T'atteindre
25 - Ballin' - The Kudu
25
Ballin’ - The Kudu
- AIDAN -
Je n’aurais jamais dû venir, c’était une connerie. Qu’est-ce que je fous à poireauter devant le bâtiment principal de la SMB ? Je n’ai pas à la fliquer. Mais ce putain de message laissé ce matin sur son répondeur m’a fait disjoncter. Pour une fois que je dormais chez elle, qu’on était bien. Il a suffi qu’elle sorte faire une course pour que la voix d’Octavia résonne sur sa messagerie. Elle lui rappelait l’heure de leur déjeuner pour discuter de ce poste permanent qu’elle lui propose. Permanent. Elle l’a annoncé clairement.
Je me suis tout de suite projeté. Maya va repartir à la SMB. Elle s’y rend quasiment chaque après-midi voir sa sœur. Je me sens trahi. Elle va partir. À peine le spectacle terminé – spectacle qui lui a permis de refaire parler d’elle –, elle va se barrer. La vie doit sûrement être plus attractive ailleurs que dans notre salle de danse de quartier ! Qu’est-ce qu’elle pense de nous, en fin de compte ? Je n’en ai aucune idée. Elle ne parle jamais de ce qu’elle ressent. Je cherche dans mes souvenirs, un mot, une phrase laissant sous-entendre que je suis plus qu’un bon coup au pieu, mais je dois me rendre à l’évidence, elle ne m’a jamais dit qu’elle voulait vivre une vraie histoire avec moi. Maya ne me dira jamais qu’elle m’aime…
Aussi longue que soit la route, j’ai marché jusqu’ici, et je me suis posé sur le banc, aussi nerveux que le jour de mon renvoi, tournant ma casquette entre mes doigts. J’ai l’entrée du pôle administratif en ligne de mire et j’attends. Mes yeux vagabondent le temps que ça passe. Le campus n’a pas changé. La même foule de nanas guindées court d’un bâtiment à un autre. Me virer de l’école était la meilleure décision qu’Octavia pouvait prendre. Même si j’ai perdu deux ans loin de Maya, cette femme avait vu juste sur moi. Maintenant, j’espère qu’elle se trompe sur Maya et que celle-ci ne s’est pas rendue à ce rendez-vous sans m’en parler… Sinon ça voudrait dire que je ne représente rien. Je serai toujours l’adolescent qui se planquait au fond d’un couloir dans l’unique désir de l’apercevoir cinq minutes. Une dose que je prenais tous les jours et qui me motivait pour donner le meilleur de moi-même.
Après un temps qui me paraît infini, la porte du bâtiment administratif s’ouvre sur Octavia, suivie de près par Maya. Mon corps entier se fige. Je reste planté comme un con à mon poste d’observation, espérant me tromper dans ce que j’interprète de leur échange. Des sourires, des hochements de tête, une passion sans borne dans les yeux de ma petite amie, une poignée de main. La directrice disparaît dans le bâtiment. La danseuse, elle, s’apprête à partir. C’était du moins son intention avant qu’elle m’aperçoive.
– Aidan ? Qu’est-ce que tu fais là ?
– Tu as reçu un appel d’Octavia et ton répondeur s’est enclenché… Il fallait que j’en aie le cœur net.
– Que tu aies le cœur net à quel sujet ?
Je pourrais être plus doux si je n’étais pas autant blessé par son silence.
– Ton départ ! Maintenant que tu as fait ta réapparition, ça ne m’étonne pas que les vautours viennent te tourner autour. Il n’a fallu que quelques semaines, après tout. Je ne comprends même pas comment tu peux ne pas l’envoyer se faire foutre. Ils t’ont tous abandonnée quand t’as eu ton accident.
– Je t’ai dit que je l’avais cherché. Et Octavia ne m’a pas virée. Elle a voulu se battre pour moi. C’est moi qui ai préféré ne pas continuer…
– Et maintenant quoi ? Elle se prosterne et tu rappliques ? T’en avais marre de danser avec des péquenots qui ne savent pas s’habiller ?
– Tu devrais la fermer, Aidan.
– Pourquoi ? T’es exactement à l’endroit où je redoutais de te trouver après avoir entendu ce putain de coup de téléphone.
Le ton monte malgré moi. Mes sentiments finissent par exploser, parce qu’ils ne sont pas réciproques. Ou bien cachés. Pour montrer sa colère, son agacement, sa contrariété, il y a du monde, mais pour la douceur, la vulnérabilité, l’amour, il n’y a plus personne.
– Et bien je te félicite. Apparemment, mon comportement colle parfaitement à tes attentes.
– Qu’est-ce qui t’énerve autant ?
Ce n’est pas à elle d’être furieuse.
– Pourquoi t’es ici, Aidan ? Qu’est-ce que tu voulais tant découvrir ?
– Je viens de te le dire. Tu vas quitter le crew, et tu ne comptais pas m’en parler…
– Maya ? nous interrompt une voix inquiète.
C’est Mia qui nous a entendus hausser le ton en passant par là. Je lève les yeux au ciel. Pendant une seconde, je me dis que notre conversation va s’arrêter, mais Maya bloque sa sœur d’une main. Une lueur étrange passe dans son regard, comme si elle réfléchissait à ce que je viens de lui balancer, qu’elle ne comprenait pas, avant de se ressaisir. Comme d’habitude.
– Que tu le veuilles ou non, complète-t-elle, hargneuse. Si j’ai envie de partir du crew, c’est ma décision, mon avenir professionnel, et tu n’as pas à intervenir.
– T’inquiète pas, j’ai parfaitement compris. Je me donne trop d’importance, c’est ça ?
Je mime la fin de ma phrase avec des guillemets en reprenant la phrase qu’elle m’a lancée avant le début de notre relation. Rien ne semble avoir évolué depuis. Alors que je nous croyais plus proches que jamais ces dernières semaines, je me rends compte que ce n’était que le fruit de mon imagination. J’ai besoin de plus. J’ai besoin de compter. J’ai besoin qu’elle m’aime.
– Dis-moi, Maya, je suis quoi au juste pour toi ? Un amant ? Un petit ami ? Un moyen de détente ?
– Quoi que tu sois, tu n’as pas à prendre ce ton avec moi !
– T’en fais pas pour ça. Je crois que de toute façon c’était une connerie depuis le début. Je commence à me dire que je n’aurais jamais dû quitter Zoey pour toi !
Elle recule d’un pas. On dirait que je lui fais du mal. Je n’en ai pas envie, mais une vision de mon cœur sanguinolant dans sa paume ne quitte pas ma rétine. Maya n’a pas besoin de moi dans sa vie.
– C’est vraiment ce que tu penses ? s’étrangle-t-elle.
Non !
– Je sais juste que t’es incapable de me dire ce que tu ressens. Et qu’elle… elle l’était.
Je suis allé trop loin. J’ai envie de ravaler mes mots aussitôt après les avoir prononcés. Je veux la prendre dans mes bras, effacer cette trace de vulnérabilité. C’était ce sentiment que je cherchais à provoquer et maintenant je me sens comme un naze. Je lui ai fait du mal. Je regrette.
– On dirait que je tombe au bon moment.
Nous nous retournons tous les trois vers la silhouette qui nous rejoint. Je reconnais immédiatement cette femme. Une aura toxique se dégage d’elle. Mia retient son souffle, Maya se braque, moi je ressens un besoin viscéral de les protéger.
– Maya, je vois que ce n’est plus la discrétion qui t’étouffe, la rabaisse sa mère. Toi qui avais tant de qualités… Dommage que tu n’aies pas eu le mental pour tout ça.
Quand on est soumis à l’influence d’un monstre pendant tant d’années, il est normal d’en garder des séquelles toute sa vie. Maya a déjà répondu à sa mère par le passé, mais celle-ci a toujours conservé son emprise. Aujourd’hui, les deux filles ne rétorquent pas.
– J’ai eu vent du désir d’Octavia. L’école ne devrait pas te recruter. Tu es trop instable. Et tu as maintenant des fréquentations plus que douteuses qui n’ont pas dû améliorer ta technique, tu…
– Vous feriez mieux de fermer votre gueule !
Je me place face à elle et affirme clairement qu’elle ne me fera pas reculer.
– Je vous demande pardon ?
– Vous m’avez bien entendu. Fermez-la !
– Je ne vous permets pas…
– Et moi je ne vous permets pas de parler de cette façon à votre fille. Elle est devenue la meilleure en classique, la meilleure en hip-hop. Elle a des millions de fans, elle gagne sa vie, elle est épanouie pour la première fois depuis toujours. Vous ne voyez pas que c’est vous qui l’avez poussée à se faire du mal ? Vous ne voyez pas que vous l’avez emprisonnée toute sa vie, que le seul moyen qu’elle a trouvé pour vous échapper a mis ses jours en danger et que votre deuxième fille risque de terminer de la même façon ? Vous ferez quoi quand votre cadette aura eu tellement peur de ne pas répondre à vos attentes qu’elle se tranchera les veines ? Vous n’avez rien à foutre ici.
– Je viens récupérer ma fille.
– Ce ne sera pas possible aujourd’hui. Dégagez de là !
– Je suis sa mère, vous n’avez aucune autorité pour…
– Mais j’en aurai bientôt une, l’interrompt Maya après m’avoir repoussé gentiment. Je vais prouver que tu utilises la notoriété de ta fille à des fins personnelles, et que tu es toxique pour son développement. Octavia ajoutera son témoignage au mien, et Mia parlera.
– Je ne…
– Le juge sera sûrement ravi de découvrir qu’une bonne partie du blé que j’ai gagné en étant gosse a disparu alors que tu gérais mon argent.
– Je l’ai utilisé pour toi.
– Je n’en ai pas vu la couleur. Et je crois qu’il ne la verra pas non plus. À part peut-être dans tes factures de domestiques, de shopping, de voitures…
Je jubile de voir Maya en colère, froide, logique. Elle a réfléchi à tout ça pour sa sœur et rien n’est plus jouissif que d’assister à sa rébellion.
– Tu auras le droit de venir voir Mia dès que t’arrêteras de jouer les agents autoritaire et dominateur. En attendant, elle viendra vivre chez moi et je me chargerai de l’emmener à ses cours. Elle sera danseuse étoile parce que c’est son rêve et, si elle veut s’épanouir autrement, avoir d’autres activités et arrêter de se produire dans des clips, il n’y aura pas de problème. Parce qu’elle a 14 ans et qu’elle a le droit d’avoir une adolescence normale. On est d’accord ? Ou il faut que je te menace encore ?
Aucune réponse. La mère de Maya n’a pas l’air d’être une femme habituée à se retrouver à court de repartie ou à admettre la défaite. Elle en oublie pourquoi elle était là, elle ne menace pas sa fille de représailles. Le message a l’air d’être passé : elle se mord la lèvre et entame un demi-tour le plus dignement possible. Maya se tourne vers sa sœur.
– Ça va ? Tu ne m’en veux pas ?
– Non, pas du tout.
C’est la première fois que je vois la petite sourire avec autant d’éclat. Les sœurs Peterson savent s’adoucir quand elles veulent. L’aînée se rappelle que j’existe et me détaille, incertaine mais reconnaissante.
– Merci, Aidan.
Je hausse les épaules. Je l’aime, je suis prêt à me battre pour toutes les Mia du monde si ça peut lui ouvrir les yeux sur ses sentiments et les miens.
– Y’a pas de quoi. Occupe-toi bien de ta sœur.
J’aimerais qu’elle crie, qu’elle me traite d’enfoiré, qu’elle se plaigne de mon départ alors qu’on n’a pas terminé notre conversation. Je rêverais qu’elle me traite d’homme sans cœur, qu’elle me montre qu’elle en a un, qu’elle se batte pour me garder. Malheureusement, ses lèvres restent closes. Quant à moi, la seule chose que je note en me détournant, c’est qu’elle ne me retient pas.
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