T'atteindre

ELLE SEVENO · Chapitre 39 sur 52

Pages du PDF

T'atteindre

20 - Do Like That - Korede Bello

20

Do Like That - Korede Bello

 

- AIDAN -

Je prépare ma valise avec autant d’entrain qu’un type qui sait qu’il va se faire virer par son patron. C’est la première fois que je ressens ça alors que je retourne chez mes parents. Quinze jours à l’autre bout du pays…

Je lève la tête vers la silhouette assise sur le canapé. Et si elle s’évanouissait dans la nature ?

Désormais, Maya vient tous les jours chez moi. Pas un soir ne déroge à cette règle, j’ai donc encore l’espoir qu’elle change d’avis. Me voir préparer mes affaires va peut-être lui faire prendre conscience que je serai loin pendant trop longtemps pour elle. Mais elle ne bouge pas d’un pouce. Pourtant, je la vois inspecter mon sac de temps en temps, le film à l’écran ne la branche pas plus que ça. Elle fronce les sourcils à plusieurs reprises. J’aimerais qu’elle me dise ce qu’elle pense.

Le son de la fermeture Éclair de ma valise résonne dans l’appartement quand je la referme. Le film est terminé, Maya se relève du canapé.

– Je vais rentrer chez moi.

Cette phrase a un effet dévastateur sur mon moral. J’aurais vraiment aimé profiter de ces vacances pour approfondir notre relation. Je rêvais de me balader avec elle dans les rues de ma ville, sous les décorations de Noël. Même si elle ne le dit pas, je sens que j’occupe une place dans sa vie.

– Maya… Tu es sûre que tu veux pas venir avec moi ?

Elle me fixe longtemps. Ses yeux tombent sur ma valise.

– Les parents, c’est pas trop mon truc.

– Tu n’es pas obligée de les rencontrer.

J’éprouve le besoin d’argumenter. Il faut qu’elle vienne !

– On peut se prendre une chambre d’hôtel. Je ne suis pas obligé de les voir tous les jours.

Dis oui, Maya, je t’en prie.

– Tu ne vas pas dormir ailleurs que chez tes parents, c’est…

– Je le ferai s’il le faut… pour passer du temps avec toi.

Ma déclaration la prend par surprise. Est-ce qu’elle la touche ? Elle ouvre la bouche, sur le point de parler, puis se rétracte. Son téléphone bipe à côté d’elle sur le canapé. Elle y jette juste un œil perturbé. Ce qu’elle voulait dire s’évanouit, mon espoir avec. Je vois sur son visage qu’elle se retranche derrière ses peurs. Maya n’a pas une image très brillante de la famille. Si seulement elle m’accompagnait, elle verrait…

– Tes parents sont importants pour toi, Aidan. Et c’est Noël, je ne vais pas t’obliger à partager ton temps entre eux et moi.

Elle range son téléphone dans son jean, remet son pull et se dirige vers moi. Je baisse le visage afin de lui permettre de m’embrasser. En revanche, elle s’écarte trop rapidement à mon goût. Je la retiens encore un peu.

– On se voit dans quinze jours, murmure-t-elle en prenant congé.

Est-ce que c’est dur pour elle de dire ça ? Est-ce que je vais lui manquer ? Je n’en sais rien, la porte se referme déjà dans son dos.

À l’aéroport, je suis aussi impatient de revoir mes parents que déçu de partir seul. Enfin seul… si on oublie mon meilleur pote qui revient également dans notre ville d’origine.

On habite proche de Seattle, dans la banlieue de Bellevue. Il faut près de sept heures pour traverser le pays en avion. J’ai hâte d’y monter et de dormir. Ces vacances arrivent à point nommé dans notre routine exigeante. Depuis la fin du spectacle, grâce à son succès et à sa popularité, Maya a récupéré une classe qui affiche complet jusqu’à la fin de la saison. De mon côté, en plus des débutants, j’ai enfin donné des premiers cours à un niveau intermédiaire et je dois bosser sur les nouvelles idées de Marco pour le show de l’année prochaine. Je n’ai le temps de me poser que le soir et, avec Maya qui occupe mes soirées, je ne dors plus vraiment. Ce dont je suis loin de me plaindre, ça n’a rien de désagréable.

– Ne fais pas cette tête, tu la reverras vite, elle ne va pas s’envoler, se moque Elliott une fois qu’on s’est enregistrés.

Oh ! Si ! Elle le pourrait !

– Peut-être que c’est l’occasion de parler d’elle à tes parents ! De leur avouer que tu es amoureux depuis bien longtemps…

– Ils vont me prendre pour un fou.

– Et t’envoyer voir un psy. Oui, y’a des chances !

On échange un rire complice.

– J’aurais aussi aimé qu’elle soit là, finit-il par balancer. Tu aurais pu voir qu’elle tient à toi bien plus que ce que tu crois.

– Vraiment ?

– Je t’accorde qu’elle n’est pas facile à cerner. Mais ce qui est sûr, c’est qu’elle aime danser avec toi.

Est-ce suffisant ?

– J’ai peut-être trop d’attente par rapport à Maya. On ne sort ensemble que depuis deux mois et je veux déjà l’emmener chez nous.

– Tu voulais aussi qu’elle fasse quelque chose pour toi. C’est normal.

– Parfois je me dis qu’elle ne s’adoucira jamais. Elle ne connaît pas ce genre de sentiments.

– Elle n’est jamais sortie avec un mec ?

– Non.

– Tu as une sacrée pression sur les épaules.

– Te marre pas ! J’ai passé la moitié de ma vie à la vouloir, et maintenant je flippe parce que je me demande si je ne vais pas la perdre. Ma vie ne peut pas tourner autour d’une seule personne, si ?

– Voilà pourquoi tu dois en parler à tes parents. De toutes les personnes que je connais, ce sont les plus sensées. Ils t’aiment sans conditions et ne veulent que ton bonheur, ils te parleront franchement. Tu n’auras qu’à prendre ta décision ensuite.

– Ma décision ?

– Continuer avec Maya ou pas. Ce n’est pas de ça dont il est question ?

– Je veux être avec elle.

– Même si elle ne tombe jamais amoureuse de toi ?

– C’est possible, ça ?

Il ne répond pas. Merde.

Le reste de notre trajet se déroule entre moments complices où on se remémore nos souvenirs d’enfance, et instants plus calmes où on mate des clips de danseurs.

– J’ai regardé des vidéos de la sœur de Maya, au fait. Elle est plutôt douée.

– Montre !

Je ne cache pas mon intérêt. La gamine a du talent, mais pas autant que sa sœur à son âge. On voit l’effort dans ses pas, la concentration qu’ils lui demandent. Elle ne s’abandonne pas comme l’a toujours fait Maya. Je détourne vite le regard de l’écran, la mâchoire contractée. Mia a les traits du visage aussi fins que ceux de sa sœur et ses yeux ont la même couleur. Je me revois gosse et repense au parcours que j’ai suivi pour en arriver là. J’ai l’impression d’être pire qu’un enfant gâté. Maintenant que j’ai atteint Maya, j’en veux encore plus ? Oui. Oui, je veux me lever tous les matins en sachant que Maya sera à mes côtés. Oui, je veux pouvoir me dire qu’on avance ensemble. Oui, je veux qu’elle m’aime sans limites. Je suis amoureux fou de cette fille, et j’ai envie de le lui dire sans redouter qu’elle me tourne le dos par peur.

Le trajet se poursuit. Je parviens à dormir malgré les ronflements intempestifs de mon pote.

À mon réveil, les yeux moqueurs de quelques hôtesses m’annoncent clairement qu’il n’a pas dû être le seul à enchanter les oreilles des passagers.

On descend et on récupère nos valises. Sur le parking, mon père nous attend à proximité de la zone taxi. Je réalise à quel point il m’a manqué. Ils m’ont manqué. Six mois sans eux, c’est trop long.

– Aidan !

– Salut, p’pa !

Il n’a jamais eu l’air aussi heureux de me voir, si empressé de me prendre dans ses bras. Elliott reçoit à peu près le même accueil. De quoi me remonter le moral en deux secondes !

Lorsque nous arrivons chez mes parents, le parfum de ma mère me replonge dix années en arrière. À l’époque, ses câlins avaient le pouvoir de dissoudre ma tristesse lorsqu’on m’insultait parce que je pratiquais « un sport de fille ».

– Maman…

J’ai l’impression qu’une éternité s’est écoulée depuis la dernière fois que je lui ai parlé. Un soir, au téléphone, j’ai voulu lui expliquer la véritable raison de ma rupture avec Zoey, mais je n’ai pas réussi. Pourquoi ? S’il y a bien une chose que mes parents n’ont jamais faite, c’est me juger. J’ai quinze jours. Peut-être que je vais finir par parvenir à me livrer. Et peut-être que ma mère pourra me conseiller. Une fille qui ne réussit pas à s’ouvrir à son petit ami vaut-elle le coup qu’il s’accroche ? Ça fait dix ans que je m’accroche, parfois je me sens un peu fatigué.

– Ça va, mon chéri ? Tu as l’air soucieux…

– On en reparlera plus tard. On a quinze jours pour ça.

Je lui embrasse le front. Je sais d’avance qu’elle ne lâchera pas l’affaire.

OceanofPDF.com