T'atteindre
18 - Purple Lamborghini - Skrillex & Rick Ross
18
Purple Lamborghini - Skrillex & Rick
Ross
- AIDAN -
Si j’ai cru être accro, passionné, obsédé par Maya par le passé, ce mois vient encore de tout amplifier. On passe nos journées ensemble : au studio, au théâtre, dans son lit, dans le mien, dans tous les recoins de nos appartements, comme deux adolescents qui découvrent le sexe et qui prennent un pied monstrueux à tester toutes les positions.
Je connaissais visuellement le corps de Maya, maintenant mes doigts savent que sa peau est douce sous le nombril, que ses abdos sont durs quand je pose la paume dessus, que ses seins tiennent dans mes mains, qu’elle a deux grains de beauté bombés en bas des reins, que je peux sentir tous les muscles de ses fesses sous ma poigne.
Avec elle, je ne sais pas faire dans la demi-mesure. Je vais forcément en souffrir. Car la danseuse est une solitaire, elle a besoin de me tenir à distance – pour une raison que j’ignore – et préfère souvent rentrer chez elle le soir. Si je pensais que le fait de coucher avec elle m’assurait une place dans sa vie, j’étais à côté de la plaque : je ne parviens pas à l’atteindre. Elle m’ouvre ses bras, mais elle me ferme son cœur. Plus les jours passent et plus je me demande si elle baissera la garde un jour. En dehors du sexe, elle ne cherche pas à me toucher. Je suis toujours le premier à l’embrasser. En dehors de la danse, ses expressions demeurent neutres, son corps sur le qui-vive, comme si elle s’apprêtait à fuir à tout instant. Et je me demande ce qu’elle compte fuir. Moi ?
Peut-être qu’il est encore trop tôt… Pourtant, moi, je suis déjà prêt à lui dire que je veux passer ma vie avec elle, que je veux danser à ses côtés jusqu’à ma mort. Je me rappelle la mise en garde de Zoey. Elle n’est certes pas une grande danseuse, mais elle met de la passion dans tout ce qu’elle entreprend à côté. Elle savait me dire qu’elle m’aimait et n’hésitait pas à me montrer que j’étais important à ses yeux. Mais pourquoi je pense à Zoey maintenant ? Je secoue la tête pour effacer ces doutes qui me pourrissent l’esprit ces derniers temps alors que je devrais me montrer patient. Je dois montrer à Maya ce que c’est d’être avec quelqu’un.
Quand mon cours se termine, elle quitte le groupe d’élèves dans lequel elle s’était installée pour danser et s’approche, sa bouteille aux lèvres. Nos yeux se cherchent dans le miroir. J’esquisse un sourire timide et Maya me répond de la même façon.
– Est-ce qu’on se voit ce soir ? la questionné-je.
Son sourire s’agrandit et efface le trouble dans lequel j’étais plongé. Exit les Zoey.
– Tu en as envie ? ose-t-elle demander.
Je me penche vers elle.
– Tu en doutes encore ?
Elle détourne le regard et j’ai tout le loisir d’admirer une jolie teinte rosée sur sa pommette. Peut-être qu’elle n’est pas si indifférente, en fin de compte. Je reprends espoir.
Le silence retombe entre nous tandis que j’éteins la sono et salue les derniers élèves. Maya boit, gorgée après gorgée, et j’avoue que ses lèvres humides m’attirent comme un aimant. J’ai envie d’y poser ma bouche et de boire à cette source pulpeuse. Elle me laisse la détailler jusqu’à ce que son regard change brusquement, qu’elle repose sa bouteille et fuie vers l’entrée de la salle. Je la suis des yeux pour comprendre ce qu’il se passe et tombe sur la petite silhouette qui se tient dans l’embrasure de la porte : sa petite sœur. Mia, si je me souviens bien. Instinctivement, je les rejoins. Je m’arrête à deux pas d’elles en entendant les premiers mots de l’aînée.
– Mia ? Qu’est-ce que tu fais ici toute seule ?
– Maman m’a envoyée.
– Toute seule ? Tu as 14 ans, à quoi pense-t-elle ?
– Je sais me débrouiller.
– Et elle ne pouvait pas venir elle-même ?
– Tu l’aurais écoutée ?
La danseuse ne répond pas, mais son « non » intérieur s’entend très bien.
– Pourquoi tu es là ? Si elle t’envoie, ce n’est certainement pas pour enfin apprendre à connaître ta grande sœur préférée !
Ironie. Amertume. Rancœur. Il y a une montagne de sentiments sombres dans le cœur de Maya.
– J’ai été prise à la SMB.
Maya me jette un coup d’œil par-dessus son épaule. Qu’éprouve-t-elle à cette annonce ? Des regrets ?
– Félicitations, lâche-t-elle comme si les mots lui coûtaient.
– C’était mon rêve, comme le tien…
– Va droit au but, Mia.
La jeune sœur hésite. Je connais le regard noir de Maya, je l’ai expérimenté, et pour une gamine de 14 ans, aussi hautaine soit-elle, il ne doit pas être évident à gérer.
– Je commence à avoir une petite réputation sur les réseaux, finit-elle par lâcher, et ça m’aiderait beaucoup… qu’on fasse un duo toutes les deux.
La danseuse pro se tord de rire ouvertement. Rien de joyeux. C’est plutôt salement triste. Elle avait espéré autre chose, apparemment. Sa première idée a été la bonne : sa sœur n’est là que par intérêt.
– Je vois qu’on ne change pas, dans la famille… Vous êtes toutes plus cupides les unes que les autres…
Sa voix est féroce. À aucun moment elle n’envisage que sa sœur soit sous l’influence de sa mère. Elle la considère comme une adulte capable d’analyser la situation. Et quand la gamine répond, je comprends pourquoi :
– Cupides ou suicidaires, non ?
La main de l’ado fait un vague geste vers le cou de Maya qui ne se démonte pas pour autant.
– Ce n’est pas bien d’écouter aux portes, Mia.
La plus jeune n’apprécie clairement pas de se faire réprimander comme une enfant. C’est pourtant ce qu’elle est !
– Réfléchis, ordonne Maya. À qui ce duo profiterait-il le plus ? À la jeune danseuse qui rêve de gloire ou à l’agent qui veut redorer son nom ? Désolée, mais il y a longtemps que je ne réponds plus au désir de cette femme.
– C’est notre mère.
– Faux. Ce n’est plus ma mère. Et si elle devient ton agent, elle ne sera plus la tienne non plus.
Mia ne trouve rien à répondre. Je sens qu’elle voudrait le faire, mais sa fierté est plus grande que son affection pour sa sœur. Je ne suis pas sûr qu’elles aient été proches un jour. La cadette abdique bien trop facilement et n’affiche aucun remords avant de déguerpir.
Une fois seule avec moi, Maya soupire.
– Ma mère pervertit tout le monde. Ma tante. Ma sœur. Moi. Il n’y a que mon géniteur qui a flairé l’entourloupe et qui s’est barré avant d’avoir des responsabilités.
– J’en conclus que tu ne l’as pas connu…
– Non et je n’en ai jamais eu envie. Je ne pensais qu’à la SMB et à danser. Je pouvais supporter ma mère tant que je continuais de me rapprocher de mon rêve.
Son rêve… Je reçois un uppercut en pleine gueule en comprenant que nos rêves sont bien différents.
– Tu ne regrettes pas ?
Elle met tellement de temps à répondre…
– Il y a longtemps que le classique ne m’a pas apporté ce dont j’avais besoin. En réalité, il n’y a qu’avec toi que j’ai retrouvé le goût des pointes.
Nouvel vague d’espoir. Je me fais l’effet d’un gosse en manque d’affection. Mes yeux se posent sur sa gorge et sa peau écorchée.
– Pourquoi a-t-elle désigné ta cicatrice en parlant de « suicidaire » ?
– Tu n’as pas envie de savoir ça.
Maya fuit. Encore. Elle retourne vers son sac à grandes enjambées.
– Si, j’ai envie de savoir.
– Non.
Je lui attrape le bras pour la retourner.
– J’ai envie de tout savoir de toi. Même si c’est moche.
– Ça l’est, Aidan.
– Raconte-moi.
– J’ai appuyé sur l’accélérateur.
Je la relâche.
– Quoi ?
– J’ai vu les phares dans le sens inverse qui n’étaient pas sur la bonne voie. Et j’ai accéléré. J’ai bifurqué au dernier moment, en pensant à ces gens à l’intérieur. C’est la barrière de sécurité que je me suis prise.
– Et s’il n’y avait eu personne dans la voiture ?
Elle hausse les épaules comme elle le fait si souvent. On dirait que son existence n’avait pas la moindre importance à cette époque-là. Je ne peux pas le croire. Je regarde autour de moi en essayant de ne pas imaginer la scène, de ne pas voir Maya en train de foncer droit sur un obstacle, de ne pas me dire qu’elle aurait pu disparaître pour toujours.
– Je suis désolée, Aidan.
– De ?
– Je suis comme elle. Je suis un robot, une peste frigide, incapable d’aimer qui que ce soit.
– Tu n’es plus ça depuis longtemps. Ne laisse pas la venue de ta sœur te foutre le doute.
– Je ne sais pas montrer ce que je ressens… J’en suis incapable.
– Est-ce que tu te sens bien avec moi ?
Elle hoche la tête.
– Alors c’est déjà un début.
Je pose mes lèvres sur les siennes, ouvre sa bouche, caresse sa langue.
– Je t’ai dit que je t’apprendrai.
J’étais sincère. Pourtant, en passant mes doigts sur sa cicatrice, un frisson glacé me dévale le dos. Je crève de trouille à l’idée qu’elle disparaisse et qu’elle abandonne mon cœur prêt à se briser pour elle.
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