T'atteindre
26 - Dance with Me - 112
26
Dance with Me - 112
- MAYA -
Dans le plus grand calme, j’ai raccompagné Mia à sa chambre. Après une longue discussion avec Octavia, on a fini par conclure qu’habiter ensemble serait sûrement le meilleur moyen de permettre à ma sœur de demeurer hors d’atteinte de ma mère. Je sais que je n’ai pas l’autorisation légale de faire ça, mais j’espère que mes mots auront suffi à raisonner ma génitrice. Il n’est pas question qu’elle ne voie plus sa fille – Mia le vivrait mal –, mais elle ne pourra plus régenter sa vie.
Désormais, je compte parmi les alliés de ma petite sœur. J’ai beaucoup de temps à rattraper avec elle. Malgré un faux départ, on s’est rapprochées toutes les deux. Mia est sûrement aussi peu bavarde que moi, mais on a fini par se comprendre. Si je suis venue aujourd’hui, c’est justement pour en parler avec Octavia. J’en ai profité pour lui donner ma réponse quant à sa proposition de revenir à la SMB en tant que professeure. Je ne pensais pas tomber sur Aidan à la sortie du bâtiment. Je m’étais dépêchée exprès afin de le rejoindre. Maintenant je réalise que j’aurai beau rentrer chez moi au plus tôt, il n’y sera pas.
– Tu sais, si tu veux lui courir après, tu peux, me lance Mia devant la porte de sa chambre. Je peux ranger mes affaires toute seule et te rejoindre ensuite.
– Je ne te laisse pas prendre le métro toute seule.
– Je me dépêche, alors.
Je suis touchée qu’elle comprenne si bien la situation. À son âge, je n’avais vraiment aucune compréhension des relations humaines. Je pense avoir évolué même si j’ai parfois encore des maux de tête en essayant de comprendre les autres.
Aidan me manque déjà, c’est un fait. Plus les minutes s’écoulent depuis son départ, plus je crains de ne pas réussir à le rattraper et à lui avouer ce qui me pèse sur le cœur ces derniers temps. Il y a trop d’émotions en moi, trop d’interrogations, trop de craintes, mais aussi cette envie trop grande de danser entre ses bras, de passer mon temps entre ses bras. J’ai besoin de lui dire tout en ayant peur qu’il ne me croie plus, qu’il ait trop attendu un geste de ma part, qu’il soit trop tard.
Après avoir rempli deux gros sacs, Mia me suit jusqu’au métro. Mon cœur cogne à me creuser la poitrine lorsque j’ouvre la porte de mon appartement. Comme je m’y attendais, Aidan n’est pas là. Plus aucune de ses affaires ne traîne sur mon canapé.
– Installe-toi, il faut que…
– Je t’attends.
– Tu peux regarder un truc, danser, tu as la place, ici. Prends la chambre là-haut si tu veux.
Mia acquiesce. Moi je fais demi-tour.
L’air frais de ce mois de janvier me procure un plaisir libérateur. J’aime l’agitation de ma ville, le bruit des rues qui ne dorment jamais, les odeurs de nourriture diffusées par les restaurants. Quand on est enfermé à la SMB, on est dans un cocon, on ne se rend pas compte à quel point la vie grouille autour. Je ne veux plus me couper du monde ainsi. Grâce à Aidan, je m’y sens à ma place.
Je sais que je vais le trouver à la salle. Il est comme moi, quand ses émotions le dépassent, ses jambes le poussent à danser jusqu’à en avoir mal. J’essaie de me réciter un texte dans la tête avant de le voir, mais mon cerveau s’embrouille tout seul. Et cela encore quand je ne le trouve ni au rez-de-chaussée, ni au premier, et que Marco m’arrête dans ma lancée vers les escaliers menant à son appart.
– Il ne veut pas te voir.
Le choc de cette déclaration annihile ma fougue.
– Tu devrais le laisser, Maya. Il ne dansera pas en étant furieux à ce point, reviens plus tard.
– Croit-il que je ne le suis pas ?
– Il nous a seulement dit qu’il s’était planté sur toi, sur vous.
– Il nous a parlé de ton rendez-vous avec Octavia, renchérit Elliott. De votre dispute. Il a même parlé de quitter New York quelque temps, ce qui n’est jamais arrivé. Même quand il s’est fait virer de la SMB.
– Tu comptes y retourner ?
Ils me donnent le tournis à me parler l’un après l’autre. Aidan veut partir ?
– Je n’ai jamais eu l’intention de retourner à la SMB. C’est un malentendu.
– Jamais ? s’étonne mon chorégraphe en même temps qu’Elliott. Mais tu as donné tous ces cours…
– Pour ma sœur, l’informé-je soudain énervée. Je… Il fallait que je me rapproche d’elle, c’était le seul moyen.
– Vraiment ? Parce que de son point de vue, tu as eu l’occasion de revivre ta passion et tu en as profité.
Peut-être une partie de moi, oui, mais la plus importante, non.
– Aidan a eu tort. J’ai accepté pour ma sœur, pour la sortir des griffes de ma mère. Et oui, j’ai pris du plaisir à danser, mais est-ce que ça fait de moi une traître pour autant ? Je ne crois pas. J’ai mis un terme à tout ça, sauf qu’Aidan ne m’a pas laissé en placer une pour que je le lui dise.
– Parce que tu comptais t’expliquer ? interroge Elliott, les bras croisés.
– Qu’est-ce que ça veut dire ?
– Que tu es franchement mal placée pour te plaindre que ton mec interprète mal la situation. On ne sait rien de tes sentiments, Maya. Tu ne t’ouvres à personne. Tu ne t’ouvres pas à Aidan, alors qu’il est le premier envers qui tu devrais le faire.
– Alors je suis la seule fautive ? Lui non plus ne m’a jamais parlé. Vous êtes plus au courant que moi de ce qu’il ressent !
Marco calme le jeu d’une main posée sur le torse de son pote.
– C’est votre faute à tous les deux, temporise-t-il. Vous avez tellement peur de souffrir que vous êtes incapables de faire le premier pas.
– Je crois qu’on aurait souffert dans tous les cas…
– Maya, t’es en train de te braquer, proteste Marco.
– C’est ce que je fais de mieux, il paraît… Écoute, retiens-le ! C’est moi qui vais quitter la troupe quelque temps.
– C’est entre vous que vous devriez régler cette histoire. Ne prenez pas ma troupe en otage.
Marco a l’air très énervé. Il dépose les armes sur cette phrase cinglante et repart dans son bureau. Dépité, Elliott secoue la tête en le suivant des yeux. J’ai de plus en plus l’impression d’être à côté de la plaque. Je n’agis pas comme il le faudrait, mais je ne sais pas comment faire autrement. Mon cœur hurle dans ma poitrine de monter ces escaliers et d’aller régler nos comptes, mais mon cerveau refuse.
– Que vous le vouliez ou non, un de vous devra faire le premier pas. À toi de voir si tu es prête à le perdre par fierté. J’espère que tu ne regretteras pas de partir sur un malentendu. C’est rare de trouver quelqu’un qui est traversé exactement par la même passion que la tienne et de pouvoir la partager avec lui, non ?
Sur ces mots les plus véridiques qu’il m’ait été donné d’entendre, Elliott m’abandonne sur le palier. Je jette un regard vers l’étage supérieur. Je ne sais pas quoi faire.
– Maya ? Qu’est-ce qui se passe ?
Comme si elle avait tout entendu, Gabriella surgit à mes côtés. Je me fige, tenue en joue par deux billes noires furieuses.
– Tu as dit que tu t’en allais ?
– Je… C’est sûrement mieux, oui.
– Mieux ? Pour qui ? Tu vas partir sans revenir ?
– Je comptais repasser.
– Ah ouais ? Quand ?
– Quand…
Malgré moi, mon regard se porte de nouveau sur les escaliers. Mon cœur se prend pour un punching ball, il ne sert qu’à encaisser les coups. Aidan a refait sa vie si rapidement après la SMB, nul doute que le scénario se répétera après mon départ. Moi je ne pourrai pas l’oublier. Il s’est incrusté en moi, comme le refrain d’une chanson triste.
– C’est à cause de lui ?
Évidemment.
– Je ne peux pas rester.
– Tu ne peux pas partir. Mon frère a besoin de toi dans la troupe.
– Il se débrouillait très bien avant mon arrivée, il rebondira.
– Et moi ?
Je l’observe sans comprendre. Qu’est-ce que je peux apporter à une gamine de 15 ans ?
– Je ne veux pas que tu partes.
– Gab…
– Je vais redevenir dépressive. Personne ne va plus m’emmener danser, je vais être toute seule…
Je m’abaisse à sa hauteur.
– Ton frère est là. Tu as des amis au lycée, des amis ici. Tu n’as pas besoin de moi.
– Tu es mon amie. Je ne suis pas assez importante dans ton choix ?
– Je suis désolée, Gabriella, ce n’est pas ce que je voulais, mais…
… je ne parviens pas à gérer cette sensation d’avoir le cœur tordu comme une serpillière qu’on essore.
– Tu ne peux pas partir à cause d’un malentendu, insiste-t-elle.
– Aidan ne veut plus me voir.
– Mais c’est temporaire. Il se trompe s’il croit pouvoir t’évincer de sa vie. Vous êtes tellement beaux ensemble.
– Je suis certaine qu’il s’en remettra, murmuré-je sans vouloir y croire.
– Et toi ?
– Je suis heureuse quand je danse. Je n’ai pas besoin d’un homme dans ma vie.
– Conneries !
– Gab !
– Je m’en fous d’être vulgaire ! Comment je vais faire, sans toi ?
– Tu vas faire ce que tu faisais avant que j’arrive.
– Et toi tu vas redevenir une solitaire qui n’en a rien à faire des autres ? T’es bien, avec nous, Maya !
Si elle savait à quel point elle a raison ! Je n’aurais jamais dû quitter ma solitude. Au moins j’étais libre, j’incarnais qui je voulais, je baisais quand le besoin se faisait ressentir. Maintenant je suis attachée à cette salle de danse, à sa troupe, à Aidan. Que je traverse simplement la route ou que je parte à des millions de kilomètres, cela n’y changera rien. Il y aura toujours une voix dans ma tête qui me chuchotera « et si… ».
– Si Aidan croit qu’il peut se forcer à t’oublier avec le temps, il se trompe. Tu devrais rester et lui montrer qu’il ne peut pas le faire sans toi !
– Ce ne serait pas bien pour l’ambiance du studio.
J’ai déjà subi les commérages, j’ai déjà marché la tête haute en faisant en sorte de ne pas entendre les insultes sur mon passage, je n’ai pas envie que ça recommence avec des gens que j’apprécie.
– Est-ce qu’il sait que tu l’aimes ?
– Je ne…
Je m’arrête.
– Tu l’aimes, Maya. À ton avis, pourquoi tu souffres autant ?
Je ne me suis jamais sacrifiée pour personne. Mais obliger Aidan à travailler avec moi alors qu’il n’en a pas envie… non.
– Tu sais pourquoi tu t’es attachée à une gamine comme moi ? Parce qu’on a le même problème : on n’arrive pas à dire aux autres qu’on tient à eux. Peut-être qu’Aidan attend juste que tu te battes pour lui. Il ne s’est pas battu pour toi, lui ?
Il a quitté sa petite amie, il a fait la SMB, il…
– Il a affronté ma mère, terminé-je à haute voix.
Personne n’avait jamais rembarré ma mère de cette façon. Personne ne m’avait protégée comme lui.
– Qu’est-ce que tu fais encore là, alors ?
Je crève de trouille qu’il ne me claque la porte au nez ! Plus je repense à cette dispute, plus je me dis que j’avais raison sur toute la ligne depuis le début : je ne suis pas faite pour les sentiments, c’est trop douloureux.
– Aidan a menti en disant à Marco qu’il ne voulait pas te parler. Je l’ai vu. Il n’était pas en colère, il était malheureux. Si tu ne l’aimes pas, alors ça ne te fera sûrement rien de le savoir. Mais si tu l’aimes, tu ne peux pas le laisser souffrir pour de mauvaises raisons.
Oui, les sentiments font mal, mais se dire que quelqu’un qu’on aime nous rejette pour de mauvaises raisons est encore pire… Je dois lui dire. Est-ce qu’il n’est pas temps de briser ma carapace pour lui ?
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