais ressentir ! Est-ce qu’elle fait cet effet à tout le monde ?
Je ne fais plus attention au temps qui passe. Les tempos s’enchaînent, variant d’une musique à l’autre, mais Maya ne marque aucune hésitation à changer de rythme. En face d’elle, je joue le rôle du miroir. Quand c’est à mon tour de prendre le lead, c’est elle qui me reflète. Elle me colle à la peau. Et j’en redemande. Oh ! Ouais putain, je ne veux pas que ça s’arrête. Je veux que sa bouche se trouve à un centimètre de la mienne comme maintenant, que son bassin cherche le mien et l’attise, que son dos se cambre, que ses seins s’offrent à ma bouche. Et voilà, ça recommence, je bande. Elle ne peut pas louper « ça ». Ses yeux descendent sur ma bouche, la sienne s’ouvre pour dire quelque chose.
– Aidan ! T’es là ?
La danseuse sursaute comme si elle était aussi perdue que moi dans son délire, puis elle s’écarte vivement. Mais qu’est-ce que je fais ? Je disjoncte totalement. J’ai une copine, merde !
Zoey n’est pas loin, je l’entends approcher. Je devrais la rejoindre, mais mes pieds refusent de bouger. Alors que ma petite amie est à un mètre de nous découvrir, Maya se tourne une dernière fois vers moi avant de repartir vers la maison.
– Tu ne devrais pas t’excuser d’aimer la danse, et de vouloir passer ton temps à pratiquer. Personne n’a le droit de te dire comment tu dois agir ou pas. Crois-moi, ça fait partie de toi. La vie est trop courte pour se forcer à faire des choses que l’on n’a pas envie de faire.
– Aidan…
Zoey nous a finalement trouvés, mais Maya s’en moque. Elle nous tourne le dos et disparaît, l’allure fière. Ma petite amie s’approche, l’œil suspicieux.
– Qu’est-ce qu’il se passe ?
Elle ne sait pas si elle doit avoir peur, m’engueuler ou patienter. Elle a choisi la dernière option, mais pas sûr qu’elle en soit satisfaite. Zoey est jalouse, curieuse, avec un gros complexe d’infériorité en danse. Et moi, je suis son abruti de petit ami qui ne sait pas comment la rassurer parce que je ne la trouve pas si bonne que ça. Pas avec moi en tout cas.
– On répétait. Pour demain.
Je ne vaux pas mieux que tous ces mecs infidèles…
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