T'atteindre
5 - Higher Ground - Red Hot Chili Peppers
5
Higher Ground - Red Hot Chili
Peppers
- 15 ANS -
Pour qui se prend-il ? Me balancer un « pas mal » comme ça, à moi ? Est-ce qu’il sait au moins qui je suis ? Je descends les escaliers en courant rageusement. Mon sac à dos, à peine refermé, laisse dépasser ma serviette. Je la range une fois en bas, zippe la fermeture jusqu’au bout d’un geste vif et sors du bâtiment. Pourquoi ça m’atteint autant ? À une exception près, l’avis des autres m’a toujours été indifférent. Personne ne peut m’atteindre. Personne ne doit m’atteindre. C’est la règle ! Il n’y a que la danse, le reste n’a pas la moindre importance.
Ce mec est un con ! J’espère que mon « bonne chance » lui portera la poisse !
La pierre froide des sols immaculés claque sous mes baskets détachées. Je les ai enfilées trop rapidement. Je ne devrais pas être essoufflée, je danse dix heures par jour, alors pourquoi mon cœur bat-il si vite ? Je ralentis l’allure puis m’immobilise, en essayant de comprendre.
C’est notre conversation ! Au fond, j’ai l’impression de l’avoir déjà eue avec quelqu’un. Quelqu’un que j’avais aussi jugé inapte à émettre un avis et qui avait pourtant raison. D’ailleurs, il avait le même prénom… Qu’est-il devenu ? Je ne lui ai jamais reparlé. Et lui n’a plus commenté.
La porte du bâtiment s’ouvre et se referme derrière moi. Est-ce lui ? Sûrement. Je repense à ce qu’il m’a dit, il ne fait « pas encore » partie de l’école. Mon cœur repart de plus belle. Je me retourne, il est bien là, il marche, les mains dans les poches, comme si rien ne pouvait le déstabiliser. Il prend la direction du bâtiment principal. Malgré mon ego blessé, mes yeux suivent sa silhouette. Il n’a pas la carrure d’un danseur classique, il est trop large, trop désinvolte. Mais il dégage un truc. Je l’ai vu tout de suite quand il a commencé à bouger dans ma salle. C’est un danseur, c’est certain. Et pas n’importe lequel…
J’hésite. Cela vaut-il le coup de rentrer chez moi ? J’ai un cours dans une heure, puis un rendez-vous avec ma mère… Mes pieds font demi-tour avant que ma tête décide. C’est à cause de son prénom. Aidan. Le même que ce garçon. C’est une coïncidence, Maya.
Je laisse une bonne distance entre nous, de façon qu’il ne me voie pas s’il se retourne. Il rentre dans l’immense hall éclairé et grimpe le large escalier de marbre. Mon cœur est devenu une machine incontrôlable.
Je fronce les sourcils. Autour de moi, plusieurs étudiants échangent des messes basses et des coups d’œil dans ma direction. Je suis en train de me donner en spectacle ! N’importe quoi ! Cette curiosité est absurde ! Je devrais m’en aller. Je n’ai rien à faire ici, ce garçon ne m’intrigue absolument pas…
– Maya ?
Je n’ai même pas vu débarquer ma professeure. Pourtant elle est postée devant moi, dans l’entrebâillement d’une porte ouverte, comme ne sachant pas s’il faut me la tenir ou si je m’apprête à partir.
– C’est rare de te voir de ce côté du campus.
Mes journées suivent un planning bien connu de tous mes enseignants. Soit je suis en tournage, donc absente, soit dans la salle de danse, que je réserve à un prix exorbitant. Je n’ai plus vraiment besoin d’assister aux cours, mais cette prof fait partie de ceux qui m’évaluent encore et me corrigent. C’est avec elle que j’ai rendez-vous dans une heure. Sa présence est peut-être un message du destin : on va avancer notre entraînement et je n’aurai plus à me torturer pour savoir si je vais voir cet Aidan danser.
J’ai dû m’évader de nouveau dans mes pensées, parce qu’elle a de toute évidence continué de parler et attend une réaction de ma part. Je ne peux m’empêcher de regarder le hall comme s’il pouvait me venir en aide.
– On est en train d’auditionner quelques retardataires, précise-t-elle.
Les retardataires sont les aspirants rats qui ont plus de 14 ans. Ils sont vieux, plus aussi malléables que des gamins de 11 ans, mais leur talent leur a permis de décrocher une audition. La plupart seront recalés.
– Chaque année, je me dis qu’ils n’ont aucune chance, puis je suis surprise. Tu as envie de venir jeter un coup d’œil avant notre cours ?
Non. Si.
– Je…
– C’est toujours un bon apprentissage de regarder les autres danser. Noter leurs défauts et juger comment ils pourraient s’améliorer serait un excellent exercice pour toi.
Elle m’offre une solution inespérée. Je peux gérer un exercice, pas une curiosité personnelle inavouable.
– Très bien. Je vais venir.
– Installe-toi au fond du théâtre. Les sélections commencent dans cinq minutes. À tout à l’heure.
Je n’ai pas le temps de répondre qu’elle est déjà partie.
Le théâtre est aussi grandiose et impressionnant que dans mon souvenir. Je ne me rappelle pas en détail la première fois où j’ai foulé cette scène. C’était pour mon audition initiale. J’avais programmé un morceau avec ma mère et, comme pour tout ce qui est orchestré dans ma vie, je n’avais pas éprouvé beaucoup de plaisir à exécuter ma chorégraphie. Mais les juges ont applaudi…
Parfois, je me pose des questions sur la sincérité du monde. Souvent, je m’en fous.
Je prends place dans les derniers rangs, là où la lumière est si faible qu’elle cache les spectateurs. Quelques fauteuils devant moi, d’autres étudiants ont apparemment été conviés. Ils sont consciencieux, calmes, aucun ne se retourne dans ma direction. Je m’installe confortablement. J’attends. Un peu plus loin, le jury finit de se préparer et appelle les candidats un à un.
Je m’ennuie royalement. Je n’ai jamais aimé regarder les amateurs. Ils sont, pour la plupart, naïfs et espèrent, en fin de représentation, récolter des compliments qui appuieront leur rêve de gloire. Je ne sais ni faire de compliments ni me montrer amicale quand je n’en ai pas envie. On me traite de snob, de fille si franche qu’elle en devient blessante, cela m’est égal.
Le fameux Aidan entre en scène. Aussitôt, mon attention se focalise sur lui. Il dégage une prestance rare pour un adolescent. La plupart n’ont pas fini de mûrir. La danse les canalise, mais ils restent des gamins un peu stressés. Aidan n’est pas stressé, son sourire insolent et fier de l’être le prouve.
Je jette un coup d’œil aux jurés, ils échangent sans discrétion. Et pour cause, Aidan n’a rien du danseur classique habituel. Je n’avais pas vu ses cheveux sous sa casquette, mais ils sont trop longs. Il porte des baskets trop larges, un pantalon ample, et il garde les mains dans les poches. Seul son tee-shirt respecte un peu les standards : près du corps, il laisse apparaître des muscles sculptés. Bien trop pour un danseur dont on exige qu’il incarne la délicatesse. Il ne sera jamais pris.
Les premières notes de la musique finissent de me convaincre. Je sens les membres du jury prêts à lui demander si ce n’est pas une blague. Il a choisi du rock. C’est entraînant, ça me donne envie de remuer sur mon siège, même si personne ne pourrait s’en douter.
Et puis le son de la guitare s’impose, la voix du chanteur rugit. À ce moment-là, Aidan commence à danser. À ce moment-là, je crois mourir. Je me redresse. Je m’imagine marcher sur la moquette, grimper l’escalier jusqu’à la scène pendant qu’il danse et suivre chacun de ses pas. Comme sa partenaire.
La musique emplit mes tympans, assourdissante et virevoltante. Sa chorégraphie n’est pas cent pour cent classique. Certains mouvements sont empruntés au hip-hop. Il n’en fait pas beaucoup, et les figures imposées qu’il exécute à la perfection effacent vite l’impression qu’il n’a pas sa place ici.
Je n’ai jamais vu une détente aussi incroyable. Alors qu’il achève un saut impressionnant, je sais qu’il vient de réussir son audition. Il est impossible de voler à ce point-là.
Son torse se couvre de sueur, son tee-shirt lui colle à la peau. Ses inspirations et ses expirations sont longues, profondes, maîtrisées. Il est endurant, et il le montre.
Quand la musique s’arrête, je crois que tout le monde reprend son souffle en même temps. Trois minutes d’apnée.
Je cligne enfin des yeux, me remets au fond du siège. Il a sa place ici. Il a sa place partout.
Personne ne semble vouloir briser le silence et rompre cet état de grâce que seuls quelques grands danseurs sont capables de provoquer. Tout le monde me répète que je les bouleverse. Pour la première fois, je comprends.
Les mains d’Aidan disparaissent à nouveau au fond de ses poches. Il est peu sûr de lui, soudainement. La pression qui retombe, certainement…
Ma professeure se retourne, elle me cherche du regard. Elle m’adresse un sourire victorieux, comme pour me dire qu’on vient de trouver une perle rare. À ses côtés, les jurés félicitent le danseur tout en lui reprochant son attitude, son aspect vestimentaire, la nonchalance qu’il dégage. Il les écoute à peine. En réalité, depuis que ma prof s’est retournée et qu’il m’a vue, il reste figé.
Je n’étais pas aussi bien dissimulée que je le pensais. Il me sourit. De la même façon qu’il l’a fait aux jurés avant de danser. Une provocation. Un défi pour dire : « Tu croyais que j’étais mauvais ? Regarde-moi ! Je suis là. » Et je le regarde. Qui pourrait détourner les yeux après l’avoir vu danser ?
C’en est trop pour moi. Il me faut de l’air. Je me lève, l’air de rien, le sac sur l’épaule, mais j’ai l’impression que mes jambes tremblent, que les battements de mon cœur s’entendent, que mes oreilles bourdonnent et vont me faire perdre l’équilibre. C’est quoi mon problème ?
À l’extérieur, mes pieds foulent le sol à un rythme soutenu. J’évite les regards curieux, les tentatives de salut.
En arrivant dans ma chambre, après avoir pris la peine de refermer à clé derrière moi, je me laisse glisser le long du battant. Je prends mes cheveux en main, ma nuque. Mon pouls sous mes doigts est frénétique. À cause de ma course folle ? Je ne crois pas.
Personne n’a jamais réussi à déclencher cette réaction chez moi. Pourtant, là, c’est… épidermique. Je croise les bras sur mes genoux, observe ma peau : j’ai la chair de poule. C’est normal, cette réaction ? Non. C’est trop extrême, incompréhensible.
Je contrôle chaque aspect de ma vie. Je suis une snob, une pétasse frigide. Je suis une saleté de robot.
Je l’ai accepté, je me le répète constamment. Ça m’aide à ériger la barrière, à n’écouter que la musique et disparaître. Une nouvelle certitude s’infiltre parmi les autres. J’ai envie de le revoir. De danser avec lui. De l’atteindre. Et je me demande comment je vais faire pour que personne ne le remarque.
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