T'atteindre

ELLE SEVENO · Chapitre 48 sur 52

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T'atteindre

29 - Bad Liar - Imagine Dragons

29

 

Bad Liar - Imagine Dragons

 

- AIDAN -

Je n’ai jamais été aussi nerveux. Ça fait deux fois que je sonne à l’interphone, mais personne n’ouvre. J’entends pourtant de la musique depuis l’appartement. Elle est là. Je ne sais pas si elle ne m’entend pas, ou si elle ne répond volontairement pas.

Soudain, la porte tourne. Deux yeux, de la même teinte ambre que ceux de Maya, me fixent.

– Oui ?

– Je viens voir…

– Je sais.

Aussi causante que sa sœur, y’a pas à dire !

– Je peux entrer ?

Elle se dégage du passage et me laisse tout le loisir d’observer sa sœur en train de danser dans la salle.

– Tu habites là ?

– J’ai déménagé hier, Maya ne voulait pas que je reste à l’école toute seule.

Le son de la musique poussé à fond nous oblige à parler fort.

– Elle danse ?

– Elle ne fait que ça depuis qu’elle est rentrée. Je ne sais pas ce que vous vous êtes dit, mais on dirait qu’elle cherche à s’épuiser.

L’adolescente m’envoie un petit sourire mystérieux. Un sac est posé à côté d’elle, elle le récupère.

– Je devais me rendre en cours quand j’ai entendu la sonnette. Je te laisse.

Discrète, Mia disparaît aussi vite qu’elle m’a accueilli. Un son de basse puissant m’envahit, fracasse mes tympans, m’incite à avancer d’un pas vers la danseuse. Je retire ma veste, ma casquette que je laisse tomber sur le sol sans parvenir à détacher les yeux de son corps bercé par le rythme, épuisé. Un pas de plus, puis mes jambes m’arrêtent à deux mètres d’elle, complètement envoûté par sa silhouette mouvante.

Me voilà projeté l’année de mes 12 ans, devant ce fameux clip qui m’a empêché de me sortir sa danse de la tête. Ce n’est pas la même chanson, ni les mêmes pas, mais son énergie déborde. Son corps retranscrit une histoire. On dirait qu’elle a accumulé des années de désespoir et qu’elle est en train de les laisser s’exposer au grand jour. Saut après saut. Coup de pied après coup de pied.

Quand elle me voit, c’est comme si je n’étais rien de plus qu’un partenaire quelconque. Depuis le temps que je la connais, que je danse avec elle, que je couche dans son lit, je sais reconnaître ses moyens de défense. Ses pieds s’abaissent sur le sol, mais ses pas l’emportent dans une diagonale vengeresse. La danseuse classique refait son apparition. Grand jeté, le dos courbé en arrière. Ses cheveux mi-longs s’étirent jusqu’à ses omoplates. Et moi je reste là, stoïque.

Les notes commencent à s’évanouir. Maya s’arrête et me tourne le dos. Sa tête ploie en avant.

– Pourquoi tu es là ?

– Je n’aurais pas dû te laisser partir.

Elle refuse mes mots d’un signe de tête.

– Je n’aurais pas dû… répété-je malgré tout. Je t’ai rejetée parce que j’avais peur, mais… c’est toi, Maya. Ça fait dix ans que c’est toi. Et j’ai été un abruti de croire que je pouvais oublier ça.

Je ne le lui ai jamais dit.

– Quand j’étais gosse, continué-je en choisissant de me livrer totalement, je croyais être comme les autres. J’avais des notes moyennes, un meilleur ami qui me suivait au skate, des parents cool. Je ne savais pas ce que je voulais faire de ma vie, mais c’était pas grave, j’avais le temps… Et puis un jour, j’ai ouvert YouTube, et je suis tombé sur toi.

Ses épaules se tendent.

– Je suis devenu obsédé par toi. Je te promets, c’était un truc de malade. J’allais en cours, je mangeais, je dormais, mais tout ce que je faisais en dehors c’était te regarder. Je passais tes vidéos en boucle, je te stalkais sur Instagram. Un vrai malade !

Je suis content qu’elle ne me regarde pas, sinon je ne sais pas si j’aurais pu lui dire tout ça.

– Et puis, cette idée a commencé à germer dans un coin de ma tête. Je voulais te rencontrer. Je voulais être à ta hauteur. Je voulais danser avec toi, voir mon nom écrit à côté du tien sur une affiche, sur toutes les affiches où tu serais, en réalité. Alors j’ai commencé à tout faire pour. Et j’ai pris goût à la danse. Pas seulement au classique. J’avais vraiment la musique dans la peau, tu vois. J’ai trouvé ma voie. Tu m’as permis de trouver ma voie.

Je reprends ma respiration. Maya ne bouge pas d’un millimètre.

– À la SMB, je passais des heures à me demander comment t’aborder. Je te matais en douce. Tout ce à quoi je pensais, c’était aux auditions pour entrer dans ton cours avancé. Et puis on s’est rencontrés, mon rêve s’est pris un gros coup de massue. J’ai tout remis en question, en me demandant si toute ma vie ne reposait pas finalement sur une façade. Mais quand je te regardais danser, Maya…

Je la revois, le jour de mon audition. Elle-même. Magnifique.

– Quand je te regardais, je me disais que tu mentais à tout le monde en jouant les intouchables en dehors de la scène. Alors je me suis accroché. Et tu connais la suite. Ça a merdé quelque part, j’ai pris un coup à l’ego, je me suis cassé. J’ai rencontré Zoey. Je t’ai revue. Tout est revenu. Mais tu ne me laissais toujours pas approcher. Si j’ai voulu danser avec toi jour après jour, c’est parce qu’il n’y avait que là que tu baissais les armes. Je pouvais te toucher. Je pouvais me tenir à tes côtés fièrement. J’étais enfin à ton niveau. Y’a rien d’autre de plus important pour moi que ça. Je veux être ta scène, Maya. Tu n’as pas à te battre contre tes sentiments avec moi. Tu peux être libre. Quand t’es dans mes bras, je sais que toi et moi, on est à notre place.

Elle se retourne enfin, croise mon regard et s’ébranle. C’est comme si toutes les vannes qu’elle avait toujours refusé d’ouvrir cédaient en même temps. Elle enfouit son visage entre ses paumes. Et je la vois trembler et lutter pour tenir debout. Je me précipite vers elle pour la soutenir avant qu’elle ne tombe au sol, le corps secoué de sanglots.

Je ne parviens pas à la rassurer tandis que ses mains se cramponnent à mes bras. J’embrasse ses cheveux, mais elle refuse de lever la tête.

– Je suis désolé. Je suis tellement désolé.

Je la serre dans mes bras pendant qu’elle pleure en silence. A-t-elle déjà été aussi bouleversée ?

– Maya…

Son prénom doit la ramener à la réalité. Ses ongles crochètent mon tee-shirt.

– Je pensais que tu ne voulais plus de moi…

– Je suis là.

– Après tout ce que tu m’as dit. Tout ce que je t’ai dit…Tu m’as laissée partir…

– Je sais.

– Je pensais t’avoir perdu pour toujours.

– Je sais. Maya, regarde-moi !

Je prends sa tête entre mes mains. Mon souffle se coupe en découvrant sa mine suppliante.

– Je suis désolé. J’ai été un connard. Je t’ai dit des mots horribles que je ne pensais pas. Je croyais que tu ne m’aimerais jamais.

– Je venais de te le dire, proteste-t-elle en baissant la tête.

– Je sais, mais j’avais la frousse. Tu ne laissais personne t’atteindre. Pourquoi, moi, j’aurais réussi ? C’est une question qui ne m’est pas sortie de la tête depuis que j’ai cru que tu retournais à la SMB.

– Je n’aurais pas fait ça.

– J’ai cru que j’avais aucune importance pour toi. J’ai agi comme tous les autres, je…

J’ai besoin d’une seconde pour me replonger dans ses yeux, reprendre l’oxygène que mes actions ont manqué de me retirer.

– J’ai aucune excuse. Maya, s’il te plaît, pardonne-moi.

– J’avais peur de te laisser approcher.

– Je sais. Mais laisse-moi approcher. Laisse-moi prendre soin de toi. Je ne te repousserai plus.

– Je suis toujours une peste ! Une perfectionniste qui se la pète.

On se marre enfin. J’aime déjà la Maya qui se lâche.

– C’est comme ça que je t’aime, avoué-je pour lui rappeler que chaque partie d’elle me plaît.

– Aidan…

– Ouais.

Elle passe ses bras autour de mon cou.

– Je veux passer ma vie à danser avec toi.

J’effleure ses lèvres avec ma bouche.

– Ça tombe bien, je vais passer ma vie à danser avec toi.

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