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6 - Let Me Down Slowly - Alec Benjamin
6
Let Me Down Slowly - Alec
Benjamin
J’ai besoin d’argent. Tout ce que j’ai gagné jusque-là est en train de passer dans mon loyer, ma bouffe et quelques cours de danse. C’est pour ça que je suis au rendez-vous. Uniquement pour ça. Les feux des projecteurs ne me manquent pas, quant aux chorégraphies classiques, il y a longtemps qu’elles me laissent de marbre… Si cette fois est différente, si je retrouve la passion, est-ce que je serai toujours aussi douée ?
Je suis née dans la musique, pas dans les strass et les paillettes. Je ne sais pas si revenir à la lumière du jour et pointer de nouveau les journalistes dans ma direction est une bonne idée. Mais après tout, ce n’est qu’un clip, pas vrai ?
Deux ans, c’est à la fois si long et si court. Je n’ai jamais ressorti mes pointes, je les ai enfermées dans une boîte, sous des photos que je ne regarde plus. La boîte, aujourd’hui, a fait le trajet sous mon bras. Je n’ai pas eu la force de l’ouvrir chez moi, seule.
Je me demande vraiment ce que je fais là. Mon accoutrement passe inaperçu dans une ville comme New York. Les gens, loufoques, douteux, solitaires, ou bruyants, sont si nombreux qu’ils en deviennent transparents. Mais dans cet espace clos, avec si peu de personnes, tout le monde me regarde telle une énigme. J’ai ma capuche rabattue sur la tête, un foulard remonté sur le nez ; mon masque, posé sur le sommet de mon crâne, attend d’être installé. Je sais que certains se moqueront de moi, d’autres seront intrigués. Le type qui m’a demandée pour ce clip devait bien se douter que si je dissimulais mon identité sur Internet, ce serait le cas dans la vie aussi, non ? Alors pourquoi ses employés ont l’air de me détailler comme une loufoque sortie de sa cambrousse ?
Quand l’agitation grandit derrière la porte, signe que mon partenaire de cette après-midi débarque, je place le dernier accessoire de Master sur mon visage. Une minute plus tard, il entre, accompagné du réalisateur.
Nous sommes dans une usine désaffectée, réhabilitée en studio photo et galerie d’art. L’espace est vaste. Il y a beaucoup de lumière, mais des techniciens sont en train d’installer d’immenses rideaux noirs afin de l’atténuer. Ils laisseront forcément passer un peu de lumière sinon la caméra ne pourrait pas filmer grand-chose, mais trop peu pour qu’on puisse discerner tous les pas qu’on fera.
Je ne vois pas tout de suite celui qui accompagne mon patron d’un jour, il est dissimulé derrière lui. Au fond, peu importe. Je m’en désintéresse en regardant autour de moi. J’entends que le maquillage ne sera pas nécessaire.
– Il n’y a pas de choré. Je veux de l’impro sur ce clip.
Cette précision attise mon excitation. De l’impro ? Pas de règles ?
Mon attention se reporte sur le réalisateur, qui ne se tient plus devant mon partenaire. Mes yeux tombent sur un corps massif, plus grand que toutes les personnes présentes. Je remonte lentement vers son visage. Sa bouche fine, les ombres de sa barbe, son nez plutôt large, son front caché par la casquette qu’il porte tout le temps dans ses vidéos. Impossible de ne pas le reconnaître…
Aidan. Il n’a plus l’allure d’un adulte en devenir, énervé et incompris du monde de la danse. Il n’a plus rien d’un adolescent venu tenter sa chance. Aujourd’hui, il est un professionnel, serein, à sa place.
Aidan. Il a tellement changé depuis la dernière fois que je l’ai vu. Deux ans… Il était déjà bâti comme un boxeur à l’époque, pas comme un danseur. Et la différence s’est accentuée. Il est plus large d’épaules, a des biceps puissants, des cuisses lourdes, un cou qui m’attire bien plus encore que le reste. De quoi aurai-je l’air, moi si mince, contre ce garçon si imposant ?
Aidan. Je me répète pour être sûre. Le danseur du moment, adulé sur les réseaux sociaux parce qu’il est beau, viril, sexy et qu’il bouge son corps sur des rythmes endiablés. Il performe dans tous les genres, classique y compris. Le Aidan qui m’a envoyé un message privé il y a une dizaine d’années. Celui avec qui j’ai dansé une unique fois, et qui m’a marquée jusque dans ma chair. Celui qui m’a bouleversée si profondément que je me suis retrouvée un soir à aller chercher son profil, faisant au passage le lien avec ce garçon de mon enfance. Ce garçon qui n’en était plus un. Ce garçon en train de devenir une star à son tour. Ce garçon qui m’avait assuré que mes mouvements n’étaient pas les mêmes quand je me « forçais ». Qui m’avait répété ces mots des années plus tard, de vive voix. Comment n’avais-je pas fait le rapprochement à l’époque alors qu’ils avaient le même prénom ? Parce que je ne l’avais pas voulu.
Cet Aidan-là. Et il me contemple comme s’il avait devant lui une de ses idoles. C’est idiot ! Pourquoi me regarderait-il de cette façon alors que, de nous deux, c’est lui que tout le monde s’arrache ? Pas Master, planqué dans son studio, qui partage ses danses, mais pas son visage. Comment réagira-t-il s’il découvre la vérité ? Se souviendra-t-il de moi ?
Le réalisateur ne semble pas se rendre compte du silence de plomb qui n’en finit plus. Nous ne nous sommes même pas salués. Je n’ai pas bougé. Ses yeux se sont arrondis avant de s’illuminer d’une joie admirative presque enfantine, sa bouche a dessiné ce sourire, trop infime pour être capté par qui que ce soit, et rien d’autre.
– Vous allez écouter la musique quelques minutes, ensuite à vous de jouer. On se fera discrets. Le but, c’est de filmer des corps en mouvement. J’aimerais que vous vous laissiez emporter. Allez-y à l’instinct !
À l’instinct. Je dansais à l’instinct, au début… Pour moi, d’abord. Sur les chansons que je choisissais. Puis il y avait eu cette foutue émission télé, mes premières chorégraphies imposées. J’ai momentanément retrouvé ma liberté de créer quand on m’a proposé mon premier clip. Mais elle m’a vite été retirée une fois ma mère devenue mon agent officiel. Aujourd’hui, je redécouvre cette sensation en public. Avec Aidan.
J’ai suivi son parcours ces deux dernières années. Son ascension fulgurante grâce à Marco et à leur show qui a cartonné. Ils n’ont pas besoin de moi, tous les deux, pourquoi venir me réclamer ? Et pourquoi Aidan n’a pas l’air de savoir qui se cache derrière le masque de Master alors que Marco, oui ?
Nous n’échangeons pas un mot à la première écoute. Aidan en profite pour se découvrir la tête et retirer son tee-shirt. J’aurais aimé ne pas descendre les yeux sur son torse, mais c’est plus fort que moi. La façon dont ses muscles se gonflent et roulent quand il détend ses épaules ressemble à une vague, une ondulation gracieuse, excitante. Une autre danse à elle seule.
On m’apporte une perruque aux cheveux longs. Il paraît que ça fait plus « fille ». Je ne bronche pas, ce n’est pas moi le chef. Je retire le haut, à mon tour, affichant une poitrine un peu plus généreuse que la plupart des ballerines, dissimulée derrière un bandeau couleur chair, confortable. Le regard d’Aidan se fait aussi indiscret que le mien. Il fronce les sourcils une seconde. Pourquoi ? À cause de l’horrible cicatrice qui remonte de mon buste à la base de mon cou ?
La musique résonne sur les murs. Les mouvements se dessinent dans ma tête, et je sais que dans la sienne également. Les tombés. Les grands jetés. Les déboulés. Les déhanchés. Les vagues. Les mains qui se cherchent. Peu à peu, les notes prennent le contrôle. Aidan tangue d’un pied sur l’autre, attentif. Les yeux d’abord fermés, puis plongés dans les miens. À travers les fentes de mon masque, que voit-il ?
Deux écoutes suffisent à nous préparer. Nous nous dirigeons chacun à un angle de la pièce. La luminosité baisse, comme si on devenait spectateur d’une danse qui se déroule dans les coulisses, une fois le show terminé.
Nous commençons à évoluer à bonne distance. Des pas pour s’apprivoiser. Ce n’est pas du hip-hop ni du classique. C’est bien plus qu’un style défini. C’est une rencontre comme nous n’en avons eue qu’une par le passé. Et Aidan ne s’en doute pas.
Danser à l’instinct était la consigne… Celui-ci se réveille grâce à ce garçon. Non, à cet homme. Est-ce qu’il serait aussi enthousiaste s’il découvrait qui se cache derrière le masque ? La peste de Maya Peterson.
Je ne peux pas répondre à sa place. Par contre, je peux laisser tout ça de côté et savourer cette sensation que lui seul a réussi à faire naître en moi il y a sept ans.
Je danse. Je ne sais pas comment. Je ne sais plus. La musique s’est emparée de mon cœur. À chaque pincement de guitare, c’est lui qu’elle pince. À chaque basse, ma poitrine naît, meurt, puis ressuscite. Je retrouve le goût des pointes. Sur cet air langoureux, mes battements sont ceux d’une danseuse classique. Quand il voit ça, Aidan s’adapte. Est-ce pour cette raison qu’il est le meilleur ? Parce que d’un coup d’œil, il sait où guider sa partenaire, dans quel style, à quel rythme…
Sur les couplets, nous entamons une valse l’un en face de l’autre, comme un miroir. J’ai juste à plonger dans ses yeux pour deviner dans quelle direction il compte aller et quels pas je dois effectuer pour le suivre.
Alors que la batterie cogne plus fort, et que le chanteur pousse ce qui ressemble à un cri de détresse, Aidan se rapproche. Ses mains se posent sur ma taille sans aucune hésitation. Il est professionnel, concentré, appliqué. Je suis une simple partenaire. Une parmi tant d’autres, d’après ce que j’ai pu voir. Quelqu’un qu’il doit mettre en valeur tout en ne devenant pas invisible. Et il y arrive tellement bien.
J’aurais aimé ne pas me retrouver le corps recouvert de frissons. J’ai déjà eu des partenaires, tout a toujours été platonique, consciencieux et efficace. Aidan bouleverse tout. Chaque fois qu’il pose ses paumes sur mon ventre, un liquide chaud coule le long de mes veines. Quand il me cambre en arrière, une main ferme sur ma nuque, l’autre sous ma poitrine, il me marque d’une encre indélébile. Il n’y a rien de retenu dans ses souffles, dans son toucher sur mes cuisses autour de lui, dans ses regards trop incisifs. Retranscrire des émotions par la danse, je sais faire, mais ça ? Est-ce encore de la danse ? C’est à la fois explosif, doux et dangereux…
Il fait sombre, pourtant je discerne les questions qui se bousculent dans son esprit. Voit-il mes yeux comme je vois les siens ?
Dès que la musique s’arrête, Aidan me lâche, comme marqué au fer rouge, et recule d’un pas. Son attention reste fixée sur moi. Je suis figée de la tête aux pieds, mon cœur se heurte à ma poitrine. Les souvenirs me renvoient à la SMB. Autant de moments heureux que malheureux. J’étais si seule. Je le suis toujours.
– Je suis un grand fan de ce que tu fais.
Sa voix aussi a changé. Il a un ton plus grave, plus adulte. Qu’a-t-il dit ?
– Je t’assure, complète Aidan, voyant que je ne réagis pas. J’ai passé des après-midis entières à regarder certaines de tes vidéos. Tu es très inspirante.
Je ne sais pas quoi répondre. C’est lui la star, non ? C’est lui qu’on devrait admirer, pas moi…
– Merci, parviens-je seulement à articuler.
– Est-ce que tu enseignes quelque part ? Je veux dire… en dehors de tes vidéos, tu fais de la danse autre part ?
Je secoue la tête, déboussolée par son attitude. Je me rappelle un garçon insolent, pas quelqu’un de si avenant. Même face à Maya, il n’était pas si admiratif.
– Ah ! OK. Attends, je vais chercher quelque chose, poursuit-il.
Je reste muette pendant que tout reprend vie autour de nous : la lumière, les techniciens, le réalisateur qui fait défiler les images qu’il vient de filmer. En a-t-il assez ? Pourquoi ai-je envie que ça ne soit pas le cas et que nous devions reprendre du début ?
Cette dernière question est obsédante.
Aidan se dirige vers une des assistantes qui tient un sac à dos. Je regarde autour de moi et pars récupérer mon sweat puis l’enfiler. Je retire la perruque qui commence à me gratter le crâne.
Lorsque le danseur revient vers moi, il est, lui aussi, rhabillé.
Tout ce que je veux à présent, c’est empocher le fric, rentrer chez moi, prendre une douche, et effacer toute cette histoire de ma tête. Je ne suis pas douée en société.
– Tiens !
Il me tend un petit morceau de carton.
– Je sais que c’est un peu déplacé, mais il faut que je tente le coup sinon je le regretterai.
L’ironie me frappe de plein fouet lorsque je découvre le nom du studio de Marco sur un flyer parlant de l’audition qu’il lance pour trouver une soliste.
– On a besoin d’une fille qui assure dans notre crew. Pas que celles qu’on a ne soient pas bonnes, mais disons qu’elles ne sont… pas comme toi. Tu es habitée quand tu danses.
Toi aussi.
– C’est ça qu’on veut pour notre prochain spectacle. Et pour tous les autres.
Il hausse les épaules, l’air de rien, et continue de parler :
– Enfin voilà… Mon associé avait quelqu’un en tête, mais elle a refusé. Du coup, on lance ces auditions. Si jamais ça te tente…
Il inspire un grand coup avant de poursuivre.
– Tu vas trouver ça dingue, mais j’ai l’impression d’avoir déjà dansé avec toi. C’est comme si on était sur la même longueur d’onde, tu vois ?
Est-ce un piège ?
Je prends le flyer qu’il me tend, lui adresse un signe de tête, et déguerpis.
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